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Centre d’information et d’études sur les migrations internationales

Femmes migrantes éthiopiennes prennent des risques au Yémen pour se rendre en Arabie Saoudite - © AP/Nariman El-Mofty

Panorama 2025 sur les migrations internationales

(Texte couvrant les mois de janvier à octobre 2025)

BREF APERÇU STATISTIQUE

Après une attente prolongée depuis l’an 2020, le Département des affaires sociales et économiques de l’ONU — Division de la population — a enfin rendu publiques ses estimations statistiques1Il est plus approprié d’utiliser le terme “estimations” car de nombreux chiffres rapportés par l’ONU sont obtenus par extrapolation des données. Plusieurs chercheurs critiquent ouvertement la méthodologie adoptée par le Département des affaires sociales et économiques pour obtenir des statistiques sur les migrations internationales, car celles-ci contiennent de nombreuses divergences. Cf. entre autres INGLEBY, David ; SINGLETON, Ann ; WICKRAMAGE, Kolitha, Is it Time to Phase Out UNDESA’s Regional Criterion of Development, “International Migration” No. 58, 2019, 19 p. des migrations internationales pour l’année 20242United Nations Department of Economic and Social Affairs, Population Division (2024). International Migrant Stock 2024. Les données sont disponibles sur le site des Nations unies à l’adresse https://www.un.org/development/desa/pd/content/international-migrant-stock et peuvent être consultées sur des feuilles de calcul Microsoft Excel.. Ce nouveau corpus de données intègre, pour la première fois, plusieurs mouvements de population d’ampleur exceptionnelle survenus au cours des dernières décennies, parmi lesquels l’exode massif des Ukrainiens, la guerre civile au Soudan, ainsi que divers épisodes migratoires récents que nous évoquerons plus loin.

Selon les calculs établis par l’organisation précitée, les « migrants internationaux » — c’est-à-dire « les personnes résidant en dehors de leur pays de naissance ou de citoyenneté depuis au moins un an »3Cf. Nations Unies, International Migrant Stock 2024: Key facts and figures. 2024, New York, ONU Population Division, Department of Economic and Social Affairs, United Nations, No. 13, 24 p. Dans ce rapport, la définition suivante de “migrant international” est donnée en note de bas de page : “D’un point de vue statistique, les migrants internationaux sont définis par l’intersection de deux dimensions clés : l’espace et le temps. Pour être considérée comme un migrant international, une personne doit avoir franchi une frontière internationale et changé de pays de résidence. En outre, un seuil, généralement de 12 mois, est utilisé pour spécifier la période pendant laquelle une personne doit avoir vécu de manière continue dans un autre pays pour être considérée comme un « migrant »”. — étaient plus de 304 millions à la fin de 2024, dont 45,3 millions (soit environ 15 %) ont été classés comme « migrants forcés » (réfugiés, demandeurs d’asile et réfugiés palestiniens). Ce résultat confirme les prévisions fondées sur les tendances observées au cours de la dernière décennie. Aujourd’hui, les migrants internationaux représentent 3,76 % de la population mondiale, un pourcentage qui se maintient, avec de légères hausses, depuis 2015. Si 304 millions d’exilés ou d’expatriés peuvent sembler modestes au regard des 8,1 milliards d’habitants de la planète, il serait pourtant hasardeux d’en minimiser l’importance, tant la répartition de ces flux varie considérablement d’un pays à l’autre et leur empreinte démographique s’étend sur plusieurs générations.

En outre, les migrations internationales tendent à se « masculiniser » depuis 1990 : l’écart entre hommes et femmes migrants, qui n’était que de 1,6 million il y a trente-cinq ans, avoisine désormais les 12 millions en 2024, soit une progression de 800 000 individus depuis 2020. Cette dissymétrie découle presque exclusivement de l’évolution du marché mondial du travail, marqué par la forte demande de main-d’œuvre masculine dans les riches royaumes et émirats de la péninsule arabique.

Immigration

Si l’on se penche sur les données statistiques mondiales, les régions du globe où se concentre le plus grand nombre de migrants se dessinent de manière évidente. L’Amérique du Nord émerge incontestablement comme le principal pôle d’immigration, suivie par l’Europe occidentale (comprenant la partie du Vieux Continent en dehors de l’ancien bloc communiste, celui-ci incluant la Yougoslavie), la Péninsule arabique, l’Australie, ainsi que les « tigres économiques » asiatiques (Japon, Corée du Sud, Taïwan, Hong-Kong, Macao, Singapour, Brunei et Malaisie).

Il est certes aisé de localiser les principales destinations des flux migratoires mondiaux, mais il demeure plus complexe de déterminer les critères les plus opportuns pour évaluer le poids numérique réel de l’immigration. Par exemple, si l’Union européenne comptait environ 63,4 millions d’étrangers à la fin de 2024, une proportion significative de ces individus (soit 29,2 millions)4Le nombre de citoyens européens expatriés au sein de l’UE est largement sous-estimé, car la libre circulation au sein de cet espace rend difficile l’enregistrement des mouvements de population permanents. étaient en réalité des citoyens de l’UE s’étant expatriés dans un autre État membre. Les immigrés non européens — autrement dit les étrangers par rapport à l’UE — n’étaient donc « que » 34,2 millions.

Au regard de cette observation, même les rapports officiels des Nations unies, bien que reposant sur les chiffres les plus vastes et les plus complets à leur disposition, peuvent induire parfois en erreur, et ce pour deux raisons. La première tient à l’absence de distinction claire entre les mouvements migratoires à l’intérieur d’une même zone géographique et ceux qui se produisent entre différentes zones. La seconde découle du découpage du monde qui privilégie des critères géographiques au détriment de considérations géopolitiques et économiques. Par exemple, regrouper des pays tels que l’Italie, l’Espagne et la Grèce d’une part, et l’Albanie, la Croatie, la Slovénie, la Serbie, le Monténégro, la Macédoine du Nord, etc., d’autre part, sous la même étiquette de « pays du sud de l’Europe » peut être pertinent d’un point de vue géographique, mais pas en optique migratoire.

Cela étant, nous pouvons examiner plus en détail les éléments statistiques marquants de l’immigration dans le monde.

L’Amérique du Nord, comme déjà mentionné, compte le plus grand nombre de résidents étrangers, soit 53,2 millions, et 61,2 millions si l’on inclut les Américains au Canada et les Canadiens aux États-Unis. Cette région du monde n’est pas seulement celle qui accueille le plus grand nombre d’immigrés, mais aussi celle d’où l’émigration est la moins marquée (3,36 millions). Les États-Unis, en particulier, demeurent — et de loin — le pays qui compte la plus vaste population immigrée, soit 52,4 millions d’individus. Parmi eux, les groupes nationaux les plus nombreux sont les Mexicains, les Indiens et les Portoricains.

Quant à l’Europe occidentale, comprenant tous les pays situés à l’ouest du « rideau de fer » jusqu’en 1989, elle accueille environ 39 millions de personnes originaires d’autres régions géographiques. Toutefois, si l’on considère les migrations internes à cette zone, le nombre de résidents étrangers grimpe à 73 millions, dépassant ainsi l’Amérique du Nord. Le pays européen qui compte le plus d’immigrés est l’Allemagne (16,8 millions), où les Polonais, les Ukrainiens et les Russes ont désormais surpassé les Turcs en nombre. Viennent ensuite le Royaume-Uni (11, 9 millions), qui a connu une augmentation de plus de 1,3 million d’immigrés en quatre ans malgré le Brexit, la France (9,2 millions) et l’Espagne (8,9 millions), qui en stock d’étrangers résidents est passée de la 10e place mondiale en 2020 à la 6e fin 2024 (+1,7 million d’étrangers, notamment des Marocains, des Colombiens et des Vénézuéliens).

La Péninsule arabique, quant à elle, qui compte 31 millions d’immigrés, constitue de plus en plus un formidable pôle d’attraction pour la main-d’œuvre étrangère. Alors que le pourcentage d’étrangers en Amérique du Nord est de 18,8 % et fluctue entre 12 et 19 % dans les pays d’Europe occidentale, il atteint dans cette région des niveaux spectaculaires, moyennement de 57 %, avec des pics à 78 % au Qatar et à 69 % au Koweït. L’Arabie Saoudite est la principale destination des flux migratoires vers la péninsule, occupant la troisième place mondiale avec 13,7 millions d’étrangers (principalement des Bangladeshis, des Yéménites, des Indiens et des Égyptiens) sur une population totale de 33,3 millions d’habitants (soit 41,4 %).

Au-delà de ces trois grandes zones géographiques, qui accueillent plus de 54 % des migrants internationaux, d’autres régions, particulièrement dynamiques sur le plan économique, sont également marquées par l’installation de populations d’origine immigrée, à commencer par certains États d’Asie du Sud-Est : le Japon, la Corée du Sud, Hong-Kong, Macao, Taïwan, Singapour, Brunei et la Malaisie, avec 16,6 millions d’étrangers, souvent majoritairement des femmes (60,7 % à Taïwan, 57,7 % à Singapour). En outre, l’Australie et la Nouvelle-Zélande sont les pays de résidence d’environ 9,6 millions de non-nationaux, principalement des expatriés britanniques, indiens et philippins. La Russie, quant à elle, tout en enregistrant une forte émigration, attire des travailleurs d’Asie centrale et des États du sud de l’ancien bloc soviétique (7,6 millions).

Enfin, il convient de noter que le Machrek (Égypte et Libye), bien qu’étant une importante zone d’émigration vers l’Europe occidentale et la péninsule arabique, a connu une augmentation significative de 48 % de l’immigration en l’espace de quatre ans, en raison de l’afflux de réfugiés fuyant la Corne de l’Afrique et la Palestine.

Émigration

La vaste majorité des migrants internationaux provient de six grandes zones géographiques : les États riverains de la mer des Caraïbes (Amérique centrale, Antilles, pays allant de la Colombie à la Guyane française), l’Europe de l’Est (pays européens issus de l’ancien bloc soviétique), l’Asie du Sud (de l’Afghanistan au Bangladesh), l’Asie du Sud-Est, l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Est. Ensemble, les populations émigrantes originaires de ces régions représentent au moins 61 % de l’ensemble des expatriés dans le monde, ou 56 % selon les critères d’analyse retenus par l’ONU5Si l’on suit ces critères, la deuxième région de départ des migrants dans le monde serait l’Europe occidentale en raison de la libre circulation au sein de l’espace Schengen..

Du Mexique au Venezuela, l’ensemble de la région caribéenne constitue depuis longtemps à la fois un foyer de départ et un couloir de transit pour les migrants, principalement à destination de l’Amérique du Nord, mais également vers d’autres zones de l’Amérique du Sud. Cette aire géographique compte 37 millions de personnes ayant quitté leur pays pour s’établir ailleurs.

Moins médiatisée car moins « visible », l’émigration de l’Europe de l’Est vers l’ouest du continent est pourtant un phénomène d’ampleur considérable, aux conséquences démographiques notables pour les pays d’origine. 25 millions de personnes issues de cette région vivent dans d’autres pays, au premier rang desquelles des Ukrainiens (9,8 millions, 59% de femmes, 3ème pays d’émigration au monde), des Russes (9,1 millions, 59% de femmes), des Roumains et des Polonais (4,5 millions dans les deux cas, avec 52% de femmes).

De son côté, l’Asie du Sud connaît un exode d’un autre visage : majoritairement masculin (64 %), il se dirige surtout vers la péninsule Arabique, et dans une moindre mesure vers l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale. Environ 21 millions de ressortissants de la région vivent aujourd’hui dans des contrées lointaines, mais le chiffre grimpe à 47,6 millions si l’on inclut ceux qui ont simplement traversé une frontière voisine. Les Indiens forment la diaspora la plus vaste du globe (18,5 millions), suivis par les Bangladeshis (8,7 millions), les Afghans (7,5 millions, dont une forte proportion de réfugiés), les Pakistanais (6,9 millions) et les Birmans (4,9 millions).

L’Asie du Sud-Est, elle, reste un immense vivier de main-d’œuvre mondiale. Plus de 17 millions de ses ressortissants vivent dans d’autres régions — 24,2 millions en comptant ceux qui sont restés à l’intérieur du même espace régional. La Chine domine le tableau avec 9,2 millions d’émigrés, mais les Philippines (7,1 millions, onzième rang mondial), l’Indonésie et le Viêt Nam (3,7 millions chacun) contribuent fortement à ce mouvement. Les destinations varient : États-Unis, Japon, Corée du Sud et Australie pour la majorité, tandis que les Indonésiens privilégient la Malaisie et la péninsule Arabique.

Sur le continent africain, en revanche, deux pôles d’émigration se distinguent. L’Afrique du Nord, d’abord, avec 9,4 millions de départs motivés surtout par des raisons économiques. L’Égypte y détient la diaspora la plus nombreuse : 4,8 millions de personnes, principalement dans la péninsule Arabique et aux États-Unis. Viennent ensuite le Maroc (3,7 millions, surtout en Europe occidentale) et l’Algérie (1,7 million, dont 80 % en France). En Afrique de l’Est, en revanche, les migrations sont largement dictées par la guerre et l’instabilité politique. De la Corne de l’Afrique au Mozambique, 10,6 millions d’habitants ont quitté la région, dont environ 7 millions de réfugiés issus des deux Soudans, théâtre de conflits incessants.

Le Moyen-Orient contribue également aux flux migratoires mondiaux avec 17,4 millions de personnes, en grande partie en raison de l’exil prolongé des Syriens (8,9 millions) et de la situation complexe des Palestiniens (4,2 millions).

En chiffres absolus, le classement des vingt premiers pays d’émigration inclut aussi le Royaume-Uni (4,8 millions d’expatriés) et l’Allemagne (4,3 millions), généralement considérés — à juste titre — comme des pays d’immigration. Un peu plus d’un million d’Allemands résident en dehors de l’Europe (principalement aux États-Unis), tandis que les Britanniques à l’étranger se concentrent dans les pays les plus développés de leur ancien empire : Australie, États-Unis, Nouvelle-Zélande et Canada.

Enfin, entre 2020 et fin 2024, les flux migratoires en provenance d’Ukraine, du Venezuela, d’Afghanistan, du Soudan et du Honduras ont connu une intensité particulièrement forte, avec des hausses comprises entre 20 % et 56 %.

Migrations forcées

À la fin de l’année 2024, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR)6Les données de cette section sont tirées de la base de données en ligne du HCR intitulée “Refugee Data Finder” et disponible à l’adresse https://www.unhcr.org/refugee-statistics. Malgré la bonne informatisation du site, l’acquisition des données de tous les pays pour 2024 n’est actuellement pas facile d’accès, mais nous avons néanmoins pu extraire les tableaux qui nous ont permis d’effectuer une analyse statistique plus approfondie. recensait environ 123,2 millions de migrants forcés placés sous sa juridiction, dont 45,3 millions de migrants internationaux. Ces chiffres incluent toutefois des réfugiés ayant retrouvé leur pays d’origine ou ayant été naturalisés, ainsi que des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays et ultérieurement revenues chez elles. En réalité, le total des individus relevant strictement des catégories de « réfugiés » (au sens de la Convention de Genève de 1951), de « demandeurs d’asile » et de « personnes déplacées à l’intérieur de leur pays » s’élève à environ 107,4 millions.

Les réfugiés

Le nombre de réfugiés pris en charge par le HCR au cours de l’année écoulée atteignait près de 31 millions, soit un léger recul par rapport à 2023, probablement en raison d’un volume plus important de réinstallations : 188 822 personnes, principalement accueillies par les États-Unis (100 034), mais aussi par l’Allemagne, la France et l’Italie.

83 % de ces réfugiés proviennent de seulement dix pays : Syrie (5 952 174), Afghanistan (5 766 586), Ukraine (5 120 036), Soudan du Sud (2 290 622), Soudan (2 094 373), Myanmar (1 322 503), République démocratique du Congo (1 060 086), Somalie (894 120), République centrafricaine (693 488) et Érythrée (551 296).

Leurs principaux pays d’accueil se situent presque toujours à proximité immédiate : Iran (1er rang mondial), Turquie (2e), Allemagne (3e), Ouganda (4e, accueillant notamment Sud-Soudanais et Congolais), Tchad (6e), Bangladesh (9e), Kenya (14e), Cameroun (20e) et Éthiopie (8e).

Ces nations, dans un ordre variable, figurent également parmi les plus grands pays d’accueil au monde, avec en plus la Pologne (7e, accueillant de nombreux Ukrainiens), le Pakistan (5e) et le Liban (11e), refuge pour d’importantes communautés afghanes et syriennes7Le dixième pays d’accueil des réfugiés serait le Soudan, où plus de 600 000 Sud-Soudanais et 108 000 Erythréens se retrouvent “piégés”..

