La députée travailliste Kate Hoey et l’ancien dirigeant de l’UKIP Nigel Farage font campagne lors du référendum sur le Brexit - © Photo : Business Inside.
Le Brexit : un pari migratoire réussi ?
Les paradoxes d'une souveraineté retrouvée, entre mythe du contrôle et réalité des flux
Léa Lemaire
Le fait est que l'Union européenne est un projet désespérément dépassé, stagnant et voué à l'échec. Elle se replie sur elle-même dans un monde globalisé, elle est douloureusement mal équipée pour faire face aux réalités du monde globalisé dans lequel nous nous trouvons aujourd'hui.
Nigel Farage, député britannique, chef de Reform UK1. INDEPENDENT, "Nigel Farage: Why you should vote for Brexit this Thursday", 20 juin 2016, https://www.independent.co.uk/voices/eu-referendum-brexit-nigel-farage-on-why-you-should-vote-to-leave-a7091021.html.
Il y a presque cinq ans, le 31 décembre 2020, le Brexit devenait effectif, scellant le retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne (UE). Si la question migratoire a largement dominé les débats tout au long de la campagne pour le référendum, quel bilan peut-on dresser aujourd'hui ? Certes, le pays a retrouvé le contrôle de ses frontières, mais l'immigration demeure un sujet éminemment sensible - en témoigne la série de mobilisations et de tensions publiques qui ont accompagné ces dernières années, dont une manifestation anti-immigration organisée par l'extrême droite le 14 septembre à Londres, qui a rassemblé plus de 100 000 personnes. Comment expliquer ces tensions persistantes autour du thème de l'immigration, alors que le Brexit était censé les avoir réglées ? Quelles évolutions récentes des flux et des politiques migratoires permettent d'éclairer ces résistances ?
L'immigration fut au cœur des discussions sur le Brexit, incarnée par la promesse, brandie lors du référendum de 2016 par les partisans du Leave, de « reprendre le contrôle » des frontières. L'opposition à l'immigration a en effet convaincu une part significative de l'électorat en faveur du retrait du Royaume-Uni de l'UE, tout en jouant un rôle déterminant dans l'ascension de Nigel Farage2. Nigel Farage, figure du Brexit et leader du parti UKIP, a été député européen de 1999 à 2020. Après le Brexit, il s'est retiré un temps de la vie politique. Il est actuellement le chef de file de Reform UK et député britannique. et dans les succès électoraux de l'UKIP (Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni) durant les années précédant le scrutin.
Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'une des évolutions les plus frappantes de la période post-Brexit réside dans la progression de l'immigration. Si la fin du régime de libre circulation des personnes a permis au gouvernement britannique de légiférer en toute autonomie, les mesures adoptées n'ont pas freiné la hausse des arrivées3.HAMPSHIRE, James, "Immigration and Asylum Policy after Brexit: An Introduction", The Political Quarterly, Vol. 95, No. 2, April-June 2024, pp. 219-223.. Après les gouvernements conservateurs de Theresa May (2016-2019), Boris Johnson (2019-2022), Liz Truss (2022) et Rishi Sunak (2022-2024), les chiffres record de l'immigration ont conduit le gouvernement travailliste, actuellement au pouvoir, à promettre lui aussi de « reprendre le contrôle des frontières », sans succès jusqu'à présent.
Ces évolutions récentes, souvent à rebours des attentes initiales, font du cas britannique un exemple emblématique. Une fois les principaux faits et données relatifs à l'expérience du Brexit exposés, il convient d'en dégager les enseignements sur le plan des politiques migratoires, révélant un fossé grandissant entre un discours politique de fermeture et des pratiques qui, dans les faits, traduisent une ouverture persistante.
Depuis l'entrée en vigueur du Brexit, toute personne souhaitant s'installer au Royaume-Uni doit désormais obtenir un visa, qu'elle soit ou non ressortissante d'un État membre de l'UE4. Ibidem.. Le départ de l'UE a ainsi mis fin aux facilités dont jouissaient les migrants européens, les privant du droit à la libre circulation et à l'installation5. WIHTOL DE WENDEN, Catherine, "Le Brexit et l'immigration européenne à Londres", Hommes & migrations, vol. 3, n° 1326, 2019, pp. 37-41.. En conséquence, de nombreux Européens ont quitté le territoire, et leur part parmi les nouveaux arrivants a fortement chuté : ils représentaient 52% des arrivées en 2020, contre seulement 13,7% en 2024. Toutefois, sur les 6 millions d'étrangers résidant actuellement au Royaume-Uni (soit 9% de la population), la majorité demeure européenne, avec 3,4 millions de personnes6. Tous les chiffres cités proviennent du ministère de l'Intérieur britannique. .
Entre 2021 et la fin de l'année 2024, l'Inde est devenue le principal pays d'origine des nouveaux migrants. Environ 850 000 ressortissants indiens se sont installés au Royaume-Uni sur cette période, soit un quart des arrivées en provenance de pays hors UE (24%) et près d'un cinquième de l'ensemble des nouveaux immigrés (19%)7.MIGRATION OBSERVATORY, https://migrationobservatory.ox.ac.uk/resources/briefings/who- migrates-to-the-uk-and-why.. Cette tendance s'inscrit dans une dynamique de longue date, l'Inde occupant depuis longtemps la première place parmi les pays d'origine. La communauté indienne constitue aujourd'hui la principale minorité ethnique du Royaume-Uni : elle s'impose non seulement sur le plan économique, avec des figures comme Lakshmi Mittal, propriétaire du plus grand groupe sidérurgique mondial, mais aussi dans la sphère politique8.DUMONT, Gérard-François, "Un nouvel acteur géopolitique : la diaspora indienne", Géostratégiques, 2008, n° 19, pp. 39-53 (voir p. 50).. Rishi Sunak, ancien Premier ministre, ainsi que Priti Patel et Suella Braverman, toutes deux anciennes ministres de l'Intérieur, sont d'origine indienne. Par ailleurs, entre 2005 et 2024, les citoyens indiens ont obtenu davantage d'autorisations de résidence que toute autre nationalité. Si le travail a longtemps constitué le principal facteur de migration, les départs liés aux études ont connu une hausse notable depuis 2021. Aux côtés des Indiens, les cinq nationalités ayant reçu le plus de visas de résidence entre 2005 et 2024 sont les Chinois, les Pakistanais, les Nigérians et les Américains - les nationalités nigériane et pakistanaise ne figurant parmi les cinq premières qu'à partir de 2021, en raison d'une augmentation des visas délivrés aux étudiants et aux travailleurs provenant de ces pays9.MIGRATION OBSERVATORY, loc. cit..
Contrairement aux attentes de nombreux partisans du Brexit, sa mise en œuvre n'a pas entraîné de diminution de l'immigration. C'est même l'inverse qui s'est produit ! En 2023, le nombre de migrants accueillis légalement a atteint un niveau historique, avec 1,3 million de personnes venues s'installer au Royaume-Uni. Cette hausse inédite s'explique par la libéralisation des visas pour les travailleurs et les étudiants étrangers, ainsi que par la mise en place de nouveaux programmes d'accueil humanitaire10.FILAURI, Federico ; PAZZONA, Matteo ; ROSINA, Matilde, New Evidence on Post-Brexit UK Migration Trends. Report - May 2024, London : Brunel University London, 2025 (voir p. 6).. Après le Brexit, le salaire minimum requis pour obtenir un visa de travail avait été abaissé, et un visa spécifique destiné aux diplômés avait été instauré, permettant aux jeunes diplômés de vivre et de travailler au Royaume-Uni pendant deux ans après l'obtention de leur diplôme (trois ans pour les titulaires d'un doctorat). Par ailleurs, les étrangers disposant d'un visa de travail ou d'études pouvaient désormais faire venir leurs proches. Deux programmes humanitaires avaient également été créés : l'un pour les ressortissants de Hong Kong titulaires du statut de British Nationals (Overseas), l'autre pour les Ukrainiens. Le visa destiné aux Hongkongais s'inscrivait dans la continuité d'une tradition ancienne de dispositifs fondés sur les liens d'ascendance et les relations coloniales, tout en imposant aux bénéficiaires potentiels le paiement de certains frais pour accéder à cette protection. Le programme réservé aux Ukrainiens s'inspirait, quant à lui, des dispositifs de réinstallation mis en place pour les réfugiés syriens et afghans, et traduisait la volonté d'associer davantage les acteurs privés et communautaires à l'accueil11.BENSON, Michaela ; SIGONA, Nando ; ZAMBELLI, Elena, "The UK's 'Safe and Legal' Humanitarian Routes: from Colonial Ties to Privatising Protection", The Political Quarterly, Vol. 95, No. 2, April-June 2024, pp. 263-271.. Autre signe distinctif de cette période : en 2023, près de 200 000 personnes ont obtenu la nationalité britannique, soit une hausse de 15 % par rapport à 2022 et un record inédit depuis vingt ans12.FILAURI, Federico ; PAZZONA, Matteo ; ROSINA, Matilde, op. cit. (voir p. 21)..
Face à ces chiffres sans précédent, les responsables politiques du Parti conservateur s'étaient une nouvelle fois engagés à réduire l'immigration. Le 4 décembre 2023, le ministre de l'Intérieur James Cleverly annonçait un ensemble de mesures censées faire décroître les flux migratoires de 300 000 personnes13.FILAURI, Federico ; PAZZONA, Matteo ; ROSINA, Matilde, op. cit. (voir p. 7).. Parmi elles figuraient la réduction de la liste des métiers en tension et la hausse du salaire minimum exigé pour un visa de travail, porté de 26 200 à 38 700 livres par an, soit un montant supérieur au salaire médian pour un emploi à temps plein, avoisinant 35 000 livres. Les travailleurs du secteur de la santé et du social, confrontés à une grave pénurie de main-d'œuvre, étaient exemptés de cette restriction. En revanche, ils n'étaient plus autorisés à faire venir leurs proches, tout comme les étudiants étrangers, mesure déjà annoncée en mai 202314.FILAURI, Federico ; PAZZONA, Matteo ; ROSINA, Matilde, op. cit. (voir p. 21)..
Dans la continuité de ces politiques restrictives, les travaillistes avaient, durant la campagne précédant les élections générales de juillet 2024, promis eux aussi de « reprendre le contrôle de l'immigration »15.LÉVÊQUE, Antoine, "Immigration : le Labour à l'épreuve de la réalité", Le regard libre, vol. 8, n° 110, 2024, pp. 10-11.. Une fois au pouvoir, Keir Starmer s'est effectivement attaché à durcir la politique migratoire, notamment après les succès remportés en mai 2025 par Reform UK, le parti de Nigel Farage, lors des élections locales16.BENALLAL, Naïma, "Royaume-Uni : quand l'extrême droite pousse Keir Starmer à durcir son discours sur l'immigration", The Conversation, 12 juin 2025, https://theconversation.com/ royaume-uni-quand-lextreme-droite-pousse-keir-starmer-a-durcir-son-discours-sur-lim migration-257975.. Le 12 mai 2025, le chef du gouvernement travailliste a présenté un livre blanc sur l'immigration17. HOME OFFICE, Restoring control over the immigration system: white paper, 12 mai 2025, https://www.gov.uk/government/publications/restoring-control-over-the-immigration-sy stem-white-paper. , intitulé « Rétablir le contrôle sur le système d'immigration » et censé mettre un terme à ce qu'il qualifiait d'« ouverture des frontières ", mobilisant ainsi le slogan « Reprenons le contrôle de nos frontières ", popularisé par les partisans du Brexit. Parmi les principales mesures annoncées figuraient : l'allongement de la durée de résidence requise pour obtenir la nationalité britannique, portée de cinq à dix ans ; la réduction du recours à la main-d'œuvre étrangère ; l'instauration d'un diplôme universitaire obligatoire pour l'obtention d'un visa de travail qualifié - visant à limiter l'entrée de travailleurs peu qualifiés - ; la diminution de la durée du droit de séjour accordé aux étudiants après l'obtention de leur diplôme ; ainsi que la facilitation des expulsions pour les personnes condamnées18.DUCOURTIEUX, Cécile, "Keir Starmer promet de réduire 'significativement' la migration légale au Royaume-Uni", Le Monde, 12 mai 2025..
Parallèlement, la lutte contre l'immigration irrégulière est demeurée une priorité partagée par les gouvernements conservateurs comme travaillistes. En 2022, le cabinet de Rishi Sunak avait annoncé un plan très controversé prévoyant l'expulsion vers le Rwanda de tous les demandeurs d'asile arrivés de manière irrégulière au Royaume-Uni19.TOURÉ, Niandou, "Aller simple pour Kigali ! Le Royaume-Uni, un 'modèle' pour l'Union européenne en matière d'externalisation de l'asile ?", Migrations société, vol. 2, n° 196, avril-juin 2024, pp. 3-10.. En novembre 2023, la Cour suprême avait jugé que ce projet était contraire au droit international, mais en avril 2024 le Parlement britannique l'avait tout de même approuvé. Puis, en juillet 2024, lorsque Keir Starmer est devenu Premier ministre, il a déclaré que la politique d'expulsion des demandeurs d'asile au Rwanda était « morte et enterrée »20.DUCOURTIEUX, Cécile, "Le premier ministre britannique, Keir Starmer, confirme la fin de la politique d'expulsion des migrants vers le Rwanda", Le Monde, 8 juillet 2024.. Cependant, et malgré l'abandon de l'accord avec le Rwanda, les travaillistes ne se sont pas positionnés en rupture totale avec la ligne conservatrice en matière de lutte contre l'immigration irrégulière. En mai 2025, Keir Starmer s'est rapproché du gouvernement albanais en proposant d'y installer des centres de retour pour le compte du Royaume-Uni, s'inspirant de l'initiative du gouvernement italien dirigé par Giorgia Meloni, qui avait conclu un accord controversé avec l'Albanie en novembre 2023. Or la mise en œuvre du plan d'externalisation italien a jusqu'à présent échoué à deux reprises21.LE MONDE, "Un an après l'accord controversé entre l'Italie et l'Albanie, les premiers migrants sont arrivés à Shëngjin", 16 octobre 2024., après que les juges de la section des affaires migratoires du tribunal de Rome ont invalidé la détention des demandeurs d'asile transférés en Albanie, s'appuyant sur des décisions de la Cour européenne des droits de l'homme22.KAVAK, Allan, "En Italie, un tribunal invalide la rétention des migrants envoyés en Albanie", Le Monde, 19 octobre 2024.. Alors que cette forme d'externalisation des politiques d'immigration et d'asile fait encore l'objet d'une bataille judiciaire23.LE MONDE, "Des dizaines de migrants quittent l'Albanie pour l'Italie après une décision judiciaire", 1er février 2025., Keir Starmer demeure fermement déterminé à mettre en œuvre ce type de dispositif. Le Premier ministre albanais, Edi Rama, a cependant refusé la proposition britannique, déclarant vouloir « rester fidèle à l'Italie24. L'accord entre les gouvernements italien et albanais serait une contrepartie aux efforts de l'Italie pour pousser l'Albanie sur la voie de l'adhésion à l'UE, le pays étant officiellement candidat à l'adhésion depuis une décennie (voir : EURONEWS, "Edi Rama : l'accord sur les migrants est 'exclusif' à l'Italie", 20 septembre 2024, https://fr.euronews.com/my-europe/2024/09/20/edi-rama-laccord-sur-les-migrants-est-exclusif-a-litalie). ». À la suite de ce refus, le gouvernement britannique a annoncé qu'il était en pourparlers avec d'autres États25.NEVETT, Joshua, "UK in talks to send failed asylum seekers abroad", BBC, 15 mai 2025..