Près de 8,9 millions de réfugiés et demandeurs d’asile vivent dans des camps, aux configurations très diverses. Le plus vaste demeure celui de Cox’s Bazar au Bangladesh, hébergeant plus de 930 000 Rohingyas considérés comme « Birmans ». En Amérique latine, les camps de réfugiés vénézuéliens ont connu une croissance spectaculaire : Lima (Pérou, 785 000), Cundinamarca près de Bogota (Colombie, 715 300), Antioquia (536 000) et Santiago (Chili, 384 600). D’autres sites majeurs existent au Moyen-Orient et en Afrique, de la Mauritanie au Mozambique : Khyber Pakhtunkhwa (Pakistan, 490 000 Afghans), Istanbul (Turquie, 471 000 Syriens), Gizeh (Égypte, 447 000 Soudanais), Dadaab (Kenya, 416 000 Somaliens), Baloutchistan (Pakistan, 397 000 Afghans), Gaziantep (Turquie, 379 000 Syriens), Nil blanc (Soudan, 357 000 Sud-Soudanais). Cependant, en tête de cette liste, de plus en plus d’organisations humanitaires tendent à placer le camp de facto qu’est devenue toute la bande de Gaza ou, a minima, les tentes improvisées du million de Palestiniens piégés à Rafah.

Sur le plan démographique, les réfugiés se répartissent presque également entre hommes et femmes ; les moins de 18 ans représentent plus de 45 % du total. Parmi eux, 2,3 millions d’individus sont nés et vivent encore dans des camps.

Les demandeurs d’asile

Les demandeurs d’asile sont des personnes qui, ayant quitté leur pays d’origine parce qu’elles s’y trouvaient en grave danger, ont officiellement sollicité la protection d’un autre État. Si leur qualité de « réfugié » est reconnue par les autorités d’un pays signataire de la Convention de Genève (1951) et du Protocole de New York (1967) sur les réfugiés, ils ont droit à une protection internationale ; dans le cas contraire, l’issue de leur requête dépend de la décision souveraine de l’État d’accueil.

À la fin de 2024, on dénombrait 8,3 millions de demandeurs d’asile, soit 21,6 % de plus qu’en 2023 (+1,5 million). Contrairement à celui des réfugiés, ce groupe était composé majoritairement d’hommes (environ deux tiers), bien que les données démographiques du HCR ne couvrent que la moitié des cas.

La majorité relative des demandeurs d’asile provient des États des Caraïbes (3,5 millions), avec les Vénézuéliens en tête (1,3 million), suivis par des centaines de milliers de Colombiens et de Centraméricains, généralement à la recherche d’une protection des États-Unis. Viennent ensuite les ressortissants de la Corne de l’Afrique (1,3 million, notamment depuis les deux Soudans), du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud (1,2 million, de la Turquie au Bangladesh), ainsi que, finalement, ceux de la région africaine allant du Sahel aux Grands Lacs (environ 600 000 personnes, avec les originaires de RDC en tête).

Les pays où majoritairement les demandeurs d’asile déposent leurs dossiers, hors pays limitrophes, sont les États-Unis (3,2 millions), l’Allemagne (349 000, principalement des Turcs et des Syriens), l’Espagne (264 000, surtout des Colombiens et Vénézuéliens) et l’Italie (207 000, pour la plupart des Bangladeshis et Pakistanais). Dans ce domaine, la France occupe le 16e rang mondial, accueillant surtout des demandeurs originaires de Guinée, de Côte d’Ivoire et de RDC8Les chiffres fournis par le HCR ne correspondent pas à ceux communiqués fin 2024 par le ministère français de l’Intérieur, qui, par ordre d’importance, mentionne les pays suivants parmi les principales nations d’origine des demandeurs d’asile présents dans l’Hexagone : l’Ukraine, l’Afghanistan, la RDC, la Guinée Conakry et la Côte d’Ivoire. Voir https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Etudes-et-statistiques/Les-chiffres-de-l-immigration-en-France/Asile..

Les personnes déplacées à l’intérieur de leur pays

Le groupe le plus nombreux parmi les migrants forcés est constitué des déplacés internes, qui, bien qu’ayant fui des situations de danger, de violence ou d’instabilité politique, n’ont pas franchi les frontières nationales.

À la fin de 2024, 68,1 millions de personnes se trouvaient dans cette situation, réparties dans 38 pays souvent en proie à des conflits civils en cours ou pas complètement cessés.

Les conflits armés au Soudan, qui ont provoqué le déplacement de 11,6 millions de personnes, en Somalie (3,8 millions) et en Éthiopie (2,3 millions), l’insécurité persistante engendrée par l’État islamique en Syrie (7,4 millions) et en Irak (1 million), ainsi que le trafic de drogue en Colombie (7 millions), constituent autant de foyers majeurs de déplacement interne. S’y ajoutent les affrontements récurrents entre milices dans le nord-est de la République démocratique du Congo (6,9 millions), la guerre civile qui ravage le Yémen (4,8 millions), et les violences perpétrées par divers groupes djihadistes au Sahel : 3,4 millions de déplacés au Nigeria, 2 millions au Burkina Faso, 560 000 au Niger, 470 000 en République centrafricaine, 361 000 au Mali, 220 000 au Tchad et 1,1 million au Cameroun. À cette liste déjà tragiquement longue s’ajoutent les situations humanitaires critiques en Ukraine (3,7 millions), au Myanmar (3,6 millions), en Afghanistan (3,1 millions), en Haïti (1,1 million) et dans la bande de Gaza (1 million). Partout, ces crises déplacent les populations de régions entières, les privant de toute perspective de retour à court terme.

En Europe, outre qu’en Ukraine, de nombreuses personnes déplacées se trouvent encore dans le Caucase, notamment en Géorgie et en Azerbaïdjan. C’est également le cas dans plusieurs pays issus de l’ex-Yougoslavie — Serbie, Kosovo, Bosnie-Herzégovine — où les populations concernées demeurent déracinées plus de trente ans après la guerre qui a provoqué leur exil.

Transferts de fonds

L’envoi d’argent et de biens par des personnes ayant émigré à l’étranger à destination de leurs proches n’a pas seulement une valeur économique ; il constitue également un indicateur des liens sociaux et affectifs, plus ou moins étroits, qui perdurent au sein des familles transnationales. Les montants transférés offrent ainsi des éléments d’analyse sur l’ancienneté de la migration — plus l’expatriation est récente, plus les envois sont fréquents —, sur la composition nationale des communautés migrantes dans les pays d’origine des flux financiers, sur le degré de dépendance de ces pays aux ressources fournies par leur diaspora, ainsi que sur la vraisemblance des données chiffrées relatives à la population émigrée.

La Banque mondiale compile les données relatives aux flux de transferts en s’appuyant sur les statistiques officielles de la balance des paiements établies par le Fonds monétaire international (FMI). Ces transferts de fonds correspondent à l’addition, d’une part, des envois personnels des migrants vers leur pays d’origine et, d’autre part, des salaires gagnés à l’étranger par les expatriés — souvent transfrontaliers, détachés ou saisonniers — qui sont directement débités de leurs comptes bancaires dans leur pays natal. Ces chiffres n’incluent toutefois ni les transferts informels, ni les envois en nature, ni ceux opérés par l’intermédiaire d’agences échappant aux circuits officiels.

En 2024, le montant global des transferts de fonds enregistrés par la Banque mondiale a dépassé de 17,5 milliards de dollars celui de l’année précédente, atteignant 874,77 milliards de dollars contre 857,3 milliards en 2023. Sur ce total, environ 685 milliards ont bénéficié aux pays à bas et moyen revenu, le reste ayant été dirigé vers des économies plus développées. Parmi les principaux pays bénéficiaires figurent, sans surprise, ceux comptant une importante diaspora : l’Inde (1er rang), le Mexique (2e), les Philippines (3e), le Pakistan (5e), la Chine (6e), le Bangladesh (7e), le Guatemala (8e) et le Nigeria (9e). Mais l’on trouve également des nations hautement industrialisées comme la France (4e) et l’Allemagne (10e).

La France, à elle seule, a reçu près de 39 milliards de dollars de sa diaspora, tandis que les immigrés résidant sur son territoire n’ont envoyé à l’étranger que 16,62 milliards — soit moins de la moitié de ce montant. Ce phénomène, a priori paradoxal, s’explique par plusieurs facteurs : la contribution des nombreux travailleurs frontaliers, la diminution progressive des transferts émanant des communautés immigrées installées de longue date (Maghrébins, Portugais, etc.), mais aussi l’envoi de fonds à l’étranger par des Français eux-mêmes établis dans des pays du Sud comme du Nord9Voir notamment ALMERAS, Guillaume, Cette manne financière sous-estimée pour la France provenant de ses travailleurs à l’étranger, article publié le 21 mai 2024 sur le site de BFM TV..

En moyenne10Nous avons utilisé la méthode de la moyenne tronquée pour ce calcul, en excluant 32% des valeurs supérieures à 800 USD et inférieures à 50 USD., chaque migrant transfère environ 270 dollars par mois à ses proches ou sur son propre compte domicilié au pays. Toutefois, la comparaison entre le nombre estimé d’émigrés et les montants envoyés fait apparaître des écarts considérables. Si l’on s’en tenait aux seules statistiques disponibles, certains petits États insulaires recevraient des sommes exorbitantes : 154 191 dollars par mois et par migrant pour les Bermudes, 22 478 dollars pour la Polynésie française, 6 200 dollars pour la Nouvelle-Calédonie, et des montants compris entre 1 000 et 3 500 dollars pour les Îles Marshall, les Bahamas, Sint Maarten, les îles Caïmans, Curaçao, etc. Si les transferts dépassant 1 000 dollars par mois vers certains pays développés (Luxembourg, Belgique, France, Suède, Danemark) demeurent plausibles, les chiffres attribués à Djibouti, au Guatemala ou au Tadjikistan — tous supérieurs à 1 100 dollars — paraissent en revanche plus douteux. Il est donc vraisemblable que, dans de nombreux cas, le nombre réel d’émigrés soit sous-évalué.

Au-delà de ces incertitudes statistiques, il convient de souligner que certains pays demeurent extrêmement dépendants des transferts de fonds. Les petits États insulaires (Tonga, Samoa, Bermudes, Comores, Îles Marshall, Vanuatu, Cap-Vert, etc.) doivent une part substantielle de leur PIB aux envois de leur diaspora. Cette dépendance est également manifeste en Asie centrale (Tadjikistan : 48 % du PIB ; Népal : 33 % ; Kirghizistan : 19 % ; Ouzbékistan : 14 %), en Amérique centrale et dans les Caraïbes (Nicaragua : 27 % ; Honduras : 26 % ; Salvador : 24 % ; Guatemala : 19 % ; Haïti : 18 % ; Jamaïque : 18 %), mais aussi au Liban (33,3 %) et dans plusieurs pays à l’économie fragile tels que le Lesotho, la Gambie, la Somalie, le Kosovo et le Liberia, où la part oscille entre 15 % et 21 %.

LES MIGRATIONS INTERNATIONALES EN 2025, CONTINENT PAR CONTINENT

Dans les paragraphes qui suivent, nous parcourrons de manière succincte l’immense panorama mondial des migrations internationales de l’Asie vers l’Europe, en passant par l’Afrique et les Amériques. Nous chercherons à mettre en lumière certains faits marquants et quelques tendances des populations migrantes, en nous basant à la fois sur des textes de recherche scientifique, des rapports d’organisations internationales et des articles de presse.

Notre voyage commencera par un survol du vaste continent asiatique d’est en ouest, c’est-à-dire du Japon jusqu’à la Turquie.

Asie

Pays ayant besoin de “sang nouveau” mais refusant de se considérer comme des “pays d’immigration” : Japon, Corée du Sud, Taïwan et Singapour

Dès les années 1990, les gouvernements libéraux-démocratiques du Japon ont pris conscience de la nécessité croissante d’introduire de la main-d’œuvre étrangère sur le marché du travail local, mais, jusqu’au milieu des années 2010, les ouvertures à l’immigration sont restées minimes. Avec la détérioration du cadre démographique du pays, en 2018, l’ancien Premier ministre Shinzō Abe, pour pallier la pénurie de bras dans 14 secteurs de l’économie — devenus 16 en 2024 — a promulgué une loi introduisant un nouveau statut de résidence appelé « compétences spécifiques » (tokutei ginō) avec deux niveaux de durée : cinq ans ou permanent11Cf. LE BAIL, Hélène ; OUMRATI, Mohamed, Le Japon ouvre ses portes à l’immigration. 15 ans de réformes pour attirer une main-d’œuvre qualifiée et non qualifiée, “Migrations Société” n° 200, avril-juin 2025, pp. 33-48.. Ce décret a donné un certain élan à l’arrivée de travailleurs étrangers, en remplaçant volontairement le terme « immigration » par celui de « recrutement de talents » à l’étranger. Malgré cela, par rapport à la majorité des pays industrialisés dont le taux d’immigration varie en moyenne entre 10 % et 25 %, l’archipel du Soleil Levant accueille aujourd’hui à peine 2,5 % d’étrangers régulièrement enregistrés (3,1 millions). Parmi eux, les plus nombreux sont les Chinois, environ 822 000, dont le contingent continue d’être alimenté par les vagues récentes de travailleurs ayant « fui » les zones urbaines et industrielles de la Chine suite à la crise économique et sanitaire qui a frappé leurs activités surtout depuis 202212Cf. Leplâtre, Simon, A Tokyo, les exilés chinois pensent une autre Chine, article publié dans “Le Monde” le 29 septembre 2024. Pour ces immigrés, souvent déjà employés dans leur pays par des entreprises japonaises, le Japon est attractif car il offre de meilleurs revenus, présente une certaine affinité culturelle et permet un mode de vie plus libre. D’autres groupes d’immigrés, comme les Indonésiens, les Vietnamiens et les Philippins, sont, en revanche, recrutés dans l’archipel pour les services à la personne.

Le besoin démographique et économique de nouveau sang est toutefois contrarié par la tendance enracinée de la société japonaise à s’opposer à la présence étrangère. Même les minorités ethniquement et culturellement les plus proches du monde autochtone, comme les Nikkeijin — descendants d’émigrés japonais en Amérique latine “retournés” dans la patrie de leurs ancêtres — et les Chōsen-seki — descendants des Coréens qui ont été déplacés ou ont émigré au Japon pendant la période coloniale (1910-1945)13Cf. LEE, Rika, Les Coréens Chōsen-seki au Japon : une inclusion sous conditions, “Migrations Société” n° 200, avril-juin 2025, pp. 81-98. — restent socialement marginalisés. Les élections nationales pour la Chambre haute, qui ont eu lieu en juillet 2025 et ont en partie favorisé les partis aux discours plus xénophobes comme le Sanseito14Parti nationaliste dont le slogan électoral reprend celui de Donald Trump aux États-Unis : “Le Japon d’abord”., ont mis en évidence les peurs d’insécurité et de dégradation économique largement répandues parmi les autochtones, des craintes dont les quelques étrangers présents seraient considérés comme les principaux responsables. Le pays se trouve donc de plus en plus à un carrefour : éviter la catastrophe démographique ou la fin du modèle monoethnique et monoculturel15Cf. ASAKURA, Takuya ; MATSUURA, Shoko ; MATSUKAWA, Nozomi ; YAMAMOTO, Chika ; ISHIDA, Koichiro, Japan said at a ‘crossroads’ over party policies on foreign residents, article publié dans “The Asahi Shimbun” le 16 juillet 2025..