En complément de ces initiatives extérieures, le gouvernement travailliste a proposé différentes mesures visant les demandeurs d'asile résidant au Royaume-Uni. Le 24 août 2025, il a notamment promis d'accélérer le traitement des procédures d'appel des demandes d'asile, suite à des manifestations anti-immigration dans plusieurs villes du Royaume-Uni devant des hôtels hébergeant des demandeurs d'asile en attente de connaître le sort de leur requêtes26.LE MONDE, "Confronté à des manifestations anti-immigration, Londres promet des mesures pour accélérer les recours des demandeurs d'asile", 24 août 2025.. Ces derniers, pendant l'instruction de leur dossier - période durant laquelle ils n'ont pas le droit de travailler - sont en effet souvent logés dans des hôtels, parfois de manière prolongée en raison de la lenteur des services administratifs et de leur désorganisation, en partie imputable aux politiques d'immigration passées27.PUBLIC SÉNAT, "Manifestations anti-immigration au Royaume-Uni : 'La capacité à utiliser la propagande est très importante, notamment chez l'extrême droite britannique'", 5 septembre 2025.. Pendant l'été, la ville d'Epping, au nord-est de Londres, a été l'épicentre de cette contestation après les poursuites engagées contre un demandeur d'asile accusé d'agression sexuelle sur une adolescente de 14 ans28.DANIEL, Celia, "Royaume-Uni : le gouvernement travailliste subit la colère anti-migrants", La Croix, 25 août 2025.. Cette mobilisation a culminé le 14 septembre 2025 par un rassemblement organisé à Londres par Tommy Robinson, figure connue de l'extrême droite britannique, qui a rassemblé entre 110 000 et 150 000 personnes selon la police. Bien que les revendications aient pu paraître variées - allant de la défense de la liberté d'expression à la demande de démission du Premier ministre -, elles se sont principalement concentrées sur la question migratoire29.LE MONDE, "Manifestation massive d'extrême droite à Londres : 'Notre drapeau représente la diversité de notre pays et nous ne céderons jamais', affirme le premier ministre, Keir Starmer", 14 septembre 2025., accentuant la pression sur Keir Starmer pour qu'il adopte des politiques plus restrictives en matière d'immigration30.LE MONDE, "Un premier migrant renvoyé du Royaume-Uni vers la France dans le cadre de l'accord migratoire franco-britannique", 18 septembre 2025..
De fait, depuis son accession au pouvoir, le gouvernement travailliste s'est montré aligné sur les précédents gouvernements conservateurs quant à la lutte contre les small boats, ces petites embarcations de fortune utilisées par des migrants pour rejoindre le Royaume-Uni depuis la France et, plus rarement, depuis la Belgique. Le contrôle des traversées de la Manche a largement précédé le Brexit, et si le retrait de l'UE n'a pas fondamentalement transformé cette politique, il a créé une opportunité politique pour multiplier des dispositifs particulièrement répressifs31.MAYBLIN, Lucy ; DAVIES, Thom ; ISAKJEE, Arshad ; TURNER, Joe ; YEMANE, Tesfalem, "Small Boats, Big Contracts: Extracting Value from the UK's Post-Brexit Asylum 'Crisis'", The Political Quarterly, Vol. 95, No. 2, April-June 2024, pp. 253-262.. Le dernier en date est entré en vigueur le 6 août 2025 et fait suite à un accord signé le 10 juillet 2025 entre le Royaume-Uni et la France lors d'une visite d'État d'Emmanuel Macron à Londres. Cet accord, appelé « One in, one out » (« Un dedans, un dehors »), prévoit un échange de migrants entre les deux pays : pour chaque migrant en situation irrégulière expulsé de force vers la France par les autorités britanniques, celles-ci s'engagent à accueillir légalement et volontairement sur leur territoire un migrant depuis la France32.PASCUAL, Julia, "Immigration : l'accord entre le Royaume-Uni et la France sur le renvoi de migrants devrait être mis en pratique dans les jours à venir", Le Monde, 16 septembre 2025.. L'objectif affiché est de dissuader les traversées du détroit du Pas-de-Calais, plus de 31 000 personnes ayant réussi la traversée entre janvier et août 2025. Les premières expulsions réalisées dans le cadre de cet accord - un ressortissant indien et un ressortissant érythréen - ont eu lieu les 18 et 19 septembre 202533.GRIERSON, Jamie, "Eritrean man is second to be deported to France under UK's 'one in, one out' deal", The Guardian, 19 septembre 2025., après l'annulation à la dernière minute des expulsions initialement prévues les 15 et 16 septembre. Le ministère de l'Intérieur britannique est confronté à diverses difficultés pratiques liées à la vulnérabilité de nombreux demandeurs d'asile visés par ces renvois, dont beaucoup sont des survivants de torture ou de traite des êtres humains, ce qui permet de s'interroger sur l'efficacité dissuasive réelle de cet accord.
Sur le plan historique, les politiques destinées à empêcher les traversées de la Manche, amorcées il y a plus de trente ans, se sont révélées systématiquement inefficaces. Elles ont débuté avec le Protocole de Sangatte signé en 1991 et se sont poursuivies avec le traité du Touquet en 2003. Ces deux accords prévoyaient de renforcer le contrôle aux ports français et reposaient sur une concession de souveraineté permettant à des agents britanniques d'opérer sur le territoire français. Malgré le Brexit, ces accords sont restés en vigueur, mais ils n'ont jamais permis d'arrêter les traversées. Au contraire, ces dernières se sont adaptées et transformées : si l'accès aux quais de Calais et aux entrées du tunnel de Sangatte a été progressivement verrouillé, depuis 2018 le nombre de migrants tentant de traverser la Manche en small boats a continué de croître. La même année, le traité de Sandhurst a été signé pour intensifier l'action commune - renforcer les interceptions, démanteler les réseaux criminels et améliorer la surveillance - mais les traversées n'ont pas cessé34.SÉNAT, Rapport d'information n° 304 fait au nom de la commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du Règlement et d'administration générale sur les accords internationaux conclus par la France en matière migratoire, par Muriel Jourda et Olivier Bitz, sénateurs, 5 février 2025, 295 p., elles sont même devenues plus périlleuses, comme l'atteste la hausse du nombre de morts et de disparus. Selon l'Office de lutte contre le trafic illicite de migrants (OLTIM), 78 migrants sont morts en 2024 en tentant de rejoindre l'Angleterre à bord de small boats, un record depuis le début de ce phénomène en 201835.LE MONDE, "Mort d'un migrant au cours d'une tentative de traversée de la Manche", 20 mars 2025..
Les évolutions récentes des flux migratoires vers le Royaume-Uni offrent des enseignements qui dépassent largement le seul cas britannique.
Premièrement, les marchés du travail à l'échelle des nations présentent des besoins en main-d'œuvre indispensables au bon fonctionnement des économies et des sociétés ; malgré la présence du chômage, les travailleurs nationaux ne couvrent pas toujours ces besoins. Et contrairement à une idée reçue, cela ne concerne pas seulement les métiers peu qualifiés. Au Royaume-Uni, le départ de nombreux migrants européens après le Brexit a entraîné d'importantes pénuries dans plusieurs secteurs, en particulier la santé, auxquelles ont répondu des arrivées massives de travailleurs venus du reste du monde.
Deuxièmement, on ne peut ignorer les phénomènes liés à la mondialisation : le développement des réseaux de transport et de communication facilite les déplacements humains et encourage les migrations internationales. À titre d'exemple, entre mars 2024 et mars 2025, 134 millions de personnes sont entrées au Royaume-Uni pour tous motifs confondus (tourisme, travail, études, etc.)36.HOME OFFICE, Summary of latest statistics, 25 juin 2025, https://www.gov.uk/government/statistics/immigration-system-statistics-year-ending-march-2025/summary-of-latest-statistics#how-many-people-come-to-the-uk..
Troisièmement, les États démocratiques demeurent soumis au droit international37. Les États démocratiques sont également soumis à l'impératif de respecter des dispositions et textes constitutionnels internes. - y compris le Royaume-Uni, après le Brexit - et sont tenus de respecter des règles qui limitent leur marge de manœuvre en matière de contrôle migratoire. Ainsi, en novembre 2023, la Cour suprême britannique a jugé illégal l'accord conclu entre le Royaume-Uni et le Rwanda au motif du risque que les demandeurs d'asile soient renvoyés vers leur pays d'origine, où ils pourraient être exposés à des persécutions, en violation du principe de non-refoulement.