La Corée du Sud, de son côté, présente un panorama migratoire qui rappelle de près celui du Japon. Ici aussi, si le progrès économique (11e économie mondiale) et la faible natalité (0,72 naissance par femme) suggèrent le recours à l’immigration, la peur du mélange ethnique et culturel conduit plutôt à une politique migratoire très prudente, privilégiant les individus les plus facilement « assimilables »16Cf. CHUNG, Erin Aeran ; TIAN, Yunchen, Immigration Systems in Labor-Needy Japan and South Korea Have Evolved—but Remain Restrictive, sur le site du “Migration Policy Institute” (2025), à la page https://www.migrationpolicy.org/article/japan-korea-immigration-evolve.. Pour un contrôle strict de l’immigration, les gouvernements locaux, dirigés eux aussi par le parti libéral-démocratique, ont mis en place un système de visas et de statuts à plusieurs niveaux selon une hiérarchie déterminée d’étrangers, privilégiant la co-ethnicité17Cf. KIM, Hui-yeon, La politique diasporique de la Corée du Sud : hiérarchisation et “privilège occidental”, “Migrations Société” n° 200, avril-juin 2025, pp. 49-61. (descendants de Sud-Coréens venus des États-Unis, de l’ex-bloc soviétique et de Chine : 22,5 % du total des immigrés) et le fait d’être marié à un autochtone (10,6 %). Selon les statistiques officielles sud-coréennes18Disponibles sur le site KOSIS.kr et se référant à la mise à jour de juillet 2025., si les étrangers régulièrement recensés sont environ 2,6 millions, outre les catégories mentionnées, seulement 7,5 % possèdent le statut de résident permanent. La grande majorité des immigrés ont un permis de séjour de courte durée et viennent en grande partie de la même région géographique. Malgré les efforts pour attirer des « étudiants venant des pays en développement », même si le nombre de nonasiatiques est en augmentation, ils restent actuellement une infime minorité perçue comme peu intégrée19Cf. KIM, Hyunjee, Les étudiants subsahariens en Corée du Sud. Ambivalence d’une politique entre attraction et exclusion, “Migrations Société” n° 200, avril-juin 2025, pp. 101-117.. Pendant ce temps, alors que la politique migratoire coréenne demeure restrictive, le besoin de main-d’œuvre fait croître le nombre de travailleurs migrants irréguliers, estimé à plus de 290 000 individus, en grande partie restés sur le territoire à l’expiration de leur visa temporaire (appelé « E-9 » et accordé pour des emplois de courte durée même non hautement qualifiés)20Cf. Korea’s undocumented worker crisis worsens, article publié dans “The Korea Times” le 8 octobre 2024.. Le nombre annuel d’accidents mortels au travail montre également une surreprésentation de la main-d’œuvre étrangère parmi les victimes (13,8 % contre 5,06 % pour l’ensemble des immigrés par rapport à la population totale)21Cf. CHOI, Hye-ryeong, &#-16191;&#-17384;&#-20944; &#-16208;&#-14420; &#-16212;&#-17955; 287&#-17787;…&#-21388;&#-16092;&#-14907;·50&#-14472; &#-17416;&#-17972; &#-16212;&#-14907;&#-14427;&#-16100; &#-13923;&#-21504;, article publié dans “Donga” le 21 août 2025..

Le même profil économique et démographique se retrouve également à Taïwan, 14e économie mondiale, soutenue par une faible natalité de 0,87 naissances par femme. Les étrangers résidant sur l’île, environ 964 000, principalement originaires d’Indonésie (33 %, avec deux fois plus de femmes que d’hommes), du Vietnam (30 %, surtout des hommes) et des Philippines (18 %, surtout des femmes), bien qu’ils représentent 4,1 % de la population, jouent un rôle essentiel dans la vie du pays. La majorité des femmes indonésiennes s’occupent des personnes âgées de l’île et sont reconnaissables au port du hijab ; certaines finissent cependant par alimenter le marché de la prostitution. D’autres migrantes, chinoises continentales, vietnamiennes et philippines, constituent 25 % des conjoints dans les mariages avec des Taïwanais, caractérisées dans de nombreux cas par des problèmes d’adaptation linguistique22Cf. DALI, Simran, Lost in Translation: How Language Barriers Shape the Integration of Southeast Asian Marriage Migrant Women in Taiwan, article publié par le “Global Taiwan Institute” le 18 juin 2025.. Malgré des salaires bien supérieurs à ceux de leur pays d’origine, une large portion de la main-d’œuvre étrangère est fortement exploitée, comme le révèlent chaque année les associations de défense des travailleurs et diverses enquêtes publiées par plusieurs chercheurs23Voir entre autres : DINKELAKER, Samia, Striving for control over migrant labour and lives: Indonesian factory workers in Taiwan, “Work in the Global Economy” n° 1, vol. 4, 2024, pp. 52-69 ; SUNAI, Naoko, Labour migration from Vietnam to Japan and Taiwan: Gender, Exploitation, and Resistance, thèse de doctorat en géographie, 2025, Université Laval (Québec), 488 p., voir en particulier le chapitre 4, pp. 125-172 ; LIANG, Li-Fang, Everyday vulnerability: Work and health experiences of live-in migrant care workers in Taiwan, dans : Vincent Horn, Cornelia Schweppe, Anita Böcker, María Bruquetas-Callejo (éd.), “The Global Old Age Care Industry: Tapping into migrants for tackling the old age care crisis”, Singapour : Springer Singapore, 2021, pp. 219-242 ; etc..

La cité-État de Singapour, pour sa part, reproduit à la fois les configurations migratoires du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan, ainsi que celles des petits États à très haut niveau de vie : faible natalité (0,92 enfant par femme), économie très compétitive et pourcentage d’étrangers proche de 40 %, permettant un léger accroissement démographique. Selon les statistiques gouvernementales, la majorité des travailleurs immigrés (1,86 million sur 2,4) n’a pas le statut de résident permanent et est principalement de nationalité chinoise (2,7 millions), malaisienne et indienne. Parmi ces travailleurs, les plus stigmatisés et exploités — surtout Birmans, Bangladais et Indiens — sont également ceux qui affluent le plus pour combler les lacunes du marché du travail local, qui ne prévoit pas de salaire minimum légal. Malgré certains épisodes d’héroïsme, où ces étrangers ont secouru des autochtones en danger24Cf. NG, Kelly, A sinkhole revives debate about migrant workers’ rights in Singapore, article publié dans “BBC News Singapore” le 1er août 2025., les actes de xénophobie restent fréquents.

Le contrôle systématique des émigrés et des immigrés : la Chine

La Chine est traditionnellement un pays d’émigration avec une diaspora de 9,2 millions de personnes (hors Hong Kong et Macao), probablement sous-estimée. Ces dernières années, cependant, l’Empire du Milieu subit les conséquences de sa politique démographique, avec un taux de natalité tombé à 1,1 enfant par femme et des projections mathématiques indiquant un rapide déclin et vieillissement de la population. Pour ce qui est considéré comme « l’usine du monde », avec une contribution étrangère à la main-d’œuvre extrêmement faible et, sous certains aspects, mal vue (0,1 %), il s’agit d’un problème grave, qui ne pourra être résolu par la seule hausse de l’âge de départ à la retraite. Pour l’instant, toutefois, le recours à des travailleurs venus d’ailleurs pour alimenter les industries locales n’est pas envisagé par les autorités, préoccupées par la crainte d’importer non seulement de la main-d’œuvre mais aussi des idéologies et des cultures potentiellement déstabilisantes.

En matière de politique ethnique et migratoire, comme dans presque tous les secteurs, le régime de Pékin exerce depuis des décennies un contrôle strict sur la soixantaine d’ethnies composant le pays et sur tous les déplacements de population, internes comme externes. À l’ouest de l’Empire du Milieu, dans la région autonome du Xinjiang, la répression culturelle du peuple ouïghour et d’autres minorités se poursuit dans les « Centres d’éducation et de formation professionnelle » (Zhíyè jiàoyù yǔ péixùn zhōngxīn), véritables « camps de rééducation » visant à « déradicaliser » des milliers de personnes des tendances terroristes liées à la religion musulmane. Pour échapper à ce sort, de nombreux Ouïghours ont fui au Kirghizistan, au Tadjikistan et au Kazakhstan, poursuivis à l’étranger par les services secrets chinois25Cf. POLVERINI, Léa, La traque des Ouïgours par le régime chinois, du Xinjiang aux pays d’exil, article publié dans “Le Monde” le 14 mai 2025.. La crainte de subir l’influence de l’idéologie et du mode de vie d’autres nations semble également à l’origine de la récente (octobre 2024) obligation pour tous les fonctionnaires de l’enseignement public de remettre leur passeport à leurs supérieurs, obligeant quiconque souhaitant se rendre à l’étranger à présenter une demande motivée26Cf. WANG, Vivian, No Passports, No Study Abroad: China Limits Public Employees’ Travel, article publié dans “The New York Times” le 3 août 2025 ; THIBAULT, Harold, Les voyages à l’étranger des Chinois de plus en plus contrôlés par le régime, article publié dans “Le Monde” le 27 octobre 2024.. Parallèlement, le nombre d’étrangers venus de pays du « premier monde » et hautement qualifiés diminue progressivement (divisé par deux en dix ans), tandis qu’augmentent légèrement ceux originaires de pays asiatiques en développement27Cf. WICKERTSHEIM, Miriam, Hello China or Goodbye China? 2024 - 2025 Foreigners in China Update, 2025 : Shanghai, Direct HR, 20 p..

Quant aux Chinois à l’étranger, Pékin en compte plus de 60 millions, c’est-à-dire tous ceux ayant du sang chinois, indépendamment de leur nationalité. Outre leur rôle d’avant-poste de la Chine dans les pays où ils sont dispersés, le gouvernement suit leur évolution principalement pour prévenir le développement de groupes dissidents28Cf. SCHÄFER, Carsten, Chinas Diasporapolitik unter Xi Jinping. Inhalte, Grenzen und Herausforderungen, notes de recherche publiées par la “Stiftung Wissenschaft und Politik” le 9 septembre 2022 ; THUNØ, Mette ; WANG, Yiwen, China’s Smart Diaspora Governance: Extraterritorial Social Control Through Digital Platforms, “Journal of Current Chinese Affairs”, vol. 54, n° 1, 2024, pp. 48-72.. La diaspora chinoise, pour sa part, montre généralement une double posture : signes d’intégration à la culture locale tout en restant très « clanique ». Grâce à la solidarité de groupe, les communautés chinoises à l’étranger ouvrent de nombreux commerces, qui en Europe se réorientent depuis longtemps de la restauration et de l’habillement vers la gestion de bars-tabacs.

Pays d’Asie du Sud-Est fournisseurs de main-d’œuvre internationale : Philippines, Indonésie, Vietnam, Laos et Cambodge

Les principaux pays d’Asie du Sud-Est qui fournissent de la main-d’œuvre internationale sont ceux de l’ex-Indochine, l’Indonésie et les Philippines. Ce dernier pays possède non seulement la tradition historique d’émigration la plus importante, mais également le système le plus avancé pour offrir de la main-d’œuvre à d’autres pays, en particulier en Amérique du Nord, sur la péninsule arabique, en Australie et en Europe du Sud. Bien qu’il existe une grande proportion de migrants philippins qui empruntent des canaux d’expatriation irréguliers via les nombreuses « agences » dont dispose l’archipel, plusieurs accords de main-d’œuvre sont signés chaque année au nom du gouvernement central par le Département des travailleurs migrants. Depuis 2022, sous l’impulsion politique du président Ferdinand Marcos Jr., les Philippines ont conclu une quinzaine d’accords, les plus récents en 2025 avec la Nouvelle-Écosse (Canada)29Cf. DONA, Catherine, Pilipinas, Nova Scotia nagkasundo na palakasin ang mga oportunidad para sa mga OFW, article publié sur “Radio Canada International” le 10 juin 2025. et la Croatie30Cf. Pilipinas at Croatia, lumagda sa kasunduan para sa pagkuha ng hotel workers na Pinoy, article publié sur “GMA Network” le 19 juillet 2025. pour le recrutement de personnel hôtelier.

À l’ouest des Philippines, un autre vaste archipel devient une source croissante d’émigration pour des raisons économiques. Bien que les envois de fonds convergeant vers l’Indonésie (16 milliards de dollars, soit 1,15 % du PIB) ne soient pas comparables à ceux de son voisin philippin (40,3 milliards de dollars, soit 8,7 % du PIB), depuis quelques années, le gouvernement de Jakarta reconsidère la possibilité de gérer plus efficacement la main-d’œuvre de ses citoyens à l’étranger. Traditionnellement, une large partie des travailleurs migrants indonésiens (Pekerja Migran Indonesia), qui représentent 1,67 million sur un total de 3,44 millions, répondent aux besoins du marché du travail malais dans des secteurs tels que les services domestiques, la construction et les plantations, avec une protection sociale et juridique limitée31Cf. NOVIA, Hana ; DJELANTIK, Sukawarsini, Indonesia Diplomacy in Protecting the Rights of Indonesian Migrant Domestic Workers in Malaysia (2017-2022), “Insignia Journal of International Relations”, vol. 11, n° 1, avril 2024, pp. 51-69.. Il s’agit principalement d’habitants de Bornéo qui traversent la frontière pour se rendre dans la riche province malaisienne de Sabah, au nord-est de l’île. Mais les conditions de vie des migrants en Malaisie rendent ce pays de moins en moins attractif, et les autorités indonésiennes ont donc décidé, d’une part, de mieux protéger leur diaspora dans ce pays et, d’autre part, de rendre effectifs des accords de main-d’œuvre (« protocoles d’entente ») avec le Japon (2008, modifié en 2024), la Corée du Sud (2023), le Koweït (2024, réformant celui de 1996) et l’Arabie Saoudite (mars 2025).

Pendant ce temps, les débarquements de réfugiés Rohingya continuent sur les côtes septentrionales de l’île de Sumatra, plus précisément dans la province d’Aceh. Des centaines de personnes, fuyant les camps de réfugiés de Cox’s Bazar ou d’autres territoires voisins, traversent l’océan sur des embarcations où les femmes et les enfants sont bien séparés des hommes adultes, pour accoster au large de la ville de Peureulak, accueillis avec une nette hostilité par la population autochtone. Les Rohingya représentent néanmoins une petite minorité (81732Ce chiffre, fourni officiellement par le HCR, est contredit dans plusieurs autres documents de la même organisation, qui parlent tantôt de 1 500 personnes, tantôt de 3 200...) des environ 8 700 réfugiés présents en Indonésie, dont la moitié d’origine afghane. Bien que l’archipel n’ait pas signé la Convention de Genève sur les réfugiés, en avril 2025, son président, Prabowo Subianto, s’est dit disposé à accueillir les réfugiés de la bande de Gaza, étant le seul à le faire après les demandes présentées par Israël et les États-Unis33Cf. l’article “L’Indonésie prête à accueillir les Palestiniens de Gaza. Trump et Netanyahu envisagent déjà des déportations”, paru dans “Il Fatto quotidiano” le 9 avril 2025..

Au nord, le Vietnam constitue de plus en plus un bassin potentiel de main-d’œuvre non qualifiée, après avoir été longtemps considéré comme un pays d’origine de « femmes » internationales pour les hommes taïwanais, sud-coréens, américains et japonais34Cf. CHANG, Hsin-Chieh ; CHOI, Susanne Yuk Ping, Marriage Channels, Temporal Inequality, and Migration Decision-Making Agency: Vietnamese Marriage Migrants in Asia, “International Migration Review”, février 2025, article disponible en ligne et non encore publié en version papier.. Bien que la population locale soit consacrée à 27 % à l’agriculture, l’exode rural vers Hanoi et surtout vers la ville de Ho Chi Minh est en forte augmentation et transforme le profil économique du pays. Cependant, les nombreux migrants internes ne trouvent pas une suffisante rentabilité entre le salaire qu’ils reçoivent dans les zones urbaines et les frais de logement qu’ils doivent supporter35Cf. AGENCE FRANCE PRESSE, “Trop dur” : au Vietnam, des travailleurs migrants retournent à la campagne, article publié le 22 janvier 2025 dans plusieurs quotidiens français., devenant ainsi des candidats potentiels pour travailler à l’étranger. Tandis que l’importante quantité d’envois de fonds (près de 16 milliards en 2024) provient d’Amérique du Nord, d’Océanie, de Corée du Sud et du Japon36La Banque mondiale ne fournit pas encore de statistiques détaillées sur les pays d’origine des transferts de fonds pour chaque nation. Les données présentées ici proviennent de plusieurs sources, officielles et non officielles, qui convergent vers la liste de pays mentionnée ici., les travailleurs vietnamiens sont aujourd’hui particulièrement demandés dans les industries des provinces méridionales de la Chine, comme le Guangxi (pour les travailleurs transfrontaliers) et surtout le Guangdong37Cf. HUANG, Kejie ; YOU, Tianlong, Skill the low-skilled: the knowledge-driven stepwise migration of Vietnamese workers in South China, “Comparative Migration Studies” vol. 12, n° 1, 2024 [En ligne]., ainsi que dans des pays européens tels que le Royaume-Uni, la Pologne et la République tchèque. Les agences internationales de recrutement s’implantent progressivement au Vietnam sous l’impulsion du Département du Travail à l’Étranger du Ministère du Travail, des Invalides et des Affaires Sociales, dont l’objectif de 120 000 travailleurs par an partant à l’étranger a été dépassé en 2024 avec un chiffre de 143 16038Cf. Remittance attraction: a bright spot in Vietnam’s economy, article publié dans “Vietnam Plus” le 26 janvier 2025..

La situation migratoire est un peu différente au Laos et au Cambodge, deux pays encore très ancrés dans une économie agricole, bien que le Cambodge connaisse une forte croissance économique. Ces deux nations envoient de la main-d’œuvre principalement vers la Thaïlande voisine. Le nombre de jeunes Laotiens qui quittent leur pays, souvent clandestinement, pour rejoindre le marché du travail thaïlandais est en constante augmentation (plus de 280 000 personnes estimées39Cf. INTERNATIONAL ORGANIZATION FOR MIGRATION (IOM), An Analysis of Migration Trends of Lao Migrants for Lao People’s Democratic Republic in Two Selected Provinces: Savannakhet and Xayaboury, IOM, Vientiane, 2021, 80 p.), tandis que des milliers de migrants cambodgiens retournent temporairement dans le royaume khmer à cause du conflit frontalier éclaté en juillet 2025 entre le Cambodge et la Thaïlande. Les affrontements armés entre ces deux pays ont également provoqué le déplacement d’environ 260 000 personnes. Cette région du monde est aussi connue pour le fléau du trafic d’êtres humains et le développement d’activités criminelles, parfois bien ancrées et visibles. À l’intersection des frontières de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande (le « Triangle d’or »), par exemple, depuis 2018, autour de la ville de Van Pak Len (Laos), s’est installée un réseau d’activités de blanchiment d’argent (jeux de hasard), de piraterie informatique et de trafic de marchandises, dirigé par un mafieux chinois, impliquant plus de 300 000 personnes, souvent recrutées de force non seulement en Chine, en Malaisie et en Thaïlande, mais aussi en provenance du Nigéria, du Kenya, de la Zambie, du Brésil et de la Géorgie40Cf. MALANEY, Michelle ; CLAREY, Margarite ; HORSEY, Richard ; KWEK, Ivy, Stepping into South East Asia’s Most Conspicuous Criminal Enclave, article publié par “International Crisis Group” le 17 janvier 2024 ; HOCHET-BODIN, Noé ; SAVOYE, Laureline ; AUBLANC, Alexandre, Comment la mafia chinoise séquestre des Africains pour arnaquer des Occidentaux, article publié par “Le Monde” le 28 octobre 2024..

Pays d’immigration avec une faible protection pour les migrants : Malaisie et Thaïlande

Bien que la Thaïlande se situe à un niveau économique inférieur à celui de la Malaisie (73e économie mondiale contre 34e de la Malaisie), ces deux pays enregistrent un solde migratoire positif et hébergent officiellement environ 3,1 millions d’étrangers chacun. Alors que la communauté birmane est la plus nombreuse en Thaïlande, la communauté indonésienne est au premier rang en Malaisie.

Le gouvernement malais adopte depuis longtemps une politique migratoire très dure à l’égard des migrants irréguliers, notamment les Birmans, les Bengalis et les Indiens, et peu libérale avec la main-d’œuvre régulière, sur laquelle les employeurs exercent un pouvoir important. Les ouvriers étrangers qui quitteraient leur poste de travail sont même qualifiés de « fuyards » et sont inscrits sur liste noire par les autorités41Voir le site officiel du ministère malaisien de l’Immigration à l’adresse suivante : https://www.imi.gov.my/index.php/en/main-services/foreign-worker.. En ce qui concerne les immigrés sans documents, le régime de Kuala Lumpur a décrété depuis fin 2024 que d’ici décembre de l’année suivante, les expulsions seraient effectuées et des amendes lourdes seraient imposées à ceux qui seraient interpellés par la police de l’immigration42Cf. MUTTAQIN YUSOF, Iman ; SHAZWANI IHSAN, Ili, Immigrants line up to leave Malaysia before repatriation deadline, article publié par “Benar News” le 13 décembre 2024., ayant jusqu’à présent réussi à renvoyer quelques dizaines de milliers de personnes, mais devant amnistier et rappeler plus de 88 000 migrants.

En Thaïlande, les migrants birmans (1,7 million selon l’ONU), qui constituent une grande partie de la main-d’œuvre dans le secteur de la construction et des services domestiques, pourraient être classés tant dans la catégorie de la « migration volontaire » que de la « migration forcée », car les raisons de leur exode dépendent surtout de la fuite du régime de Rangoun, qui impose la conscription massive de ses jeunes. Leur présence et leurs conditions de vie ont été particulièrement médiatisées après le tremblement de terre qui, à la fin du mois de mars 2025, peu après un séisme grave en Birmanie, a fait s’effondrer une tour à Bangkok où travaillaient de nombreux hommes et femmes birmans43Cf. PEUKER, Michaël ; LIARDET, Julie, La double peine des exilés birmans en Thaïlande, article publié par “Radio Télévision Suisse” le 31 mars 2025.. À la frontière entre les deux pays, il existe en outre de nombreux camps de réfugiés (pas seulement les Rohingya), tolérés par le gouvernement thaïlandais en leur accordant un permis de travail44Cf. BAUCHNER, Shayna, La Thaïlande autorise les réfugiés birmans dans les camps à travailler légalement, article publié par “Human Rights Watch” le 27 août 2025..

Migrations et conflits ethno-religieux : Birmanie, Bangladesh, Inde, Sri Lanka et Népal

Depuis 201745L’exode des Rohingyas vers le Bangladesh en 2017 a été causé par une intensification de la violence des forces militaires birmanes à l’encontre de cette minorité musulmane, qui a entraîné des massacres, des incendies de villages et des atrocités. Le conflit a éclaté à la suite d’attaques menées par des groupes armés rohingyas contre des postes de police, qui ont déclenché une réponse militaire disproportionnée. La situation de persécution ethnique, de discrimination religieuse et d’absence de droits a ensuite contraint des centaines de milliers de Rohingyas à fuir pour sauver leur vie., le camp de réfugiés Rohingya de Katupalong, dans le district bangladais de Cox’s Bazar, à proximité de la frontière birmane, est le plus grand au monde, frôlant et peut-être dépassant le million de personnes hébergées. Les réfugiés qui y vivent sont conscients que, d’une part, le Bangladesh souhaite mettre fin à leur présence et, d’autre part, le Myanmar n’est pas du tout disposé à les rapatrier pacifiquement. Entre-temps, la situation s’est encore aggravée (tant sur le plan économique que sécuritaire) dans l’État birman du Rachine, d’où provient la majorité de ces personnes, et le camp accueille chaque année environ 120 000 nouveaux arrivants. Les projets de « réinstallation » semblent incapables de faire face à une telle problématique.

L’émigration ne touche pas seulement la Birmanie, mais aussi le Bangladesh luimême, qui compte une diaspora de près de 9 millions d’émigrés, auxquels s’ajoutent chaque année environ 160 000 individus46Cf. KALAM AZAD, Abul, আবারো কেন লাখের বেশি রোহিঙ্গার অনুপ্রবেশ, সরেজমিন যা দেখা গেল, article publié par “BBC News Bangladesh” le 9 mai 2025.. Tandis que le nouveau gouvernement provisoire dirigé par Muhammad Yunus, après le renversement du régime de Sheikh Hasina, continue d’investir dans l’envoi de main-d’œuvre à l’étranger, plus de 1 700 agences d’émigration opèrent dans le pays pour recruter du personnel destiné principalement à la péninsule arabique, mais aussi de plus en plus en Europe, en particulier en Italie (+41 000 personnes de 2020 à 2024) et au Royaume-Uni (+26 000 personnes sur la même période). Les gouvernements des deux pays européens sont cependant préoccupés par les flux migratoires irréguliers en provenance du Bangladesh, en particulier la dirigeante italienne Giorgia Meloni, qui souhaite freiner l’itinéraire de plus en plus emprunté par les migrants bengalis transitant par la Libye avant de traverser la Méditerranée sur des embarcations de fortune47Cf. KESSOUS, Moustapha, La Libye, dernière escale avant l’Europe pour les migrants du Bangladesh, article publié dans “Le Monde” le 11 juin 2025..

L’Inde, quant à elle, outre le fait d’être le pays avec le plus grand nombre d’émigrés au monde, craint surtout l’immigration illégale en provenance du Bangladesh. Les gouvernements des deux États se sont rencontrés à la fin du mois d’août 202548Cf. ANJAN, Kumar, अवैध बांग्लादेशियों के साथ अब क्या करेगा भारत? बीएसएफ ने ढाका वार्ता में बॉर्डर गार्ड बांग्लादेश को बता दिया, article publié dans “Nav Bharat Times” le 28 août 2025. pour discuter de la surveillance des frontières, de l’attention portée contre les tirs indiscriminés sur ceux qui traversent la frontière et des accords de rapatriement. Dans le même ordre d’idée, le gouvernement de l’Assam, un État indien au nord du Bangladesh, a annoncé qu’il ne délivrerait plus de cartes d’identité (Aadhaar cards) aux adultes entrant sur son territoire pour lutter contre l’afflux de Bengalis irréguliers. Pour renforcer cette position, le Premier ministre indien Narendra Modi, le 15 août 2025, dans son discours pour l’anniversaire de l’indépendance, a évoqué « une conspiration bien orchestrée » (ek socheesamajhee saajish) d’« infiltrés » étrangers cherchant à modifier la démographie du pays.

Au Sri Lanka et, dans une certaine mesure, en Inde, les autorités s’efforcent parallèlement de limiter les abus et l’exploitation de leurs concitoyennes migrantes. Depuis un certain temps, ces deux nations ont imposé des limites d’âge aux femmes désireuses d’émigrer (pas moins de 25/30 ans et pas plus de 55), mais depuis 2018, le Sri Lanka a décidé d’interdire les départs des mères avec des enfants laissés à la maison de moins de 5 ans49Cf. JOSEPH, Jolin ; HENDERSON, Sophie ; WITHERS, Matt ; SHIVAKOTI, Richa, Regulation through responsibilisation: Gendered exit policies and precarious migration from India and Sri Lanka, “International Migration”, n° 63, 2025, e13074, 14 p..

Au nord de l’Inde, au Népal, le mécanisme migratoire ressemble de près à celui du Vietnam : exode rural, migration interne vers les villes de Katmandou et Biratnagar, difficultés d’installation et de maintien dans ces centres urbains, et offre de travail à l’étranger par des agences de recrutement. Là, les envois de fonds représentent 25 % du PIB et, comme c’est le cas dans le monde entier, sont utilisés principalement pour financer des logements et la consommation de biens50Cf. ARYAL, Nirmal, Migration misunderstood: Nepal’s self-inflicted crisis, article publié dans “Annapurna Express” le 11 mars 2025.. Les 2,6 millions de Népalais à l’étranger se trouvent principalement en Inde, en Malaisie et dans la péninsule arabique, mais il n’est pas rare d’en trouver parmi les migrants irréguliers sur tous les continents, sous la direction de différents réseaux internationaux de migration.

Pays d’Asie centrale dépendants des envois de fonds en provenance de la Russie : Kirghizistan, Tadjikistan, Kazakhstan, Ouzbékistan et Turkménistan

Comme indiqué dans la section statistique de ce panorama, les pays d’Asie centrale, anciennement sous le joug de l’Union soviétique, doivent des pourcentages importants de leur PIB aux envois de fonds des migrants vivant et travaillant en Russie et en Ukraine. Depuis 2022, la dynamique migratoire de cette région est toutefois perturbée par le conflit en Ukraine, qui a des conséquences économiques et démographiques importantes en Russie51Cf. OSHCHEPKOV, Aleksey ; TILEKEYEV, Kanat ; GERRY, Christopher, How War in Ukraine Has Shaped Migration Flows in Central Asia, 2024, Université d’Asie centrale, Bichkek, 16 p.. En 2024, cette dernière a vu une diminution significative du nombre de migrants en provenance des pays susmentionnés, avec une baisse de 17,9 % par rapport à 2023. Cette variation est particulièrement marquée dans les flux migratoires en provenance du Tadjikistan (-26,5 %), du Kirghizistan (-25 %) et du Kazakhstan (-14 %).

Seul l’Ouzbékistan a enregistré une légère augmentation des départs (+6,8 %), due à la diversité de ses destinations.

Selon un nombre considérable de sources médiatiques opposées à l’invasion russe du territoire ukrainien, une des raisons principales de la baisse migratoire mentionnée ci-dessus serait la crainte de l’enrôlement des migrants — surtout ouzbeks, tadjiks, turkmènes et kirghizes — dans l’armée russe ou dans l’industrie de guerre52Cf., entre autres, TAHIR, Muhammad, Russia’s shadow army: Central Asian migrants are dying in Ukraine, article publié dans “Atlantic Council” le 20 juin 2025 ; GIZEM ÖZPıNAR, Zeynep, Central Asian migrant workers: From economic desperation to battlefield, article publié dans “Daily Sabah” le 29 août 2025 ; etc.. À ces dénonciations, l’organisation Human Rights Watch ajoute le nombre croissant d’incidents de violence xénophobe en Russie à l’encontre de ces migrants53Cf. le rapport de HUMAN RIGHTS WATCH, Living in Fear and Humiliation. Rising Xenophobic Harassment and Violence towards Central Asian Migrants in Russia, 2025, New York, 78 p. Le rapport contient en annexe une lettre du ministère des Affaires étrangères kirghize qui semble confirmer les allégations rapportées dans cette publication., notamment après l’attentat islamiste du 22 mars 2024 au Crocus City Hall, une salle de concert à Krasnogorsk, dans la région de Moscou, attribué à quatre hommes tadjiks.

Simultanément, depuis le début de la guerre en Ukraine, le nombre de Russes qui se sont installés en Asie centrale a considérablement augmenté, principalement au Kazakhstan, dépassant les statistiques d’avant la pandémie de Covid-19.

La lutte contre l’émigration afghane : Afghanistan, Pakistan et Iran

Depuis la prise de pouvoir des Talibans en août 2021, la situation générale de l’Afghanistan est devenue de plus en plus opaque, si bien que, dans le domaine migratoire, les chiffres des mouvements de population rapportés par l’OIM, les autorités locales et celles des pays voisins divergent largement. Selon l’Organisation mondiale de la santé, 36 % de la population afghane vivrait dans la faim, et les personnes qui disposent encore de ressources économiques envisagent de quitter le pays, malgré l’impossibilité d’obtenir des documents d’expatriation, en se fiant aux réseaux de trafiquants.

Tandis que le régime de Kaboul, par l’intermédiaire de son « ministère des réfugiés et du rapatriement », se félicite du fait qu’en 2024, environ 1,9 million de ses compatriotes seraient retournés au pays, en réalité, ces retours sont dus à de massives opérations d’expulsion menées par le Pakistan et l’Iran54Voir ملګري ملتونه : د اګست وروستۍ اونۍ کې “هره ورځ ۱۴زره افغانان ایران او پاکستان ته مهاجر” شوي, article publié dans “VOA Pashto” le 10 septembre 2024.. Selon les rapports de l’OIM, l’émigration depuis l’Afghanistan concernerait environ 50 000 à 95 000 personnes par mois.

Depuis octobre 2023, le Pakistan mène une opération colossale de chasse aux immigrés afghans et de rapatriement forcé. Ce « plan de rapatriement des étrangers illégaux », qui voudrait s’étendre à plusieurs millions de personnes, a été formellement désapprouvé en août 2025 par le HCR, qui dénonce une violation du principe international de non-refoulement et met en danger les femmes afghanes, contraintes de retourner sous un régime qui les opprime explicitement55Cf. l’article publié le 5 août 2025 sur le site des Nations Unies, intitulé “UNHCR urges Pakistan to stop forced returns of Afghan refugees” (Le HCR exhorte le Pakistan à mettre fin aux retours forcés des réfugiés afghans).. Ces protestations sont cependant restées vaines, puisque, depuis le 1er avril 2025, 800 000 permis de résidence accordés à des Afghans ont été annulés, et depuis le 1er juin de la même année, 1,3 million de réfugiés afghans reconnus par le HCR ont perdu leur droit de séjour56Cf. DIETERICH, Carole, “Les talibans me tueront” : le Pakistan procède à des expulsions massives d’Afghans vers leur pays d’origine, article publié dans “Le Monde” du 18 avril 2025. et sont désormais considérés par les autorités comme des « terroristes et narcotrafiquants »57Termes utilisés début avril 2025 par le vice-ministre pakistanais de l’Intérieur, Talal Chaudhry..

Le même type de politique à l’égard des migrants afghans, qu’ils soient réfugiés ou non, est en vigueur en République islamique d’Iran, qui a également construit un mur le long de ses frontières orientales avec l’Afghanistan et le Pakistan pour limiter l’immigration irrégulière et le trafic de drogue et de carburant. Les chiffres des expulsions sont très élevés : à titre d’exemple, après la « guerre de douze jours » contre Israël, qui a eu lieu du 13 au 24 juin 2025, en l’espace d’un mois, plus de 410 000 personnes ont été renvoyées58Cf. MOTAMEDI, Maziar, Inside Iran’s crackdown on Afghan migrants after the war with Israel, article publié dans “Al Jazeera” le 22 juillet 2025.. Outre qu’à cause des mesures hostiles prises par l’Iran contre les Afghans, de nombreux migrants quittent également le pays en raison du déclin progressif de son économie, dont ils sont devenus le classique bouc émissaire.

Pays d’immigration de la péninsule arabique : Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Arabie saoudite, Oman et Qatar

Caractérisés par un désert abritant d’immenses gisements de pétrole, les États de la péninsule arabique, à l’exception du Yémen, se développent économiquement grâce aux immigrés. En général, ces derniers proviennent en grande partie de six pays, habituellement dans cet ordre : Inde, Bangladesh, Pakistan, Égypte, Philippines et Indonésie. À cette règle, les Émirats arabes unis et Bahreïn font exception, avec des communautés népalaises plus nombreuses que les pakistanaises, tandis qu’en Arabie saoudite les Bangladeshis sont au premier rang, suivis par le Yéménites.