Enfin, les politiques migratoires restrictives ont souvent un impact limité sur les projets individuels : malgré les obstacles, les dangers et les risques encourus, les migrations se poursuivent. Les dispositifs de contrôle mis en place pour empêcher les traversées de la Manche en sont une illustration : leur multiplication n'a jamais réussi à stopper ces flux. En revanche, ces traversées deviennent de plus en plus dangereuses, et le nombre de morts ne cesse d'augmenter.
Cet écart persistant entre discours et pratique a été largement documenté par la littérature sur les politiques migratoires, qui souligne l'inefficacité et les limites de l'action publique en la matière38.CASTLES, Stephen, "Why Migration Policies Fail", Ethnic and Racial Studies, Vol. 27, No. 2, 2004, pp. 205-227 ; CZAIKA, Mathias ; DE HAAS, Hein, "Evaluating Migration Policy Effectiveness", in TRIANDAFYLLIDOU, Anna (edited by), Routledge Handbook of Immigration and Refugee Studies, London : Routledge, 2016, pp. 34-40 ; ANDERSON, Bridget, "Towards a New Politics of Migration?", Ethnic and Racial Studies, Vol. 40, No. 9, 2017, pp. 1527-1537.. Différentes recherches ont mis en lumière le décalage fréquent entre les objectifs affichés et les résultats obtenus : ces échecs résultent souvent d'une mauvaise compréhension des phénomènes migratoires, d'agendas politiques cachés ou d'estimations erronées. Le cas britannique ne présente aucune nouveauté à cet égard : le chercheur Stephen Castles observait déjà, avant le Brexit, la dissonance entre les déclarations officielles et les politiques effectivement mises en œuvre39.CASTLES, Stephen, "Migration Policies Are Problematic - Because They Are about Migration", Ethnic and Racial Studies, Vol. 40, No. 9, 2017, pp. 1538-1543.. Au début des années 2000, alors que la rhétorique politique vantait des « emplois britanniques pour les travailleurs britanniques » (« British jobs for British workers »), le marché du travail a été ouvert aux ressortissants des nouveaux États membres d'Europe centrale, entraînant un afflux annuel d'environ 200 000 immigrés entre 2004 et la crise financière de 2008, bien au-delà des prévisions initiales qui tablaient sur 12 000 personnes par an. Ce mouvement migratoire a eu d'importantes répercussions politiques et a contribué à façonner le climat qui a conduit au Brexit.
Force est alors de constater que les mêmes erreurs se répètent, au détriment non seulement des migrants, mais aussi de la population britannique, qui se retrouve plongée dans un contexte politique de plus en plus tendu. L'expérience post-Brexit montre à quel point le choix de s'isoler face à un phénomène global ne tient pas compte des contraintes structurelles auxquelles tout pays d'accueil est confronté (besoins du marché du travail, obligations internationales, dynamiques de mobilité mondiales, etc.), des réalités qui limitent fortement la capacité des gouvernements à « contrôler » les flux migratoires de manière unilatérale.
Paris, le 3 octobre 2025
Enfants d’immigrés à l’école - © Press Minho
« Mauvais élève » : violent, inassimilable, séparatiste…
Un rapport sur les enfants immigrés et musulmans dans le système scolaire français à la méthodologie discutable
Vincent Geisser
La machine à produire de la peur et à fabriquer un ennemi intérieur1.CEYHAN, Ayse ; PÉRIÈS, Gabriel, “L'ennemi intérieur : une construction discursive et politique”, Cultures & conflits, n° 43, automne 2001, pp. 5-11 ; RIGOUSTE, Mathieu, L'ennemi intérieur : la généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire dans la France contemporaine, Paris : La Découverte, 2009, 354 p. est désormais bien huilée dans le champ politique et le paysage médiatique français. Il ne se passe pas un mois, une semaine, un jour, sans que soient révélées au grand public des tentatives d’entrisme islamiste dans l’appareil d’État2.AYAD, Christophe ; COUVELARE, Louise, “‘Entrisme’ des Frères musulmans en France : ce que contient le rapport controversé”, Le Monde, 22 mai 2025., des alliances dangereuses entre des partis réputés antirépublicains et des groupes djihadistes3.MARCHAL, Raphaël ; DUSSEAULX Anne-Charlotte ; MONDIN-GAVA, Elsa, “Liens entre partis politiques et islamisme : la commission d'enquête veut auditionner Jean-Luc Mélenchon”, LCP-Assemblée nationale, 28 novembre 2025, https://lcp.fr/actualites/liens-entre-partis-politiques-et-islamisme-la-commission-d-enquete-veut-auditionner-jean, des poussées de radicalisation religieuse et politique chez les jeunes musulmans4.BORNSTEIN, David, “Musulmans de France, religiosité, islamisme : les chiffres contestés de l’enquête Ifop”, The Conversation, 26 novembre 2025, https://theconversation.com/musulmans-de-france-religiosite-islamisme-les-chiffres-contestes-de-lenquete-ifop-270233 ou encore des atteintes récurrentes au principe de laïcité, qui justifient ainsi des réponses législatives et sécuritaires fortes5.LE MONDE ; AGENCE FRANCE PRESSE, “Laurent Wauquiez dépose une proposition de loi pour interdire le voile aux mineures ; un texte anticonstitutionnel, selon les juristes”, Le Monde, 24 novembre 2025.. La République française serait en péril, mise à mal par des stratégies obscurantistes et séparatistes opérées par des groupes minoritaires : il conviendrait de la sauver de toute urgence, au risque de la voir disparaître. Ce n’est plus seulement un combat d’idées, c’est une guerre de positions qui justifie sans doute la réunion du Conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN)6.Pour une présentation des missions du Conseil de défense et de sécurité nationale, voir la page officielle de la présidence de la République, consultée le 3 décembre 2025 : https://www.elysee.fr/la-presidence/le-conseil-de-defense-et-de-securite-nationale. contre l’ennemi intérieur et ses relais étrangers7.LIBÉRATION ; AGENCE FRANCE PRESSE, “Bis repetita. Emmanuel Macron convoque un nouveau conseil de défense sur ‘l’entrisme’ des Frères musulmans”, Libération, 7 juillet 2025.. Cette rhétorique alarmiste n’est ni nouvelle, ni propre à la France : elle touche depuis plusieurs années la majorité des États de l’Union européenne. La sociologue Nilüfer Göle notait déjà, en 2013, que « la montée des mouvements néo-populistes illustre bien le souci d’un entre-soi national contre l’Islam. Ils se font les défenseurs de la communauté nationale contre “l’invasion islamique” et convergent à l’échelle européenne vers une homogénéisation partisane aussi bien à travers leur agenda politique que par les nouveaux profils de leurs porte-paroles. […] Dans leur confrontation avec l’Islam, ces nouvelles figures publiques des mouvements néo-populistes s’approprient le féminisme, la lutte contre l’homophobie, la défense de l’environnement, le droit des animaux, et critiquent même l’antisémitisme »8.GÖLE, Nilüfer “La visibilité disruptive de l'Islam dans l'espace public européen : enjeux politiques, questions théoriques”, Cahiers Sens public, vol. 1, n° 15-16, 2013, p. 168..