Tous ces États adoptent plus ou moins formellement un système de « parrainage » des travailleurs étrangers appelé « kafala », qui lie les employés à leurs employeurs en ce qui concerne les permis de séjour et de travail. Contestée depuis des années, la kafala, bien qu’officiellement abolie dans certains cas, tend à disparaître, en particulier à Bahreïn et au Qatar, et est moins contraignante en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Les catégories de travailleurs domestiques, saisonniers et agricoles restent les moins protégées.

En comparaison des plus grands pays d’immigration dans le monde, ceux de la péninsule arabique se distinguent également par les obstacles qu’ils érigent à la naturalisation et à la résidence permanente, sans parler des difficultés pour le regroupement familial. Seuls l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis ont récemment entrepris quelques réformes à cet égard. En Arabie saoudite, la nationalité n’est acquise automatiquement que par les personnes nées de père autochtone ; toutefois, en 2023, environ 700 000 femmes saoudiennes (10 % des mariages) étaient mariées à des étrangers, et la législation locale prévoit désormais que leurs enfants puissent obtenir la nationalité de la mère lorsqu’ils atteindront l’âge adulte. Au Qatar, où la nationalité se transmet par droit de sang, comme pour les descendants de ceux qui résidaient dans le pays avant 1930, le code de la nationalité s’est ouvert davantage dans les années 2000 : les étrangers peuvent obtenir la nationalité qatarienne s’ils résident au Qatar depuis au moins 25 ans, font preuve d’une bonne conduite, disposent de moyens suffisants pour leur subsistance et maîtrisent la langue arabe. Enfin, aux Émirats arabes unis, l’accès à la naturalisation est possible après 30 ans de résidence dans le pays, et cela reste à la discrétion des autorités ; le processus reste semé d’embûches, ce qui augmente le nombre d’enfants apatrides59Cf. ALI, Abdulaziz ; COCHRANE, Logan, Residency and citizenship in the Gulf: recent policy changes and future implications for the region, “Comparative Migration Studies”, vol. 12, n° 1, 2024, pp..

La faible protection sociale des travailleurs migrants dans la péninsule arabique les expose à des risques d’exploitation et de mauvais traitements. Les catégories les plus vulnérables sont celles des domestiques, notamment si elles sont noires, et des ouvriers dans les chantiers de construction, tous deux soumis à une surcharge de travail dans des conditions inacceptables. Les premières, comme en ont témoigné certains rapports d’Amnesty International60Cf., par exemple, le rapport d’AMNESTY INTERNATIONAL, Locked in, Left out. The Hidden Lives of Kenyan Domestic Workers in Saudi Arabia, Londres, 2025, 96 p., consacré à la condition des employées de maison kenyanes en Arabie saoudite., voient leurs documents confisqués, leur espace privé réduit et subissent des abus de la part de leurs employeurs. Les seconds, notamment lors des gigantesques constructions pour les Coupes du monde de football (2022 au Qatar, 2034 en Arabie saoudite), perçoivent un salaire d’environ deux dollars de l’heure, passent leur journée sous un soleil de plomb et disposent de quelques mètres carrés pour se reposer sur un matelas posé à même le sol61Cf. BLOISE, Lorenzo, “Strizziamo i vestiti zuppi di sudore, ma non possiamo scappare” : i lavoratori sfruttati per preparare i Mondiali 2034 in Arabia Saudita, article publié dans “Il Fatto quotidiano” du 19 novembre 2024..

Le Moyen-Orient, terre de conflits et de déplacés : Palestine, Israël, Liban, Syrie et Turquie

Les événements militaires qui ont suivi l’attaque féroce du 7 octobre 2023 perpétrée par les milices de l’organisation palestinienne Hamas contre l’État d’Israël, en plus de bouleverser la vie de populations entières présentes dans cette région du monde, ont fait la une des médias mondiaux et sont à l’origine d’une situation migratoire en constante évolution. La bande de Gaza, peuplée de plus de deux millions d’habitants, est devenue un champ de bataille sans issue. Dans sa lutte contre Hamas, l’État d’Israël pousse l’ennemi vers la zone côtière, tandis que sur l’ensemble du territoire, la faim se répand, les services essentiels manquent et on compte des dizaines de milliers de victimes. En même temps, l’insécurité généralisée et la faiblesse des perspectives de paix poussent un nombre inédit d’Israéliens à émigrer, environ 82 700 selon l’Office central israélien de la statistique, bien plus qu’auparavant.

Bien que l’exposition médiatique de ce qui se passe en Palestine soit forte, il n’est pas certain qu’il existe un plan non seulement de paix, mais aussi de redéfinition politique et ethnique de la bande de Gaza. Des rumeurs persistantes parlent d’une possible déportation massive de ses habitants vers la Libye, l’Indonésie ou l’Éthiopie, mais ces hypothèses semblent pour l’heure trop improbables62Cf., par exemple, KOUNDA, Ghizlane, Expulser deux millions de Gazaouis vers la Libye, l’Éthiopie et l’Indonésie : un plan d’Israël ?, article publié dans “RTBF Actus” le 22 juillet 2025..

Sur la même lancée de ce qui se passe à Gaza, le Liban a récemment été bouleversé par des affrontements au sud de son territoire entre l’armée israélienne et les milices du groupe paramilitaire chiite Hezbollah. En l’espace d’un an, plus de 1,2 million de personnes ont dû fuir les localités proches de la frontière israélienne pour chercher refuge plus au nord, notamment à Beyrouth63Cf. SALLON, Hélène ; ZERROUKY, Madjid, Guerre au Proche-Orient : Beyrouth entre repli et solidarité face à l’afflux des déplacés du Sud, article publié dans “Le Monde” du 24 octobre 2024..

Plus au nord, en Syrie, après la chute et la fuite à l’étranger du dictateur Bachar al-Assad le 8 décembre 2024, l’enthousiasme des divers déplacés et réfugiés qui avaient voulu retourner dans leurs terres suite aux paroles rassurantes du nouveau président Ahmed Al-Charaa (ancien Abou Mohammed al-Joulani) semble progressivement s’évaporer. Dès le premier semestre de 2025, les tensions ethniques et religieuses à l’intérieur du pays ont débouché sur deux massacres, l’un visant la minorité alaouite à Lattaquié et Tartous sur la côte méditerranéenne, et l’autre la population druze dans la ville méridionale de Soueïda. Selon les témoignages recueillis par plusieurs journalistes, de nombreux Syriens craignent l’instauration d’une nouvelle dictature musulmane sunnite, fondée sur les réformes politiques du nouveau leader, qui entend réécrire la constitution selon la jurisprudence islamique et semble au moins « tolérer » les exactions commises par ses partisans64Cf. HADDAD, Emmanuel, Carnets de route dans une Syrie en proie à la rancœur et au doute, article publié dans “Le Monde diplomatique” en septembre 2025..

La fin du régime de Bachar al-Assad a également, dès le départ, alimenté le débat en Europe, et en particulier en Allemagne et dans les pays scandinaves, sur le sort des réfugiés syriens, dont le pays serait soudainement devenu une destination « sûre »65On trouve un bon résumé des positions des différents pays dans CONESA, Elsa ; HIVERT, Anne-Françoise ; JACQUÉ, Philippe ; PASCUAL, Julia ; CHASTAND, Jean-Baptiste, Après la chute de Bachar Al-Assad, le sort des réfugiés syriens en Europe fait débat, article publié dans “Le Monde” du 10 décembre 2024.. À ce sujet, le 11 août 2025, la Cour européenne des droits de l’homme a bloqué un plan de rapatriement organisé par l’Autriche66La nouvelle est rapportée par de nombreux médias. Voir, par exemple, GATTRINGER, Chris, European court defers Austrian deportation of second asylum seeker to Syria, article publié dans “Brussel Signal” du 12 août 2025., mais aucune décision définitive n’a encore été prise par aucun pays membre de l’UE.

Si, en Europe, le retour des réfugiés syriens est soutenu par la plupart des gouvernements, en Turquie, leur disparition du marché du travail risquerait de créer de nombreux problèmes. Dans l’agriculture, l’industrie textile, la construction et l’hôtellerie, ces travailleurs étrangers sont devenus essentiels au cours des dix dernières années. Lors du coup d’État à Damas, les autorités turques s’attendaient à un exode de retour de grande ampleur des Syriens vers leur pays, mais après un pic initial, le phénomène semble ralentir progressivement.

Sur le front des demandeurs d’asile, en revanche, la Turquie intercepte, emprisonne et expulse des centaines de milliers (166 000 en 2024) de réfugiés syriens, iraniens et afghans cherchant à se protéger. Ces opérations — financées par l’Union européenne selon certains médias européens67Il s’agit de Lighthouse Reports, Le Monde, El País, Siraj, Der Spiegel, Nieuwe Rotterdamsche Courant (NRC), Etilaat Roz et L’Espresso. Voir le site web de Lighthouse Reports : https://www.lighthousereports.com/investigation/turkeys-eu-funded-deportation-machine. D’autres informations proviennent également d’articles scientifiques, tels que TUNABOYLU, Sevda, Temporary turn in the asylum regime and the deportable refugee: The case of Syrians in Türkiye, “Journal of Refugee Studies”, vol. 37, n° 2, juin 2024, pp. 438-453. — sont menées avec un faible respect des droits humains, refusant l’accès à la justice et logeant les personnes dans des cellules insalubres.

Afrique

Nous allons maintenant passer en revue la migration sur le continent africain en le balayant du sud vers le nord. Plus que dans toute autre région du monde, la circulation des personnes en Afrique est de plus en plus entravée. En effet, tout le continent est progressivement considéré comme un lieu de « stockage » de la migration indésirable mondiale, avec de nombreux camps de réfugiés, des millions de personnes déplacées bloquées à l’intérieur des frontières de leur pays et des propositions insistantes pour prendre en charge l’accueil des migrants que le « Premier monde » entend éloigner de ses frontières.

L’Afrique du Sud, pôle d’attraction de la migration en Afrique australe : Zimbabwe, Mozambique, Malawi, Botswana

Dans le pays le plus avancé économiquement d’Afrique australe, l’Afrique du Sud, même après la fin de l’apartheid, les tensions entre les ethnies locales et entre les autochtones et les immigrés, même de longue date, ne se sont jamais apaisées. Bien que ce pays ne compte pas un pourcentage particulièrement élevé d’étrangers (4,16 %, soit 2,6 millions d’immigrés sur 63 millions d’habitants), composés principalement de citoyens des pays voisins, l’opinion publique estime que la dégradation de l’économie (le PIB croît faiblement et subit encore les conséquences de la crise sanitaire de 2020) et plus encore des services est imputable au nombre excessif de personnes venues de l’extérieur68Cf. CHEKENYA, Nixon S., Migrants and Xenophobic Attacks in South Africa: Theory and Evidence, “Journal of Asian and African Studies”, 2024, 20 p. [disponible uniquement en ligne]. . Sur le plan politique, les discours xénophobes, de plus en plus fréquents, semblent se traduire par une augmentation des votes aux urnes. C’est pourquoi des partis tels que la Patriotic Alliance de Gayton McEnzie et l’uMkhonto weSizwe (« Lance de la nation » en zoulou), auquel a également adhéré l’ancien président Jacob Zuma, semblent avoir de grandes chances de remporter les élections de 202669Cf. BARGELÈS, Claire, En Afrique du Sud, un mouvement xénophobe veut empêcher les étrangers noirs d’accéder aux soins, article publié dans le “Courrier international” du 28 juillet 2025., se joignant souvent aux actions menées par les militants anti-étrangers de l’opération Dudula70L’opération Dudula, lancée en 2021, est un mouvement de surveillance populaire qui vise à expulser les migrants, en particulier ceux provenant d’autres pays africains, accusés d’être impliqués dans des activités illégales ou de voler des emplois aux Sud-Africains. Les membres du mouvement, principalement des militants locaux, organisent des raids dans les quartiers et sur les marchés, exigeant l’expulsion des immigrants sans permis. Le mouvement a suscité la controverse en raison de son approche agressive et des accusations de xénophobie.. Il ne s’agit pas, comme dans d’autres contextes, d’une opposition entre Blancs et Noirs ou entre nationaux et immigrés, mais d’une sorte de lutte « tous contre tous » qui, en 2025, rend particulièrement difficile l’accès aux soins médicaux pour ceux qui sont considérés comme des étrangers, à travers des marches et des manifestations qui bloquent les entrées des hôpitaux71Voir le communiqué de presse de MÉDECINS SANS FRONTIÈRES, Afrique du Sud : face à des violences xénophobes, MSF appelle le gouvernement à agir, publié le 11 août 2025..

Parmi les étrangers les plus exposés à la vague xénophobe sud-africaine figurent, en raison de leur nombre, les migrants du Zimbabwe, autrefois officiellement sollicités par l’Afrique du Sud comme main-d’œuvre dans les mines et l’agriculture. Beaucoup d’entre eux, peut-être 170 000, sont encore titulaires d’un permis d’exemption spécial pour les citoyens zimbabwéens (Zimbabwean Exemption Permit — ZEP), qui leur permet de vivre et de travailler légalement dans le pays jusqu’à son expiration, actuellement prolongée jusqu’à fin novembre 2025. Malgré les difficultés et les risques qui s’y opposent, l’émigration clandestine du Zimbabwe vers ce que l’on appelle la « nation arc-en-ciel » s’intensifie, passant généralement par le passage frontalier dangereux de Beitbridge sur le fleuve Limpopo. Les migrants font face aux grands défis qui se présentent sur leur chemin en s’appuyant sur une « solidarité de groupe » (hushamwari)72Voir CHEKERO, Tamuka ; BHANYE, Johannes, Navigating Passports and Borders: The Complex Realities of Zimbabwean Migrants in South Africa, “African Human Mobility Review”, vol. 11, n° 1, janvier-avril 2025, pp. 84-109., presque une obligation morale d’entraide. Pendant ce temps, l’État né sur les cendres de la région méridionale de l’ancienne Rhodésie connaît un afflux important d’immigrés en provenance du Mozambique et du Malawi, en particulier de femmes qui intègrent même le secteur minier73Cf. CHAVANGO, Pretty, Moving Gold, Moving Economies: The Rise of Migrant Women in Zimbabwe’s Mining Sector, article publié dans “Africa News Analysis” le 22 août 2025..

Pour les migrants zimbabwéens, la situation juridique est meilleure au Botswana, où le président nouvellement élu, Duma Boko, a annoncé une régularisation pour ceux d’entre eux, environ 13 500, qui se trouvaient en situation irrégulière. Cette initiative émane personnellement du chef de l’exécutif, en contraste avec la xénophobie croissante74Cf. CAMPBELL, Eugene ; CRUSH, Jonathan, “They Don’t Want Foreigners” : Zimbabwean migration and the rise of xenophobia in Botswana, “Crossings : Journal of Migration & Culture”, vol. 6, 2015, pp. 159-180. d’un pays qui craint la prolifération de l’exploitation illégale des mines d’or par des étrangers.

À l’est, au Mozambique, la population est depuis des années victime de la violence djihadiste75Les affrontements à Cabo Delgado ont commencé en 2017 avec des attaques menées par des groupes armés liés à l’islamisme radical, tels que celui d’Ahlu Sunna wa Jama (ASWJ), également connu sous le nom de “Mouvement islamique du Mozambique”, qui a prêté allégeance à Daech en 2019 et cherche à établir un califat islamiste dans la région. Cabo Delgado est une province à majorité musulmane et la plus pauvre du Mozambique. dans la province septentrionale de Cabo Delgado et des bouleversements météorologiques, tels que les cyclones « Chido » (décembre 2024), « Dikeledi » (janvier 2025) et, plus récemment, « Jude » (mars 2025) qui ont frappé le pays. À ces deux types de « crises » s’est ajoutée une troisième, à savoir les troubles qui ont suivi les élections contestées remportées en octobre 2024 par le parti majoritaire sortant, le Front de libération du Mozambique (FRELIMO). Selon les données fournies par le HCR en mai 2025, le Mozambique compte ainsi environ 600 000 personnes déplacées à l’intérieur du pays. Compte tenu de la pauvreté de cette nation, sa diaspora est relativement modeste (702 000 personnes, soit 2 % de la population), installée dans les pays voisins et dans ceux de l’ancien empire colonial portugais.

Pays de transit des migrants vers le sud : Zambie, Tanzanie et Kenya

De la Corne de l’Afrique ou d’Afrique centrale vers l’Afrique du Sud, du point de vue migratoire, le Kenya, la Tanzanie et la Zambie représentent avant tout un couloir de transit pour les migrants, principalement dans le sens nord-sud, avec de nombreux camps de réfugiés provenant des zones de conflit dans leurs régions d’origine. Les routes souvent accidentées de ces pays sont empruntées non seulement par des personnes en quête de sécurité ou de développement économique, mais aussi par des trafiquants de toutes sortes. Les médias locaux rapportent fréquemment des informations sur l’arrestation d’étrangers impliqués dans des activités non autorisées ou sur des clandestins transportés dans des conditions dangereuses à travers le territoire.

En Zambie, le gouvernement central cherche à la fois à attirer les investisseurs étrangers, en augmentant le nombre de pays exemptés de visa d’entrée, et à lutter contre l’immigration clandestine, considérée comme la principale cause de la criminalité et du chômage des autochtones. La main-d’œuvre immigrée est en effet de plus en plus présente, notamment dans les mines de cuivre, car, selon les syndicats locaux, les entrepreneurs étrangers n’embauchent pas de travailleurs zambiens, mais font appel à des ressortissants de leur propre nationalité76Voir l’article “FFTUZ Condemns Hiring of Foreign Nationals in Copperbelt Mines, Calls for Transparency”, publié dans le “Lusaka Times” du 24 février 2025.. Les entreprises en question sont en effet détenues pour la plupart par des sociétés indiennes, chinoises, britanniques ou sud-africaines.

Il existe encore un certain nombre de camps de réfugiés sur le territoire zambien, en particulier à l’ouest (Mayukwayukwa, Meheba) et au nord (Mantapala), qui accueillent plusieurs dizaines de milliers de personnes, généralement originaires de la RDC et de l’Angola. Jusqu’en 2024, ces migrants ne pouvaient ni travailler ni posséder de terres, mais une nouvelle loi leur a ouvert la possibilité de gagner leur vie77Cf. SAMBOU, Wahany Johnson, Zambie : les réfugiés de Mantapala apprennent à se prendre en charge, article publié dans “Africanews” le 13 août 2024., même si la libre circulation sur le territoire zambien leur reste interdite78Cf. MAPLE, Nicholas, The role of stability in the reception of refugees in Zambia, “International Journal of Migration and Border Studies”, vol. 8, n° 3/4, 2024, pp. 261-279..

Plus au nord, par rapport à d’autres pays de la région et d’Afrique en général, le grand État de Tanzanie est considéré comme relativement calme et ouvert à l’accueil des populations réfugiées. Son économie est en pleine croissance et, depuis des décennies, ses gouvernements, à commencer par celui de Julius Nyerere (1964-1985), se proclament promoteurs de la coexistence pacifique entre les différentes ethnies et nations. Cependant, le 28 juillet 2025, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Selemani Jafo, a interdit aux étrangers d’exercer 15 types d’activités dans les petites entreprises, allant du commerce de rue à tout autre service modeste proposé dans les magasins ou sur les étals (salons de coiffure, réparations, nettoyage, etc.), justifiant cette mesure comme un acte de protection des travailleurs tanzaniens79Cf. ONYANGO-OBBO, Charles, What next after Tanzania shuts ‘alien’ stalls?, article publié dans “The Citizen” le 7 août 2025.. Les immigrés kenyans, estimés à 20 000 personnes, sont particulièrement touchés par cette interdiction, qui semble être une manœuvre politique en vue des élections d’octobre 2025. Dans le même temps, le gouvernement de Dar es Salaam tente d’endiguer le passage des migrants en situation irrégulière — provenant notamment d’Éthiopie, de Somalie, du Burundi et de la RDC — qui souhaitent rejoindre l’Afrique du Sud ou, dans une moindre mesure, les Comores et Mayotte, en procédant à des contrôles systématiques dans les principales villes. Malgré ces efforts, l’étendue et la configuration géographique des frontières rendent les intentions du gouvernement difficilement réalisables.

En termes de nombre de réfugiés, avec plus de 600 000 personnes accueillies, principalement des Somaliens, des Sud-Soudanais et des Congolais, le Kenya dépasse de loin la Tanzanie (177 000, principalement des Burundais et des Congolais) et la Zambie (80 000, mêmes nationalités qu’en Tanzanie). Hébergés dans des camps ou présents dans des quartiers urbains, les réfugiés au Kenya envisagent la possibilité d’une réinstallation ailleurs comme seul moyen de sortir de l’impasse où ils se trouvent, ne pouvant ni se naturaliser ni retourner dans leur pays d’origine, et étant exposés aux vexations de la police ainsi qu’à la stigmatisation des autochtones. Leurs tentatives de s’adresser à des ONG, au HCR ou à d’autres intermédiaires se heurtent toutefois à la réticence des administrations des pays de réinstallation potentiels, qui ont tendance à considérer ces initiatives comme de possibles fraudes80À ce sujet, l’article de BALAKIAN, Sophia, Working on resettlement: refugees in Kenya and everyday practices in pursuit of migration futures, “Ethnic and Racial Studies”, vol. 48, n° 12, 2025, pp. 2420-2437, qui présente un travail de 21 mois en contact avec le monde des réfugiés somaliens à Nairobi, est très intéressant..

Les pays autour des Grands Lacs, zones d’insécurité et de migration forcée : RDC, Rwanda, Burundi et Ouganda

La région des Grands Lacs, carrefour des frontières entre la RDC, le Rwanda et l’Ouganda, mais aussi la zone frontalière entre la RDC et la République centrafricaine ainsi que certains territoires intérieurs traversés par le fleuve Congo, demeure aujourd’hui le théâtre d’affrontements violents entre milices rebelles et armées régulières, conflits suivis de près — et parfois manipulés — par des puissances étrangères aux intérêts économiques considérables.

Cette zone recèle d’immenses richesses minières. Si, au XXe siècle, parler de minerais précieux renvoyait surtout à l’or, au pétrole et aux diamants, au XXIe siècle la course mondiale se concentre de plus en plus sur les « terres rares », en particulier le lithium et le coltan (un minerai riche en tantale), indispensables à la production d’appareils électroniques de haute technologie. Il n’est donc pas fortuit que la RDC, abondante en ces ressources, soit depuis longtemps convoitée par le Rwanda, les États-Unis, la Chine et plusieurs pays européens.

La majeure partie du tantale mondial provient des mines de Rubaya, au Nord-Kivu, aujourd’hui contrôlées par le groupe rebelle du « Mouvement du 23 mars » (M23) — formé en 2012 à la suite d’une mutinerie et soutenu par le Rwanda — qui, au début de 2025, a pris le contrôle d’une large portion des provinces du Nord et du Sud-Kivu, dont les villes stratégiques de Goma et Bukavu. La guerre entre l’armée de Kinshasa et le M23 — chacune soutenue par des alliés présents dans la région (soldats de la SADC, forces onusiennes, groupes d’opposition au gouvernement rwandais d’un côté ; Rwanda et milices tutsies burundaises de l’autre) — a été et reste d’une extrême violence, avec massacres et violences sexuelles81Cf. MULISYA, Olivier ; MALINGA, Salia ; KATEMBO, Saiba ; GERTRUDE, Tambavira ; KATSUVA, Deogratias, Incidence and Contributing factors of Sexual Violence in North Kivu, “Clinical Research”, vol. 6, n° 1, 2025, pp. 1-5.. Les accords de paix signés en juin 2025 entre la RDC et le Rwanda à Washington, puis entre la RDC et le M23 à Doha le mois suivant, n’ont pas encore abouti à la pacification. Le nombre de déplacés dans le nord et le nord-est de la RDC a ainsi atteint 6,4 millions selon le HCR (3,4 millions dans les régions concernées et le reste au-delà des frontières), s’ajoutant aux réfugiés venus d’Afrique centrale et à ceux échappés à l’intervention de l’Ouganda sur le sol congolais contre les rebelles des Forces démocratiques alliées (ADF).

Outre ce conflit majeur, la RDC connaît depuis 2022 des affrontements avec d’autres groupes rebelles plus à l’ouest, dans une vaste zone proche de Kinshasa (provinces du Congo Central, Kinshasa, Kwango, Kwilu et Mai-Ndombe), où les milices « Mobondo » de l’ethnie yaka commettent exactions et massacres contre la population teké, provoquant des milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés internes82Cf. DELFOSSE, Colin, En République démocratique du Congo, les oubliés du conflit de l’Ouest, article publié dans “Le Monde” du 25 août 2025..

Parallèlement, le Rwanda et l’Ouganda ne se contentent pas d’être impliqués dans des opérations à la frontière congolaise : ils se sont aussi proposés comme récepteurs pour une partie des réfugiés et demandeurs d’asile dirigés vers eux par des pays occidentaux. Après l’échec des accords prévus avec le Royaume-Uni et le Danemark, le Rwanda a accepté de prendre en charge 250 demandeurs d’asile envoyés par les États-Unis ; quant à l’Ouganda, le 21 août 2025 il a conclu un accord avec l’administration américaine pour accueillir des migrants qui n’auraient aucune chance de se voir reconnaître le statut de réfugié aux États-Unis83Cf. Le gouvernement ougandais dit avoir conclu un accord avec les États-Unis pour l’accueil de migrants, article non signé, publié dans “Le Monde” du 21 août 2025.. L’Ouganda, dirigé depuis près de quarante ans par Yoweri Kaguta Museveni, est envisagé pour des opérations analogues par les Pays-Bas et probablement d’autres États européens84Cf. GILL, Joanna, “Is the EU considering a Rwanda-style asylum system?”, article publié par “Context” le 13 mars 2025..

L’aventure semée d’embûches des migrants, souvent forcés, de la Corne de l’Afrique : Somalie, Éthiopie, Érythrée, Soudan et Soudan du Sud

Près d’un quart (23 %) des migrants forcés dans le monde proviennent des deux Soudan et de la Corne de l’Afrique : 6 millions de réfugiés et 18,6 millions de déplacés internes. La majeure partie émane du Soudan, en proie à une guerre civile, mais l’insécurité caractérise l’ensemble de la région, y compris l’« oasis » relatif que constitue Djibouti.

Depuis la chute du régime de Siad Barre en 1991, la Somalie a connu une instabilité chronique : une large part du territoire est contrôlée soit par des milices djihadistes (Al-Shabaab, Al-Qaïda), soit par des entités quasiétatiques à forte identité ethnique (Somaliland, Puntland, Jubaland). Ceux qui ont cherché refuge à l’étranger se sont dirigés vers le Kenya, l’Éthiopie, certains pays scandinaves et l’Ouganda. Outre les violences récurrentes, les populations somaliennes subissent des sécheresses de plus en plus longues et récurrentes ; plusieurs études établissent une corrélation statistique entre mouvements migratoires et (absence de) précipitations en Somalie85Cf. MOHAMED, Abdikadir Ahmed ; OMAR, Ibtisam Mohamed ; YUSUF IBEY, Abdi Majid ; OMAR, Mahdi Mohamed, Climate change and migration dynamics in Somalia: a time series analysis, “Frontiers in climate”, vol. 6 (1529420), 2025, 9 p. .

À l’ouest, l’Éthiopie est depuis des années secouée par des tensions interethniques (Tigréens, Amharas, Oromos), chacune soutenant à différents niveaux des milices locales. La paix de Pretoria conclue fin 2022 entre le gouvernement central et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) n’a pas tenu : au début de 2025 le conflit a repris, en partie à la suite d’une scission interne au TPLF et en partie en raison de la présence de troupes érythréennes sur le sol éthiopien. L’instabilité a provoqué le déplacement de milliers de personnes et fragilisé l’économie régionale, poussant de nombreux Amharas, Tigrignas et Oromos à chercher de meilleures conditions à l’étranger86Cf. NARDOS, Yoseph, Losing a Generation: Tigray Faces Deepening Crisis amid Displacement, Trafficking, and Political Turmoil, article publié dans “The Reporter” le 30 août 2025.. Alors que la guerre civile fait rage à l’ouest, au Soudan, la plupart des migrants de la région tentent non pas de se diriger vers le sud mais de traverser la mer Rouge vers le Yémen, puis d’atteindre l’Arabie saoudite. Ce trajet dangereux, longtemps géré par les passeurs de Tadjoura (Djibouti) jusqu’en 2022, est désormais largement contrôlé par des trafiquants yéménites qui appliquent des traitements différenciés — souvent brutaux — selon les moyens financiers des migrants (meilleurs pour les Tigréens et Amharas, plus faibles pour les Oromos)87Cf. LAURET, Alexandre, L’épopée des passeurs : L’âge d’or du trafic de migrants à Djibouti, Paris : La Découverte, 2025, 277 p.. De janvier à août 2025, au moins 270 migrants se sont noyés dans le détroit de Bab-el-Mandeb ; ils étaient 462 en 202488Les incidents les plus graves, survenus en mars et en août 2025, ont été rapportés par de nombreux médias à travers le monde..

Les exilés d’Érythrée vivent une réalité comparable à celle des Éthiopiens sur le plan géographique, mais leurs motivations sont essentiellement liées à la fuite du régime dictatorial d’Isaias Afewerki, qui impose à ses 3,4 millions d’habitants des années indéfinies de service militaire ou civil non rémunéré, restreint la liberté de la presse et ne tolère aucune religion en dehors de l’islam sunnite, du catholicisme, de l’orthodoxie Tewahedo et du luthéranisme érythréen89Cf. POOLE, Amanda ; RIGGAN, Jennifer, Severe Repression in Eritrea Has Prompted Decades of Exodus, article publié dans “Migration Policy” le 9 avril 2025.. Ainsi, un quart des citoyens vit à l’étranger, dont 60 % en qualité de réfugiés. Incapables d’obtenir permis et passeports, les exilés voyagent le plus souvent de façon irrégulière : les passeurs privilégient la traversée nocturne vers l’Éthiopie près du fleuve Ragali, après quoi les migrants peuvent tenter de gagner le Royaume-Uni via Soudan, Libye, Italie et France, ou se diriger vers le Kenya et l’Afrique du Sud en empruntant les eaux dangereuses du lac Turkana.

Au Soudan, la violente guerre civile opposant les Forces armées soudanaises (SAF, soutenues par l’Égypte) du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de réaction rapide (RSF, soutenues par les Émirats arabes unis) de Mohamed Hamdan Dagalo (« Hemedti ») a tourné, momentanément, à l’avantage des SAF après la reconquête de Khartoum en mars 2025. Cet événement a permis le retour sur leurs terres d’environ 1,6 million de déplacés internes, faisant passer le total de 11,5 à 9,9 millions par rapport à 202490Cf. Soudan : baisse du nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays, article publié dans “Nigrizia” le 26 août 2025.. Si les SAF contrôlent l’est du pays et des zones stratégiques du nord du Darfour, les RSF tiennent encore plusieurs provinces du Darfour — où la population souffre de la faim — ainsi que les régions de Halfa et Delgo à la frontière libyenne. En septembre 2025, plusieurs camps autour d’El-Fasher, au Darfour, assiégée par les SAF, ont été ravagés par de violentes inondations, tandis qu’une épidémie de choléra, déclenchée en 2024, a déjà causé 2 470 décès91PLETT USHER, Barbara, “Nos enfants sont en train de mourir” : des images rares montrent le sort des civils dans une ville soudanaise assiégée, article publié dans “BBC News” le 14 août 2025..

Le Sahel, espace de circulation entravé par l’essor du djihadisme : Tchad, Niger, Mali, Burkina Faso et Mauritanie

Depuis le début des années 2000, et plus intensément depuis les années 2010, toute la bande sahélienne, du Tchad au Mali, et souvent les zones frontalières entre ses États, a été le théâtre d’opérations militaires et d’affrontements violents entre forces régulières et de multiples groupes djihadistes. De 2012 à août 2025, ces conflits ont fait environ 72 000 morts et provoqué 7,6 millions de déplacés (notamment au Nigeria, au Burkina Faso et au Cameroun) et 1,2 million de réfugiés (principalement nigérians et maliens). Les foyers des hostilités se situent surtout au Mali et au Nigeria, mais les violences touchent l’ensemble des régions avoisinantes. Plusieurs groupes rebelles ont prêté allégeance à Al-Qaïda — comme le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) né au Mali — ou à l’État islamique — comme l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) qui a fini par absorber le mouvement « Boko Haram » après la bataille de la forêt de Sambisa en 2021. À ces deux fronts s’ajoute le Front de libération de l’Azawad, indépendantiste, djihadiste et touareg, actif dans le nord-ouest du Mali.

La violence, qui a atteint des centres urbains tels que Bamako, s’est intensifiée parallèlement au retrait progressif des bases militaires françaises et américaines et aux coups d’État répétés au Tchad, Mali, Guinée-Conakry (2021), Burkina Faso (2022) et Niger (2023), ainsi qu’au jeu d’influence économique et géopolitique de la Russie, de la Chine et de la Turquie. Malgré les promesses d’indépendance, sécurité et démocratie, les États sahéliens sous gouvernements militaires sombrent dans l’autoritarisme, l’ingérence étrangère et la menace djihadiste92Cf. WILÉN, Nina, Dans les pays du Sahel, les juntes en échec face aux djihadistes, “Le Monde diplomatique”, septembre 2025, pp. 14-15..