Ce qui est nouveau peut-être par rapport à la décennie précédente, c’est que cette rhétorique anxiogène ne se cantonne plus aujourd’hui au « périmètre idéologique » des leaders et des organisations populistes mais qu’elle est relayée désormais au plus haut niveau de l’État9.GEISSER, Vincent, « Un séparatisme "venu d’en haut". Rhétorique identitaire pour élites en mal de légitimité populaire », Migrations société, vol. 1, n° 183, janvier-mars 2021, pp. 3-15. par la présidence de la République, le gouvernement et des services sécuritaires, donnant lieu à des politiques publiques soutenues par des réseaux médiatiques et des lobbies économiques puissants, dessinant les contours d’un autoritarisme néo-libéral (l’influence croissante des acteurs privés)10.DUPEYRON, Jean-François ; MIQUEU, Christophe, “L’autoritarisme néolibéral à l’assaut de l’éducation républicaine. L’exemple actuel de la formation des enseignants et des éducateurs”, Lumières, vol. 1, n° 39, 2022, pp. 137-170., identitaire et sécuritaire. Par exemple, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, financé par des fonds privés, a été reçu par les ministres de l’Intérieur en fonction (Gérald Darmanin et Bruno Retailleau) et a été accueilli plusieurs fois à l’Assemblée nationale par des députés Les Républicains (LR)11. LECLERCQ, Élise ; LEFÈVRE, Thomas, “Le Parlement ouvre ses portes à l’OID, un laboratoire d’idées anti-immigration en vogue”, Politis, 29 novembre 2024.. L’erreur serait donc de considérer que la machine à fantasmes serait activée exclusivement par les partis et les mouvements d’extrême droite. Certes, ces derniers jouent un rôle majeur dans la conception, la production et la diffusion des thématiques identitaires dans la société française, via notamment les réseaux sociaux12.BOURSIER, Tristan, “Influenceurs d’extrême droite : le moteur caché du succès du RN”, The Conversation, 20 juin 2024, https://theconversation.com/influenceurs-dextreme-droite-le-moteur-cache-du-succes-du-rn-232407, mais ils ne constituent qu’un maillon parmi d’autres de ce nouveau « marché de l’identitaire » qui implique des acteurs étatiques, des groupes privés et des entrepreneurs politiques.
C’est dans ce contexte de transactions collusives entre acteurs publics et acteurs privés, entre l’État et les milieux économiques, entre think-tanks identitaires et cercles de la droite dite « républicaine »13.Concernant l’influence des think tanks sur l’action publique, voir l’article de COMET, Catherine “Les think tanks en France, lieu de prédilection des interdépendances entre économistes et dirigeants dans la conception de l’action publique”, Politix, vol. 2, n° 134, 2021, pp. 59-83., entre médias grand public et influenceurs d’extrême droite, qu’il convient de replacer la publication par l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID), d’une étude aux accents alarmistes sur l’état de l’Éducation nationale : L’impact de l’immigration sur le système éducatif français14.LE FLOCH IMAD, Joachim, L’impact de l’immigration sur le système éducatif français, note de L’Observatoire de l’immigration et de la démographie, 27 novembre 2025, https://observatoire-immigration.fr/limpact-de-limmigration-sur-le-systeme-educatif-francais.. Cette note, très largement relayée par la presse écrite — l’hebdomadaire Marianne en détenait l’exclusivité15.BINHAS, Rachel, “Exclusivité Marianne : le poids de l’immigration sur l’école, le rapport choc”, Marianne, 27 novembre 2025, https://www.marianne.net/societe/education/exclusivite-marianne-le-poids-de-limmigration-sur-lecole-le-rapport-choc. —, les radios et les chaînes d’information en continu appartenant au groupe Bolloré16.QUENTIN, Gérard, “Chute du français, redoublement... Un rapport choc révèle les conséquences de l’immigration sur l’école”, Journal du Dimanche, 27 novembre 2025, https://www.lejdd.fr/Societe/chute-du-francais-redoublement-un-rapport-choc-revele-les-consequences-de-limmigration-a-lecole-164460 ; TENRÉ, Steve, “Abandon du français, pressions islamistes, coûts exorbitants... Le rapport choc qui révèle les conséquences de l’immigration sur le système éducatif français”, Le Figaro, 28 novembre 2025, https:// www.lefigaro.fr/actualite-france/abandon-du-francais-pressions-islamistes-couts-exorbit ants-le-rapport-choc-qui-revele-les-consequences-de-l-immigration-sur-le-systeme-edu catif-francais-20251127 ; CONDOMINES, Pauline, “Immigration et niveau scolaire : l’Observatoire de l’immigration et de la démographie brise le tabou”, Valeurs Actuelles, 27 novembre 2005, https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/immigration-et-niveau-scolaire-lobservatoire-de-limmigration-et-de-la-demographie-brise-le-tabou., tente de légitimer auprès de l’opinion publique un diagnostic pourtant fragile sur le plan méthodologique, procédant de compilations de données statistiques, de résultats de sondages (Ifop), de catégorisations d’enquêtés très discutables et de surinterprétations, conduisant notamment à amalgamer les « élèves primo-migrants » et les élèves français descendant des migrations postcoloniales. Mais tous ces biais et imperfections de l’étude ne semblent pas interpeller outre-mesure certains commentateurs médiatiques qui, au contraire, vantent sa fonction de dévoilement des « vrais » problèmes de l’école publique et sa capacité à rompre avec les tabous scolaires. C’est ainsi que la journaliste Rachel Binhas peut écrire dans sa présentation élogieuse du rapport : « En France, le sujet demeure ultrasensible. « Marianne » vous dévoile en exclusivité le contenu d’une note sur le sujet produite par l’Observatoire de l’immigration et de la démographie. Rares sont les acteurs de l’Éducation nationale qui acceptent de parler ouvertement de cet enjeu. Les effets de l’immigration sur l’enseignement sont souvent tus, tant cela vient bousculer les représentations communément admises »17.BINHAS, Rachel, op. cit.. Or, comme nous le montrerons plus loin, toute l’étude de l’OID a pour unique objectif de soutenir une thèse fondée sur une vision culturaliste, voire racialiste. Ses conclusions relèvent d’un postulat idéologique : la faillite du système scolaire français tiendrait à la forte présence d’élèves immigrés dans certains établissements et, en particulier, d’élèves issus de l’immigration musulmane qui seraient les principaux responsables de la baisse du niveau, de la violence et de l’importation dans l’enceinte scolaire d’attitudes et de comportements anti-laïques et anti-républicains. En somme, les élèves issus des migrations maghrébine, turque et subsaharienne, dans leur grande majorité « musulmans », seraient à l’origine du désordre scolaire actuel. Ce diagnostic très normatif sur l’état de l’école en France est inséparable de la trajectoire politique et idéologique de ses commanditaires et de son auteur. Car, contrairement aux apparences « neutres » de son intitulé, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie n’est ni un organisme officiel, ni un centre de recherche, ni même un think-tank indépendant réunissant des démographes, des sociologues et des politistes, mais une association loi 1901, créée en 2020, par des personnalités proches de la droite conservatrice, souverainiste et identitaire, et largement financée aujourd’hui par le fonds Périclès du milliardaire d’extrême droite, Pierre-Édouard Stérin. Sous couvert d’apolitisme, d’expertise et d’objectivité, il s’agit d’une organisation qui se donne pour mission de diffuser auprès des médias, des acteurs politiques et des pouvoirs publics — notamment le ministère de l’Intérieur — des thèses très orientées sur les questions d’immigration, d’islam et de multiculturalisme, sur des registres le plus souvent anxiogènes et déclinistes18.PASCUAL, Julia, “L’Observatoire de l’immigration et de la démographie, un think tank qui fabrique de la peur”, Le Monde, 29 octobre 2025.. Ses notes et ses rapports constituent donc moins des expertises rigoureuses répondant à un protocole méthodologique précis que des pseudo-analyses permettant aux politiques et aux médias de disposer d’éléments de langage et d’affûter leurs argumentaires électoraux sur le déclin français, le grand remplacement ou encore l’islamisation à grands pas de la société : « L’intitulé en impose, sonne comme un gage de sérieux. Mais il ne faut pas s’y méprendre : cet autoproclamé « observatoire » n’a pas grand-chose à voir avec un centre de recherche ou d’observation statistique. Il s’agit en fait d’un think tank — laboratoire d’idées en bon français —, une structure qui formule des propositions à l’attention du personnel politique, et intervient dans le débat public. Dans le cas de l’OID, les recommandations ont le mérite de la clarté : un contrôle strict des flux migratoires. Sans se dire ouvertement anti-immigration, l’OID nourrit ostensiblement les discours de la droite et l’extrême droite, à qui il procure des arguments recouverts d’un vernis scientifique »19.DE LA ROCHE SAINT-ANDRÉ, Elsa, “L’OID, ce fumeux ‘observatoire’ de l’immigration qui façonne les discours de la droite et des médias Bolloré”, Libération, rubrique « CheckNews », 11 septembre 2025.. La composition de son conseil scientifique est d’ailleurs révélatrice de ses objectifs et orientations idéologiques. On y recense principalement des anciens hauts fonctionnaires marqués par leur proximité avec la droite conservatrice et souverainiste : Pierre Brochand, ancien directeur de la DGSE20.Direction générale de la sécurité extérieure., qui dénonce régulièrement dans les médias les risques liés à l’immigration de masse21.Sur l’antenne de la radio Europe 1, le 19 octobre 2025, Pierre Brochand déclarait ainsi : « Les troubles à venir sont liés à l'immigration de masse », https://www.youtube.com/watch? v=9RZpVlhXA7o. ; Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie, qui a largement contribué à alimenter la controverse identitaire avec Alger sous les ministères Darmanin et Retailleau, jouant parfois de clichés et préjugés néocolonialistes22.BOBIN, Frédéric, “Algérie : l’ancien ambassadeur Xavier Driencourt, "influenceur" politique et bête noire d’Alger”, Le Monde, 4 avril, 2025. ; Thibault de Montbrial, avocat au barreau de Paris, qui s’illustre régulièrement par ses analyses hyper-sécuritaires sur la société française23.HERBIN, Jean-Bosco,“Thibault de Montbrial : "Seul un choc d’autorité peut éviter la catastrophe à la France”, Le Figaro, 14 octobre 2025. ; Michel Aubouin, ancien haut-fonctionnaire au ministère de l’Intérieur et secrétaire général de l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure24.AUBOUIN, Michel, Le défi d'être français, Paris, Presses de la Cité, 2023, 240 p. ; le seul universitaire du conseil scientifique de l’OID est Gérard-François Dumont, démographe, économiste et géographe, professeur émérite à la Sorbonne qui, en 1985, avait été l’auteur de l’étude publiée par le Figaro Magazine « Serons-nous encore français dans 30 ans ? «, dont la couverture sensationnaliste représentait le buste de Marianne portant un voile islamique25.BERNARD, Philippe, “Polémique entre ‘le Figaro-Magazine’ et Mme Dufoix [ministre des Affaires sociales] sur l'immigration”, Le Monde, 29 octobre 1985.. Quant au directeur de l’OID, il s’agit de Nicolas Pouvreau-Monti, qui a été durant six ans « dans le conseil en stratégie et en organisation pour l’État, en particulier pour le ministère de l’Intérieur »26.Extrait de la biographie de Nicolas Pouvreau-Monti sur le site officiel de l’OID, https://observatoire-immigration.fr/qui-sommes-nous.. Ses publications alimentent régulièrement les argumentaires des politiques de droite et d’extrême droite sur les questions migratoires, les musulmans et le multiculturalisme. D’ailleurs, les sujets traités par les notes publiées par l’OID, depuis sa création en 2020, contribuent à entretenir le fantasme d’un prétendu « risque migratoire », même si les titres sont relativement sobres, afin de se parer des attributs de la scientificité27.Quelques exemples des dernières notes de l’OID : La « transplantation culturelle » de l’immigration en France. Essai d’application des analyses de Garett Jones, note de L’Observatoire de l’immigration et de la démographie, 23 octobre 2025, https://observatoire-immigration.fr/la-transplantation-culturelle-de-limmigration-en-france/ ; L’immigration tunisienne en France : une croissance rapide qui pose question, note de L’Observatoire de l’immigration et de la démographie, 23 août 2025, https://observatoire-immigration.fr/immigration-tunisienne-en-france/ ; L’immigration des Algériens, note de L’Observatoire de l’immigration et de la démographie, 6 mars 2025, https://observatoire-immigration.fr/l-immigration-des-algeriens/ ; L’immigration d’Asie du Sud-Est en France : une trajectoire remarquable d’intégration, note de L’Observatoire de l’immigration et de la démographie, 9 février 2025, https://observatoire-immigration.fr/immigration-asie-sud-est-integration.. Mais ce « vernis scientifique »28.DE LA ROCHE SAINT-ANDRÉ, Elsa, “L’OID, ce fumeux ‘observatoire’ de l’immigration qui façonne les discours de la droite et des médias Bolloré”, Libération, rubrique « CheckNews », 11 septembre 2025. ne résiste pas longtemps à un œil avisé : « L’observatoire dit s’appuyer sur des chiffres officiels et incontestables. Sauf qu’à y regarder de plus près, il ne retient que ceux qui l’arrangent, quand il ne produit pas, à partir des données publiques, des statistiques franchement contestables » 29.Ibid.. Des universitaires renommés, spécialistes des migrations30.Parmi les auteurs critiques et pertinents des méthodes de l’OID, on citera, outre François Héran, Virginie Giraudon (directrice de recherche CNRS au Centre d’études européennes et de politique comparée, Sciences Po), Hélène Thiollet (chercheuse CNRS au Centre de recherches internationales, Science Po) ou encore Patrick Simon (directeur de recherche à l’Institut national des études démographiques). , ne manquent pas de critiquer régulièrement les méthodes plus que douteuses de l’OID. Dans le journal Le Monde, François Héran, titulaire de la chaire « Migrations » au Collège de France et président de l’Institut Convergences Migrations, pointe ainsi des « biais de méthode, permettant de grossir les ordres de grandeur » et « de marteler un message tout sauf dépassionné »31.PASCUAL, Julia, “L’Observatoire de l’immigration et de la démographie, un think-tank qui fabrique de la peur”, Le Monde, 29 octobre 2025.. De plus, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie appartient à un réseau international de think-tanks étatsuniens, hongrois et israélien, ce qui ne laisse aucun doute sur ses orientations identitaires, sécuritaires et souverainistes : les acteurs de ces instituts partagent une obsession commune pour le thème de « l’invasion migratoire », même s’ils se défendent de tout penchant xénophobe32.Les instituts et think-tanks membres du réseau sont mentionnés sur le site officiel de l’OID : Israeli Immigration Policy Center, NumbersUSA, Migration Research Institute (Hongrie), Center for Immigration Studies (Etats-Unis) et International Network for Immigration Research, https://observatoire-immigration.fr/qui-sommes-nous..
De ce point de vue, la note intitulée L’impact de l’immigration sur le système éducatif français33.LE FLOCH IMAD, Joachim, L’impact de l’immigration sur le système éducatif français, note de L’Observatoire de l’immigration et de la démographie, 27 novembre 2025, https://observatoire-immigration.fr/limpact-de-limmigration-sur-le-systeme-educatif-francais. se situe dans la même veine alarmiste et décliniste que les précédents rapports, bien que son auteur, Joachim Le Floch-Imad, soit beaucoup plus jeune — il est né en 1997 — que les membres du Conseil scientifique de l’OID, quasiment tous retraités de la haute fonction publique. Ancien élève de Sciences Po, directeur de la Fondation Res Republica — créée en 2004-2005 par Jean-Pierre Chevènement —, il n’est ni spécialiste des questions migratoires, ni du système scolaire. Son expérience professionnelle dans l’enseignement semble plus que limitée. Il s’est toutefois fait connaître en 2025 par la publication d’un essai polémique, Main basse sur l’Éducation nationale. Enquête sur un suicide assisté34.LE FLOCH IMAD, Joachim, Main basse sur l’Éducation nationale. Enquête sur un suicide assisté, Paris : CERF, 2025, 274 p., dans lequel il fustige la bureaucratie scolaire, les syndicats enseignants, l’idéologie égalitaire, les politiques d’inclusion, l’influence des courants LGBT, l’écoféminisme et l’obscurantisme musulman, etc.35.CARBON, Philibert, Note de lecture “Main basse sur l’éducation nationale de Joachim Le Floc-Imad”, Contrepoints, 28 novembre 2025, https://contrepoints.org/main-basse-sur-leducation-nationale-de-joachim-le-floch-imad.. Sa note, rédigée pour le compte de l’OID, reprend les mêmes thèmes que son ouvrage au vitriol sur la faillite de l’école publique, avec cependant une focale sur les élèves immigrés, et plus particulièrement sur ceux issus de l’immigration postcoloniale et musulmane.