Cette situation met en péril les moyens de subsistance de populations historiquement dépendantes de la transhumance, du commerce et des mouvements migratoires nécessaires à leur survie dans des territoires hostiles93Cf. Migrations forcées au Sahel central : une mise en perspective historique et politique, “Migrations Société”, n° 199, janvier-mars 2025, pp. 21-30.. Des millions de personnes se retrouvent ainsi bloquées le long des frontières comme réfugiés ou déplacés internes, dans des camps en expansion — tels que le camp de Mbera en Mauritanie94Cf. CUORDIFEDE, Célia, “On a quitté l’enfer” : le camp de réfugiés de Mbera, un Mali en miniature dans les confins mauritaniens, article publié dans “Le Monde” du 27 août 2025., qui héberge des centaines de milliers de Maliens fuyant les exactions de l’armée régulière appuyée par des mercenaires russes de l’Africa Corps (ex-Groupe Wagner), ainsi que des populations des zones d’Ayorou, Tillabéri et Sakoira au Niger, du bassin du lac Tchad et du nord de la Côte d’Ivoire.

La circulation le long des routes migratoires sahéliennes a donc subi de nombreuses interruptions ces dernières années. Alors que l’accès à l’Algérie via le Mali (Tessalit, Kidal) demeure extrêmement difficile, le passage vers l’Algérie et la Libye via le Niger implique également de longues périodes d’« attente » à Agadez95Cf. MOUNKAILA, Harouna, Agadez au prisme des politiques migratoires : invisibilité du transit et visibilité de l’anti-transit, “Migrations Société”, n° 199, janvier-mars 2025, pp. 71-88..

Au Tchad, depuis 2003 plus de 680 000 réfugiés — 87 % de femmes et d’enfants — demeurent cantonnés dans les provinces orientales de Ouaddai, Wadi Fira, Sila et Ennedi-Est96Cf. BEHRENDS, Andrea, Lifeworlds in crisis. Making Refugees in the Chad–Sudan Borderlands, Londres : Hurst Publishers, 2024, 392 p. . Les nouveaux arrivants fuyant le Darfour tentent de rejoindre la Libye par la route menant à Al-Kufra ; la frontière tchadienne avec la Libye est en pratique une zone gérée d’un commun accord entre le général Mahamat Idriss Déby Itno (N’Djamena) et le maréchal Khalifa Haftar (Benghazi). Les deux parties retirent d’importants profits de l’exploitation des mines d’or de Kouri Bougoudi et de divers trafics, y compris celui des migrants97Cf. CONSEIL DE SÉCURITÉ DES NATIONS UNIES, Rapport final du Groupe d’experts créé en vertu de la résolution 1973 (2011) concernant la Libye, New York, 13 décembre 2024, 299 p..

Pays côtiers d’Afrique occidentale en quête de développement par la migration : Cameroun, Nigeria, Ghana, Côte d’Ivoire et Sénégal

De nombreux États d’Afrique de l’Ouest s’étendent de la côte atlantique au Sahel et présentent donc des zones territoriales très contrastées, y compris sur le plan migratoire. Les provinces bordant le Sahara sont perturbées par la menace djihadiste, tandis que celles de la zone forestière et côtière souffrent surtout d’incertitudes économiques plutôt que d’instabilité politique.

Au Cameroun, deux zones sont particulièrement touchées : le nord, ravagé par les luttes djihadistes, et l’ouest anglophone, à la frontière avec le Nigeria. La « crise anglophone », en cours depuis 2017 entre séparatistes revendiquant la « République de l’Ambazonie » et les forces gouvernementales, a forcé plus de 657 000 personnes à fuir (584 000 déplacés internes et 73 000 réfugiés au Nigeria), et se caractérise par un nombre croissant de morts et d’exactions, en particulier à l’encontre des femmes98Voir, entre autres, l’article Cameroon’s forgotten crisis displaces nearly a million people, publié sur “Radio France Internationale” le 8 juin 2025.. Dans les provinces moins directement affectées, l’émigration pour raisons économiques persiste : traditionnellement dirigée vers les pays voisins (Nigeria, Gabon) et l’Europe francophone (France, Belgique), elle se diversifie aujourd’hui vers la péninsule arabique, avec une forte segmentation hommes/femmes. Les Émirats arabes unis constituent la première destination pour les deux sexes, tandis que l’Arabie saoudite et le Koweït recrutent massivement des femmes camerounaises pour le travail domestique, souvent exposées à l’exploitation et au harcèlement99Voir NGEH, Jonathan, Gender Dynamics of “Human Trafficking” : Migration from Cameroon to the Gulf Cooperation Council (GCC) States, Journal of Asian and African Studies, vol. 59, n° 7, 2024, pp. 2243-2256..

Au Nigeria, le nord reste menacé par des rebelles djihadistes, alors que le sud — notamment la province d’Edo100Cf. BRAIMAH, Ehiagwina Sunday ; GBEREVBIE, Daniel Eseme ; CHIDOZIE, Felix ; OSIMEN, Goddy Uwa, Drivers and outcomes of international migration on infrastructural development of Edo State, Nigeria, Journal of Infrastructure, Policy and Development, vol. 8, n° 8, 2024 (5974), 20 p. ; TUKI, Daniel, Family Support and Migration in Nigeria, “Africa Spectrum”, vol. 60, n° 1, 2025, pp. 127-145. — connaît une « culture de la migration » généralisée (un phénomène dénommé « japa », « courir/fuir » en yoruba101Cf. LIU, Jing Jing, Middle-class youth fleeing Nigeria: rethinking African survival migration through the Japa phenomenon, “Journal of Ethnic and Migration Studies”, vol. 50, n° 16, 2024, pp. 4021-4040.) comme moyen d’échapper au manque d’opportunités ; l’émigration concerne toutes les classes sociales et touche même des professionnels qualifiés (médecins, ingénieurs). Beaucoup de Nigérians émigrent aussi vers le Ghana voisin, où ils rencontrent une hostilité croissante des populations locales qui les accusent d’augmenter la criminalité102Cf. ATUNGWU, Matthew, Nigerian Govt urges calm over alleged deportation threats to citizens in Ghana, article publié dans le Nigeria Daily Post du 29 juillet 2025.. C’est néanmoins le Ghana qui, malgré la montée d’actes xénophobes, a accepté le 10 septembre 2025 la proposition américaine de réadmettre des migrants d’origine ouest-africaine — en premier lieu des Nigérians — expulsés des États-Unis.

La Côte d’Ivoire, malgré une croissance supérieure à 6 % et un revenu par habitant parmi les plus élevés de la sous-région, fait face à un fort phénomène d’émigration clandestine vers l’Europe. Le pays combine immigration et migrations circulaires — notamment via le corridor commercial avec le Burkina Faso — et de nombreux jeunes prennent le risque du trajet vers le Vieux Continent (désert du Sahara, États d’Afrique du Nord ou Turquie, traversée de la Méditerranée)103Cf. CIYOW, Yassin, En Côte d’Ivoire, la vie suspendue des familles de migrants disparus, article publié dans “Le Monde” du 5 janvier 2025.. Les efforts déployés — parfois à des fins électorales — par le gouvernement et l’Union européenne en vue de décourager cet exode, qui a pour épicentre les grandes villes — en particulier Daloa104DIALLO, Aïssatou, En Côte d’Ivoire, comment les autorités tentent d’endiguer l’immigration irrégulière à partir de Daloa, article publié dans “Jeune Afrique” du 23 juillet 2025. — n’ont guère porté fruit, et la précarité des familles pousse beaucoup de gens à partir ; ceux qui reviennent, quant à eux, ont souvent des difficultés à se réinsérer105Cf. BOLZMAN, Claudio ; GAKUBA, Théogène-Octave ; MARTIN AMALAMAN, Djedou, Des rêves contrariés : le retour difficile des migrants ivoiriens dans leur pays, “Pensée plurielle”, vol. 59, n° 1, 2024, pp. 113-128..

Comparé à la Côte d’Ivoire, le Sénégal affiche ces dernières années une détérioration économique : dette publique atteignant 80 % du PIB et déficit budgétaire de 10,4 %. Les transferts de fonds de la diaspora représentant 10,5 % du PIB, le gouvernement de Dakar, dans le cadre d’un plan approuvé en décembre 2024, a émis des obligations d’État à 5—7,5 % d’intérêt destinées spécifiquement à la diaspora (« diaspora bonds »), afin de canaliser ces ressources vers des projets d’infrastructures106Cf. CUORDIFEDE, Célia, Le Sénégal compte sur sa diaspora pour financer son développement, article publié dans “Le Monde” du 26 décembre 2024..

L’Afrique du Nord, rempart contre la migration vers l’Europe : Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie et Égypte

Sous la pression de l’Union européenne et en raison de nouvelles politiques ethniques nationales, les États d’Afrique du Nord cherchent de plus en plus à freiner l’immigration subsaharienne et à expulser les migrants venus du sud, parfois même lorsqu’ils résident légalement sur leur sol.

Ces cinq dernières années, et particulièrement en 2024, la crise djihadiste sahélienne et la répression anti-migrants menée par les États riverains de la Méditerranée ont détourné la migration subsaharienne vers la route des Canaries depuis les côtes mauritaniennes. En 2024, près de 47 000 migrants irréguliers ont débarqué sur l’archipel espagnol, et les trois jours de navigation en direction des îles ont coûté la vie à environ 1 050 personnes. Pour cette raison, le 7 mars 2024, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, se sont rendus à Nouakchott pour signer un accord prévoyant 210 millions d’euros d’aide à la Mauritanie pour lutter contre l’immigration clandestine (construction de centres de rétention, équipements de surveillance, recrutement de policiers). Cet accord, officiellement motivé par « le contexte régional caractérisé par l’instabilité et l’insécurité croissantes et par la forte hausse des migrants irréguliers, entraînant souffrances, abus et diverses formes d’exploitation »107Cf. Déclaration commune établissant un partenariat en matière de migration entre la République islamique de Mauritanie et l’Union européenne, Nouakchott, 7 mars 2024., s’est traduit par un durcissement des contrôles ciblant les personnes à la peau noire, l’expulsion de 30 000 personnes entre janvier et juillet 2025, et l’emprisonnement systématique d’hommes, de femmes et d’enfants dans des conditions indignes, provoquant les protestations officielles du HCR108Cf., entre autres, ASAMAAN, Abbas, La Mauritanie, désormais l’un des principaux points de départ vers l’Europe, expulse des centaines de migrants sous la pression de l’UE, article publié dans “Le Monde” du 26 mars 2025 ; HEDGECOE, Guy ; MACAULAY, Cecilia, EU deal fuelling Mauritania’s abuse of migrants - rights group, article publié dans “BBC News” le 27 août 2025..

Le Maroc perçoit également d’importantes subventions de l’UE, dont environ un tiers destinées au contrôle des frontières. Il est difficile d’établir des chiffres annuels précis pour chaque pays africain bénéficiant d’aides communautaires contre la migration, tant les sources (organismes de l’UE et gouvernements nationaux) manquent de transparence. Les estimations courantes attribuent au Maroc un montant global d’environ 220 millions d’euros pour le contrôle migratoire en 2024. Plusieurs chercheurs estiment que cette aide nuit au processus de démocratisation en finançant une politique autoritaire109Cf. FAUSTINI TORRES, Luisa, Bolstering Autocracy, Hindering Democracy: Local Stakeholders’ Perspectives on the Effects of EU Migration Policy Externalization in Morocco, “International Migration Review”, février 2025, 27 p. [en ligne].. Le contrôle exercé par Rabat se traduit par une stratégie de « déportation » vers le sud — Casablanca et certaines contrées méridionales — des migrants subsahariens interceptés au nord. Par ailleurs, dans les territoires contestés du Sahara occidental, le conflit entre forces régulières et l’armée du Polisario se poursuit depuis 2020, et le camp de réfugiés de Tindouf (Algérie) abrite aujourd’hui environ 173 000 Sahraouis.

À l’est du Maroc, l’Algérie poursuit sa politique d’expulsions massives de migrants subsahariens via des postes frontaliers sud en plein désert. De janvier à juillet 2025, les autorités algériennes ont expulsé environ 1 800 personnes de diverses nationalités subsahariennes, nombreuses parmi elles des femmes et des enfants, vers Assamaka au Niger, au nord-ouest d’Arlit110La nouvelle a été relayée par de nombreux médias français et internationaux.. Parallèlement, depuis fin 2024 la question migratoire alimente un contentieux diplomatique de longue haleine entre Paris et Alger concernant les expulsions d’Algériens ayant reçu l’obligation de quitter le territoire français (OQTF). Concrètement, la France accuse l’Algérie de ne pas respecter les accords bilatéraux relatifs aux rapatriements, tandis qu’Alger reproche à Paris de chercher à contourner les voies consulaires et préfectorales, arguant que chaque demande de rapatriement doit être examinée au cas par cas. La détention de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal par les autorités algériennes — que la France juge injustifiée — a par ailleurs détérioré davantage les relations entre les deux pays.

La situation pour les migrants est également difficile en Tunisie, où le président Kaïs Saïed, soutenu par une aide européenne de 260 millions d’euros et une subvention italienne de 105 millions, poursuit des opérations de recherche, arrestation, rétention et expulsion d’étrangers en situation irrégulière. L’interception des embarcations sur les côtes d’El-Amra, près de Sfax, mise en place à l’été 2024, a entraîné l’installation d’environ 20 000 migrants subsahariens, pakistanais et bangladais sous des tentes dans un champ d’oliviers proche de la mer ; leur présence a suscité la colère locale et les forces de l’ordre ont démantelé le bidonville début avril 2025. Au-delà de cet épisode, médias, ONG et migrants dénoncent des violations répétées des droits humains à l’encontre des personnes « capturées », torturées et détenues dans des prisons insalubres111Bon nombre de ces allégations sont également énumérées dans des documents du Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) : cf. https://www.ohchr.org/sites/default/files/documents/issues/disappearances/ allegations/wgeid-136-tun-ga.pdf..

La Libye, pays de transit et d’immigration pour de nombreux Africains et Asiatiques, a vu l’UE signer des accords de coopération sur le contrôle migratoire avec les factions rivales de Tripoli et Benghazi. Tant Khalifa Haftar (contrôlant une large partie de l’est et du sud) qu’Abdul Hamid Dbeibeh (chef d’un gouvernement internationalement reconnu) ont mis en place une véritable « économie de l’extorsion » à l’encontre des migrants, alimentée par l’aide européenne, les rançons versées pour libérer des détenus étrangers, le travail forcé et l’exploitation de la peur européenne face à la hausse des débarquements112Cf. LACHER, Wolfram ; TUBIANA, Jérôme, “The extortion state: how the EU helps Libya to turn migrants into cash”, article publié dans la version anglaise du Monde diplomatique de septembre 2025.. Les deux hommes ont même manifesté de l’intérêt pour des projets visant à externaliser en Libye des demandeurs d’asile provenant des États-Unis et des réfugiés de la bande de Gaza. Cependant, l’aide économique européenne est de plus en plus critiquée sur les réseaux sociaux libyens, où certains y voient un complot visant à installer durablement des migrants dans le pays et à provoquer un « grand remplacement » ethnique.

À l’est de la Libye, l’Égypte, qui compte une large diaspora dans la péninsule arabique et en Europe, accueille d’importantes communautés soudanaises, syriennes et palestiniennes. Alors que le conflit dans la bande de Gaza fait rage, Le Caire et Amman ont à plusieurs reprises refusé d’ouvrir leurs frontières aux Palestiniens chassés de leurs terres, craignant de légitimer un prétendu projet israélien de déplacement définitif113Cf. JEFFERY, Jack ; MAGDY, Samy, Why Egypt and other Arab countries are unwilling to take in Palestinian refugees from Gaza, article publié par “Associated Press” le 19 octobre 2023.. Parallèlement, la guerre civile soudanaise pousse nombre de Soudanais à se réfugier en Égypte : si l’ONU estime à environ un demi-million le nombre de Soudanais présents, certains médias et études avancent un chiffre beaucoup plus élevé, jusqu’à 4 millions. Les réfugiés syriens, en général bien perçus et économiquement intégrés, contrastent avec les réfugiés soudanais, souvent employés dans la restauration et le service domestique et faisant plus fréquemment l’objet d’hostilités locales114Cf. SADIN KARA, Mehmet, Double Standards of the Egyptian State on Migrants: A Comparison of Syrian and Sudanese Refugees in Egypt, article publié dans “Al Sharq Strategic Research” du 29 novembre 2024..

Amériques

En tournant notre regard vers les Amériques, nous découvrirons un panorama migratoire marqué par des dynamiques de longue date, mais influencé par de nouvelles tendances politiques davantage nationalistes et conservatrices, parmi lesquelles se distingue la nouvelle orientation de la présidence des États-Unis. L’Amérique du Nord demeure un pôle d’attraction mondial pour la migration, et ses choix en la matière ont des répercussions sur le reste d’un continent encore en développement, caractérisé par de vastes zones d’instabilité politique, d’insécurité et de fragilité économique. Nous poursuivrons ainsi notre survol en parcourant le Nouveau Monde du nord au sud.