En effet, l’auteur adopte d’entrée un parti-pris anti-immigrés qui transparaît à chaque ligne du rapport. La pression des élèves immigrés sur l’école publique est ainsi comparée à une « anomalie démocratique », qu’il conviendrait de traiter de toute urgence, et ce d’autant plus que les Français seraient massivement favorables à une politique migratoire « plus ferme ». En somme, l’auteur en appelle au « peuple »36.VALADIER, Paul, “Les populismes et l’appel au ‘peuple’”, Études, n° 11, novembre 2018, pp. 43-52. pour justifier son diagnostic anxiogène des dysfonctionnements du système scolaire français. Son propos emprunte une forme de populisme réformateur, aujourd’hui en vogue : « Si elle n’est pas la cause unique des difficultés de notre école, l’immigration, dans sa forme actuelle, les exacerbe toutes. Le sujet demeure pourtant absent du débat public, quand bien même plus de trois-quarts des Français se disent favorables à une politique migratoire plus ferme. Cette situation constitue une anomalie démocratique à corriger et un défi politique à relever »37.LE FLOCH IMAD, Joachim, L’impact de l’immigration sur le système éducatif français, op. cit.. Cette vision participe d’une nostalgie scolaire, celle d’un âge d’or mythique de l’école publique, admirée par le monde entier, contrastant avec l’époque actuelle, où elle serait devenue un « contre-modèle » et un symbole du délitement hexagonal : « Tandis que les réformes se succèdent et que les ministres défilent, le délitement de notre système éducatif se poursuit inexorablement. Autrefois admirée, voire imitée dans le monde entier, l’école française fait désormais figure de contre-modèle tant elle se révèle impuissante à enrayer l’effondrement protéiforme qui la frappe »38.Ibid.. Mais, comme le relèvent Laurence De Cock et Grégory Chambat, tous deux enseignants dans le secondaire, cette école idéale n’a jamais véritablement existé, même sous la Troisième République, si ce n’est que dans l’esprit de ceux et celles qui prônent un « retour » à l’ordre scolaire. Il s’agit d’une conception révisionniste de l’histoire de l’école publique qui cherche à effacer son passé inégalitaire et discriminatoire pour mieux légitimer une reprise en main pour le moins autoritaire et identitaire du système scolaire : « Sous des aspects plus ou moins folkloriques, c’est la nostalgie d’une école de la ségrégation sociale, du chacun à sa place et de l’entre-soi qui avance masquée. Car ces discours sur le “bon vieux temps” participent d’une offensive réactionnaire qui vise en réalité l’égalité et la démocratie, à l’école et au-delà. […] Depuis trente ans, les déplorations sur le naufrage de l’école, annonciateur de l’effondrement de la “civilisation”, sont à la fois le socle de la stratégie de reconquête de l’hégémonie culturelle par les droites extrêmes et l’assise idéologique d’un courant national-républicain »39.DE COCK, Laurence ; CHAMBAT, Grégory, “La nostalgie d’une école de la ségrégation sociale”, Le Monde, rubrique « Tribune », 20 octobre 2016..
À lire la note produite par l’OID, on a parfois l’impression que l’objet « école » devient un prétexte pour parler du sujet « immigration », établissant une hiérarchie entre « bons immigrés », réputés assimilables et « mauvais immigrés », dont les coutumes et les mœurs sont jugées difficilement compatibles avec les valeurs laïques et républicaines. Dans les propos de l’auteur, il ne fait nul doute que ce sont d’abord les enfants d’immigrés extra-européens — Maghrébins, Subsahariens et Turcs — qui posent problème : « Si l’immigration pèse davantage sur notre école que sur celles de nos voisins, c’est parce que la France accueille des flux migratoires plus extra-européens, moins diplômés et plus précaires que la moyenne de l’OCDE »40.LE FLOCH IMAD, Joachim, L’impact de l’immigration sur le système éducatif français, op. cit.. L’auteur va jusqu’à parler de « nature » des flux migratoires pour mieux faire passer sa vision hiérarchisante de l’immigration. Selon lui, il y aurait donc des flux « naturellement » assimilables à la société française et d’autres non : « La diversité des parcours scolaires selon l’origine montre que le problème tient moins à l’immigration en soi qu’au volume et à la nature des flux migratoires accueillis par la France »41.Ibid.. Pour mieux se disculper de toute accusation de racisme et de xénophobie, Joachim Le Floch Imad se réapproprie la rhétorique éculée sur l’exemplarité et la méritocratie scolaire des enfants asiatiques réputés bons élèves, travailleurs et sages, par opposition aux élèves maghrébins et subsahariens, vus comme des cancres, des fainéants et des enfants violents : « Il n’existe pas une, mais des immigrations, aux trajectoires contrastées et surprenantes. Les enfants de l’immigration d’Asie du Sud-Est sont ainsi en sur-réussite scolaire par rapport aux Français d’ascendance française. À l’inverse, les descendants d’immigrés du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou de Turquie rencontrent, en moyenne, des difficultés scolaires plus précoces et plus durables »42.Ibid.. Pour appuyer son raisonnement, l’auteur avance des explications pour le moins tendancieuses sur les vertus de l’éducation familiale asiatique : « Si plusieurs facteurs peuvent expliquer cette sur-réussite [des enfants issus de l’immigration asiatique], il est raisonnable de penser qu’elle s’enracine en grande partie dans les spécificités du modèle familial asiatique et dans une exigence particulièrement élevée vis-à-vis de la scolarité des enfants »43.Ibid.. En deux mots : les parents maghrébins, subsahariens et turcs ne souhaiteraient pas vraiment la réussite scolaire de leur progéniture. Avec plusieurs auteurs, nous avons largement déconstruit ce discours aux apparences philo-asiatiques qui n’est pourtant pas exempt de préjugés racialistes, voire racistes44.DAO, Lihn-La, Vous les asiates : enquête sur le racisme anti-asiatique en France, Paris : Denoël, 2025, 416 p., mettant en scène le thème de la « minorité modèle »45.CHUANG, Ya-Han, Une minorité modèle ? Chinois de France et racisme anti-Asiatiques, Paris : La Découverte, 2021, 252 p., objet d’une valorisation suspecte et réversible : « Outre que le mythe du “modèle asiatique d’intégration” est réversible (il renferme virtuellement son double négatif), il induit également l’idée perverse que les autres immigrations (arabes, africaines, maghrébines, etc.) ne seraient pas aussi vertueuses en termes de trajectoires socio-professionnelles, d’assimilation culturelle et de participation pacifique à la société française »46.GEISSER, Vincent, “Asiatique travailleur versus arabe fainéant ? De l’essentialisme présidentiel à la réversibilité des mythologies migratoires”, Migrations société, vol. 2, n° 128, mars-avril 2010, p. 6..
En fait, l’ensemble de la note est structuré autour d’une grille de lecture culturaliste, voire racialiste, des dysfonctionnements du système scolaire français. L’appareil statistique, les références académiques et les comparaisons internationales ne sont convoqués que pour être instrumentalisés afin de soutenir la pseudo-théorie du « choc des cultures » que l’auteur revendique d’ailleurs explicitement. Il écrit ainsi : « Notre délitement éducatif ne se réduit pas à la seule baisse du niveau : il s’enracine également dans la prolifération de chocs culturels qui entravent la transmission des savoirs, sapent l’aspiration républicaine à « faire un » et contribuent à rendre notre pays inhospitalier à lui-même. L’école, qui fut hier l’un des creusets de la nation, tend désormais à devenir le miroir, voire l’instrument, de sa décomposition. Si l’immigration n’en est pas la cause unique, elle accélère, du fait de son caractère massif, subi et essentiellement peu assimilé, l’ensemble des dynamiques à l’œuvre : tensions disciplinaires, montée des violences, repli identitaire, atteintes à la laïcité et explosion du prosélytisme islamiste »47.LE FLOCH IMAD, Joachim, L’impact de l’immigration sur le système éducatif français, op. cit.. Là aussi, l’auteur procède à une distinction essentialiste entre les « cultures immigrées » assimilables à la nation française (européenne et certaines cultures asiatiques) et celles qui ne le seraient pas (maghrébine, subsaharienne et turque)48.Pour une critique scientifique de la banalisation des lectures culturalistes dans et sur le système scolaire français, voir LORCERIE, Françoise ; NYAMBEK-MEBENGA, Francine, “Racismes et école” (dossier), Cahiers pédagogiques, vol. 6, n° 595, 2024 ; FOY, Laura, “Des pratiques inavouables : la gestion du désordre scolaire dans les écoles de la grande pauvreté”, Champ pénal [En ligne], n° 29, 2023, https://journals.openedition.org/champpenal/14625.. Joachim Le Floch Imad n’hésite pas à prédire pour les années à venir un « choc des civilisations », dont le système scolaire français serait à la fois le terrain d’application et le vecteur de diffusion à l’ensemble de la société française : « Dans sa forme actuelle, l’immigration induit des effets profondément délétères sur notre système éducatif : elle accélère la baisse du niveau, aggrave la dégradation du climat scolaire et introduit, au cœur même de l’école, des tensions culturelles et religieuses qui apparaissent comme les symptômes annonciateurs d’un “choc des civilisations” » 49.LE FLOCH IMAD, Joachim, L’impact de l’immigration sur le système éducatif français, op. cit.. L’auteur situe d’ailleurs son étude dans la filiation intellectuelle de l’ouvrage Les Territoires perdus de la République50.BRENNER, Emmanuel (sous la direction de), Les Territoires perdus de la République : antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Paris : Éditions de Minuit, 2002, 368 p. qui, au début des années 2000, avait défrayé la chronique en établissant un diagnostic extrêmement alarmiste sur la situation de l’école publique dans les quartiers populaires, décrite comme submergée par l’antisémitisme musulman, le machisme des élèves arabes et l’islamisme : « Un diagnostic lucide et tout droit inscrit dans le prolongement des Territoires perdus de la République qui, dès 2002, décrivait l’apparition d’enclaves détachées de la nation française. Près d’un quart de siècle plus tard, l’école reflète plus que jamais cette désagrégation du commun, dans un pays où une partie croissante de la jeunesse ne se reconnaît plus dans la nationalité qu’elle porte et où l’assimilation, sur fond de détestation de ce que nous sommes historiquement et culturellement, est devenue quasi-impossible »51.LE FLOCH IMAD, Joachim, L’impact de l’immigration sur le système éducatif français, op. cit..
Et bien sûr sont visés également dans l’étude de l’OID les supposés « alliés » et « idiots utiles » des organisations islamistes qui seraient les complices objectifs de cette entreprise d’islamisation au cœur même de l’école publique, à savoir certains syndicats enseignants et associations de parents d’élèves. L’auteur en appelle à une répression étatique des esprits et des voix critiques, qu’il n’hésite pas à qualifier « d’anti-laïques », « d’anti-républicains » et « d’anti-français ». Il décèle chez eux une « obsession diversitaire » (ndlr : référence à la promotion de la diversité) qui minerait les bases de l’école publique. Sur ce plan, le rapport de Joachim Le Floch Imad participe très largement de la tendance actuelle à la criminalisation des associations et des organisations indépendantes52.DELFINI, Antonio ; TALPIN, Julien, L’État conte les associations. Anatomie d’un tournant autoritaire, Paris : Textuel, 2025, 160 p. ; SENIGUER, Haoues, La République autoritaire. Islam de France et illusion républicaine, Bordeaux : Le Bord de l’eau, 2022, 192 p.. « À cela s’ajoute la porosité idéologique d’une partie du syndicalisme enseignant avec un discours anti-français et anti-républicain : certains syndicats et associations, qui assimilent la laïcité à un outil de relégation des musulmans, se font ainsi les relais de la rhétorique victimaire de “l’islamophobie”. Ainsi, en 2023, à Angoulême, Sud Éducation invitait le Collectif contre l’islamophobie en Europe — héritier du CCIF dissous en 2020 — à dispenser des stages aux enseignants sur la “laïcité”. Les associations anti-laïques qui, sous couvert d’antiracisme, légitiment les revendications communautaires ou relaient la rhétorique incendiaire de “l’islamophobie” verraient quant à elles leur agrément retiré. Enfin, une vigilance accrue du ministère s’imposerait quant aux formateurs des INSPÉ, aux programmes scolaires et aux contenus produits par Canopé, où prospèrent encore l’obsession diversitaire et les concepts de l’intersectionnalité, qui détricotent de l’intérieur la dimension républicaine de notre école »53.LE FLOCH IMAD, Joachim, L’impact de l’immigration sur le système éducatif français, op. cit.
Au final, la note de l’OID propose des mesures pour la restauration d’un ordre scolaire idéalisé et mythifié — cette école de Jules Ferry qui n’a jamais véritablement existé54.LORCERIE, Françoise, “L’école, l’identité et le fantôme de Marianne”, Après-demain, n° 4, 2007, pp. 33-35 ; GIUST-DESPRAIRIES, Florence, “Le mythe de l’École républicaine : une fondation identifiante saturée”, in : NICOLLE, Olivier ; KAËS, René (sous la direction de), L'institution en héritage : mythes de fondation, transmissions, transformations, Paris : Dunod, pp. 105-136 ; PLÉNEL, Edwy, “Le mythe de l'école de Jules Ferry”, Le Monde, 15 septembre 1980. —, relevant davantage du registre du programme électoral que de celui d’une enquête sociologique, avec pour obsession l’arrêt de l’immigration extra-européenne et la répression des acteurs musulmans. La solution ne résiderait donc pas au ministère de l’Éducation nationale mais au ministère de l’Intérieur, seul capable de sauver l’école publique des menaces identitaires : « Dans la mesure où il vaut mieux s’attaquer aux causes qu’en traiter les conséquences, l’essentiel de la réponse au défi que pose l’immigration à l’école relève moins du ministre de l’Éducation nationale que du chef de l’État, de Matignon et du ministre de l’Intérieur. L’ordre ne sera pas rétabli au sein de l’école sans rétablir l’ordre dans la société, et donc dans notre politique migratoire. À rebours de l’inertie actuelle, la priorité doit être une réduction significative des flux migratoires, aspiration largement majoritaire dans l’opinion »55.LE FLOCH IMAD, Joachim, L’impact de l’immigration sur le système éducatif français, op. cit..
Au terme de la lecture de cette note, l’on peut se poser légitimement la question de son utilité sociale. Faut-il s’abstenir de commenter ce type d’études, sous prétexte qu’il s’appuierait sur un protocole méthodologique fragile et des interprétations normatives : les conclusions sont posées d’avance.
S’il est vrai que la note de l’OID n’apporte strictement rien à la connaissance des « problèmes » qui traversent aujourd’hui l’école publique, elle est néanmoins symptomatique du rôle joué par certains experts dans la médiatisation des lectures identitaires et sécuritaires56.PORTIER, Philippe, L’inflexion sécuritaire de la laïcité française, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 2021, pp. 2-9. des questions scolaires57.RAGAZZI, Francesco, Élèves ou suspects ? Les enjeux des politiques de lutte contre la radicalisation dans le secteur éducatif des États membres du Conseil de l’Europe, Strasbourg : Conseil de l’Europe, 2018, pp. 25-45. et, au-delà, des questions sociales. Plus encore, elle est révélatrice de la porosité des frontières idéologiques entre la droite conservatrice, l’extrême droite populiste et une partie de la gauche républicaniste qui dessinent les contours d’un néo-conservatisme « à la française », distillant auprès du grand public la haine de l’Autre (l’immigré extra-européen, le musulman, l’enseignant critique, le syndicaliste, le militant LGBTQ, etc.) pour imposer un projet sociétal et politique pour le moins autoritaire qui, à terme, menace directement les fondements de notre démocratie. À cet égard, cette littérature grise, très connotée sur le plan idéologique, et relayée très largement par certains médias et personnalités politiques, nous incite davantage à opposer la déconstruction intellectuelle et scientifique à la banalisation des approches identitaires et clivantes qui ont pour objectif de cultiver le fantasme de la guerre des cultures et des civilisations. C’est précisément l’une des missions éditoriales que s’est donnée la rédaction de Migrations Société.
Marseille, le 10 décembre 2025
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