L’Amérique du Nord entre accueil et rejet des migrants : Canada et États-Unis

Après environ une décennie durant laquelle le Canada, sous la direction du Premier ministre Justin Trudeau, a promu une politique démographique fondée sur une augmentation progressive de l’immigration, le nouveau dirigeant canadien Mark Joseph Carney a préféré imposer au pays une sorte de « pause » à ce programme, sous prétexte de réorganiser les structures socio-économiques nationales en vue d’une reprise de l’accueil. À cet égard, le 24 octobre 2024, le ministre canadien de l’immigration, Marc Miller, a présenté le « Plan des niveaux d’immigration 2025-2027 », visant à « ralentir la croissance démographique à court terme pour une croissance durable à long terme »115Cf. le communiqué de presse du gouvernement canadien du 24 octobre 2024, intitulé Le gouvernement du Canada réduit l’immigration, disponible en ligne à l’adresse https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/nouvelles/2024/10/le-gouvernement-du-canada-reduit-limmigration.html.. Le plan prévoit des objectifs de réduction du nombre de résidents temporaires, en particulier d’étudiants116Cf. NUNÈS, Éric ; DUMOULIN, Eliott, Des milliers d’étudiants français ont vu la porte du Canada leur claquer au nez, article publié dans “Le Monde” du 11 mars 2025. et de travailleurs étrangers, tout en augmentant progressivement le nombre de résidents permanents à partir de 2027. Le Canada entend ainsi mieux gérer les pressions sur le logement, les infrastructures et les services sociaux, tout en soutenant l’économie à long terme. Par ailleurs, une attention particulière est accordée à la croissance des communautés francophones hors Québec, avec des objectifs spécifiques en matière d’immigration francophone (8,5 % en 2025, 9,5 % en 2026 et 10 % en 2027).

Chez les États-Unis voisins, la campagne électorale et l’élection, le 5 novembre 2024, pour un second mandat du président Donald Trump ont placé la lutte contre l’immigration « indésirable » au cœur d’un vaste projet politique, ethnique et économique désigné par le slogan « Make America Great Again » (MAGA), forgé sous Ronald Reagan dans les années 1980 mais révisé idéologiquement par Stephen Miller, conseiller du président pour la sécurité intérieure117Cf. NAGEL, Caroline, Immigration policy in the second Trump administration: Restriction, removal, and the limits of MAGA nativism, “The Geographical Journal”, n° e70015, mars 2025, 5 p.. Selon Donald Trump et les hauts responsables de son administration, l’Amérique risque le déclin du fait d’un complot — attribué à des milieux terroristes — visant à infiltrer le pays d’individus étrangers à la culture américaine, afin de le transformer culturellement et ethniquement en une autre nation.

Plusieurs chercheurs spécialisés en migrations ont mis en parallèle la politique migratoire annoncée par Donald Trump en 2024 et celle appliquée, un siècle plus tôt, par les États-Unis, qui filtraient les arrivées selon la nationalité et n’admettaient que des étrangers supposés ne pas bouleverser la composition ethnique de la nation118Cf., par exemple, CHISHTI, Muzaffar ; GELATT, Julia, A Century Later, Restrictive 1924 U.S. Immigration Law Has Reverberations in Immigration Debate, article paru dans “Migration Policy” du 15 mai 2024 ; THULIN, Lila, How Trump’s immigration policies compare to those of America’s past, article publié dans “UC Berkeley News” du 4 mars 2025 ; ALMALLAHI, Ahmed, Trump admin ‘trying to approximate’ nativist 1924 Immigration Act — former USCIS official, article publié dans “TRT Global” du 18 juin 2025 ; etc..

Parmi les nombreux engagements de campagne, Donald Trump a promis la plus vaste expulsion de clandestins de l’histoire, évaluée par lui à plus de 20 millions de personnes — chiffre largement surestimé par rapport aux estimations actuelles de 11 à 12 millions. Si, selon la quasi-totalité des experts — y compris des membres du parti républicain — il s’agit d’un objectif irréaliste, le président nouvellement élu n’a pas lésiné sur les moyens pour tenter de l’atteindre. Il a d’abord accru de manière significative les effectifs chargés d’arrêter et d’expulser les personnes en situation irrégulière, mobili-sant non seulement les ressources humaines de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), mais aussi celles du Federal Bureau of Investigation (FBI), de la Drug Enforcement Administration (DEA), des Customs and Border Protection (CBP), du United States Marshals Service (USMS), du Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives (ATF) et même du Pentagone. L’ICE a également obtenu l’autorisation d’activer le « Programme 287(g) », dispositif de la législation américaine lui permettant, dans des cas exceptionnels, de déléguer certaines de ses fonctions à la police ordinaire119Cette mesure n’a pas été acceptée dans certains États tels que la Californie, l’Oregon, Washington, l’Illinois et le New Jersey, considérés comme des bastions du Parti démocrate.. Outre ce renforcement des effectifs, Donald Trump a lancé la construction accélérée de centres de détention pour migrants, atteignant 56 000 places en juillet 2025, recourant à des solutions controversées telles que la prison militaire de Guantánamo, un aéroport désaffecté dans les marais de Floride surnommé « Alligator Alcatraz », certaines bases militaires abandonnées, et évoquant même le projet de remise en service du centre pénitentiaire de l’île d’Alcatraz. En juillet 2025, le Congrès américain a en outre approuvé un financement de 45 milliards de dollars destiné à la construction de nouvelles capacités carcérales, dans l’attente d’en ajouter 130 autres à l’avenir.

Parallèlement, pour faciliter le renvoi des migrants indésirables, l’administration Trump a promu une série de mesures aux effets juridiques et opérationnels. Outre la dénonciation d’une supposée « corruption idéologique » au sein d’une magistrature qui a parfois entravé les expulsions, Donald Trump a coupé les financements à l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et au Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), qui recevaient environ 40 % de leur budget des États-Unis. Il a ensuite décrété l’état d’urgence générale et l’état d’exception face à l’« invasion étrangère » supposée, s’appuyant sur une loi de 1798, l’« Alien Enemies Act », pour s’attaquer aux instigateurs présumés, dont la direction a été, de façon controversée, attribuée à certains gangs vénézuéliens, en particulier le « Tren de Aragua »120Cf. RAMIREZ URIBE, Maria, Fact check: Is Tren de Aragua invading the US, as Trump says?, article publié dans “Al Jazeera” le 20 mars 2025.. Plusieurs milliers de réfugiés — principalement afghans, cubains, ukrainiens, yéménites, birmans, vietnamiens et laotiens — ont vu leur protection temporaire ou la reconnaissance de leur statut révoquée, sous prétexte que leurs pays d’origine seraient désormais « sûrs ».

Pour rapatrier les migrants faisant l’objet de procédures d’expulsion, Washington a également eu recours à un chantage économique envers d’autres États, menaçant d’augmenter de façon drastique les droits de douane sur leurs exportations vers les États-Unis. Des pays tels que le Guatemala, le Salvador, le Panama, le Ghana, l’Ouganda, le Lesotho, le Rwanda, le Soudan du Sud et même l’Inde ont consenti aux exigences américaines. Tous ces États ont récupéré sur leur sol un nombre dérisoire de personnes déportées, dont la plupart ne correspondaient pas nécessairement à leur nationalité. Parallèlement, Donald Trump tente de contester le 14e amendement de la Constitution américaine, qui consacre le droit du sol.

La nouvelle direction américaine ne s’est pas limitée à ces mesures : elle a aussi entrepris de démanteler les « programmes de diversité, d’équité et d’inclusion » (DEI) présents dans de nombreuses institutions et entreprises, obtenant un certain succès auprès des grandes firmes qui, pour la plupart, ont renoncé aux initiatives associées à ce que ses détracteurs qualifient de « culture wok ».

Autre changement notable : alors que par le passé les autorités préféraient ne pas médiatiser les opérations d’arrestation et d’expulsion, la stratégie a évolué vers une mise en spectacle destinée à dissuader d’éventuels migrants. La Maison-Blanche publie désormais sur les réseaux sociaux des photos et vidéos d’arrestations et de déportations spectaculaires, montrant des personnes menottées et enchaînées pour insister sur une supposée collusion avec la criminalité. Ces actions ont visé à de nombreuses reprises des individus sans lien avec la délinquance121Cf., par exemple, WIEDER, Ben ; CEBALLOS, Ana ; DASGUPTA, Shirsho ; CHACIN, Ana Claudia, “Psychological warfare” : Internal data shows true nature of Alligator Alcatraz, article publié dans le Miami Herald du 19 août 2025..

Ce vaste déploiement de moyens a produit jusqu’ici des résultats mitigés. Si le nombre d’expulsions peine à dépasser celui enregistré sous l’administration Biden et n’a culminé que lors des premiers jours de la présidence Trump (en s’appuyant sur un grand nombre de condamnations antérieures en 2024), la stratégie de dissuasion a entraîné une baisse de 95 % des interceptions d’entrées irrégulières sur le territoire américain, tandis que les États d’Amérique centrale ont durci leurs contrôles pour plaire au grand voisin. Nombre de personnes d’origine hispanoaméricaine déclarent aujourd’hui craindre la police et la perte soudaine de tout ce qu’elles possèdent, au point que manifestations contre la politique migratoire, protestations d’organisations religieuses — catholiques et évangéliques — ainsi que mobilisations citoyennes se multiplient. Entre-temps, les migrants en route vers les États-Unis restent bloqués au Mexique, où ils montent des campements de fortune systématiquement démantelés par les forces de l’ordre sous la pression des populations locales.

Pays d’Amérique centrale où les migrants hésitent entre attendre et rentrer : Mexique, Guatemala, El Salvador, Honduras, Nicaragua, Costa Rica et Panama

La crainte d’expulsions brutales depuis le territoire américain et l’intensification des contrôles aux frontières entre les États d’Amérique centrale, soutenues par des investissements économiques considérables, ont provoqué, depuis janvier 2025, une chute rapide des flux migratoires sur l’axe Mexico-Colombie, avec des mouvements désormais plus importants vers le sud que dans le sens inverse.

Face à la politique migratoire et commerciale agressive de Donald Trump, la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a tenté de répondre avec sang-froid122Voir l’article “No están solos, no perdamos la calma” : las medidas del gobierno de Claudia Sheinbaum para acoger a los mexicanos que sean deportados por EE.UU, publié dans “BBC Mundo” le 20 janvier 2025., reprenant certaines mesures de ses prédécesseurs adoptées lors du premier mandat du président américain. Donald Trump s’est d’emblée adressé au Mexique sur un ton intransigeant, assimilant migrants et groupes criminels mexicains à des terroristes cherchant à déstabiliser les États-Unis. En plus de menacer d’une intervention militaire transfrontalière, il a rétabli le programme « Remain in Mexico » suspendu par Joe Biden, qui oblige les demandeurs d’asile à demeurer au Mexique pendant l’examen de leur dossier. Simultanément, il a supprimé l’application « CBP One », qui permettait de solliciter l’asile aux États-Unis à distance.

Constatant l’impossibilité de s’opposer frontalement aux exigences de Washington — Donald Trump se montrant d’ailleurs peu disposé à rencontrer ses homologues mexicains — et tout en critiquant vivement la politique américaine123Les critiques de Claudia Sheinbaum à l’égard de la politique migratoire de Donald Trump et du traitement injuste réservé à des travailleurs honnêtes, traités comme des criminels, figurent dans de nombreux articles de presse., Claudia Sheinbaum a néanmoins organisé la préparation du pays au rapatriement de dizaines de milliers de concitoyens ainsi que d’étrangers d’autres nationalités. Elle a œuvré pour obtenir la libération de plusieurs Mexicains détenus de façon apparemment abusive dans les nouveaux centres de détention américains afin de les ramener au pays. Si les expulsions vers le Mexique se sont révélées paradoxalement moins nombreuses qu’au cours de l’année précédente, les personnes visées par les obligations de retour sont le plus souvent des migrants anciennement installés aux États-Unis plutôt que des nouveaux arrivants.

Malgré ces efforts, les conditions de vie des migrants bloqués au Mexique demeurent précaires : ils sont exposés à la violence des réseaux de passeurs et à des manifestations de xénophobie, et la réinsertion des personnes rapatriées reste problématique. Les rumeurs d’une régularisation de masse — figurant dans un projet de loi bipartisan américain de juin 2025 intitulé « Dignity Act », présenté par la représentante républicaine de Floride María Elvira Salazar124Le projet est présenté sur le site web de la représentante au Congrès qui le propose (https://salazar.house.gov/dignity-act) et est repris par de nombreux autres médias. — ont par ailleurs provoqué une diminution des envois de remises vers le Mexique, du fait que les permis de séjour pourraient nécessiter des frais élevés.

Depuis le début de 2025, l’épicentre du mal-être des migrants — c’est-à-dire des personnes sans papiers et sans moyens de migration confortable — est de plus en plus la ville mexicaine de Tapachula, à la frontière guatémaltèque125Cf. GÓMEZ, Alejandro, Tapachula deja de ser el tapón migratorio; ahora está en Centroamérica, article publié dans “Diario del Sur” le 28 avril 2025.. Là réside une population mouvante de plus de 100 000 migrants bloqués dans les parcs, les rues et les centres d’hébergement, incertaine quant à son avenir. Entre février et juin 2025, plus de 8 000 personnes ont repris le chemin inverse en direction de la Colombie, réempruntant la forêt du Darién ou la contournant par voie maritime depuis les ports de Colón, Palenque, Miramar et Puerto Obaldía pour débarquer sur les côtes colombiennes d’Acandí, Capurganá, Necoclí et Turbo126Cf. DAVIER, Margot, The challenges facing “invisible” reverse flow migrants in Panama, article publié dans “The New Humanitarian” du 19 juin 2025.. D’autres, à quelques centaines, ont organisé les désormais habituelles « caravanas de migrantes » vers Mexico pour manifester contre l’amalgame injuste entre migration et criminalité127Cf., entre autres, l’article Mexique : une caravane de migrants se dirige au nord du pays pour dénoncer les lenteurs administratives, publié dans “Radio France internationale” le 7 août 2025..

La majorité des migrants qui reprennent la route vers le sud sont vénézuéliens. De janvier à août 2025, les autorités honduriennes ont enregistré la sortie d’environ 21 500 Vénézuéliens depuis le Sud du pays, tandis qu’un flux comparable d’exilés cubains est arrivé, désireux de poursuivre vers le nord.

Les personnes se déplaçant en Amérique centrale sans documents cherchent aujourd’hui autant que possible à éviter de traverser le Salvador ou à séjourner longtemps au Nicaragua. Dans ces deux pays, le risque d’arrestation et d’emprisonnement dans des conditions inhumaines est élevé. Le président salvadorien Nayib Bukele, allié de Donald Trump dans la lutte contre les gangs, a accepté en mars 2025 d’enfermer au « Centro de Confinamiento del Terrorismo » (CECOT), situé à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de San Salvador, 252 Vénézuéliens accusés par les autorités américaines d’appartenir au gang « Tren de Aragua », provoquant l’indignation de Caracas. Au-delà du différend politique et diplomatique entre les États concernés128Voir l’article A Spectacle, Not a Solution: Three Things You Should Know About Bukele’s “Offer” to Maduro, publié par le “Washington Office on Latin America (WOLA)” le 25 avril 2025., les 252 personnes déportées n’ont pas bénéficié d’un procès et nombre d’entre elles avaient sollicité l’asile aux États-Unis, signe que, là aussi, le terme « migrant » tend trop souvent à être assimilé à « terroriste ».

Au Nicaragua, le régime autoritaire de José Daniel Ortega et de sa femme Rosario Murillo (nommée coprésidente le 30 janvier 2025) — responsable d’un exode d’environ 800 000 Nicaraguayens vers le Costa Rica (environ 400 000) et les États-Unis129Cf. CHAMORRO, Juan Sebastián, Violation of the Right to Stay in Nicaragua: Promoting and Weaponizing Emigration. “Journal on Migration and Human Security”, 13(1), 2024, pp. 56-63. —, après avoir instrumentalisé les flux migratoires internationaux pour favoriser le départ de migrants irréguliers vers les États-Unis, continue d’appliquer des amendes aux étrangers traversant le pays. En 2025, la réduction des flux a toutefois fait perdre à Managua environ 1,1 milliard de dollars de recettes provenant de ces « amendes »130Cf. l’article Se desploma el “negocio” del régimen de “multar” a migrantes, publié dans “El Confidencial” du 9 avril 2025.. Parallèlement, l’exécutif nicaraguayen refuse la réintégration de ses dissidents et exilés à qui il a retiré la nationalité pour des motifs politiques.

Plus au sud, au Costa Rica et au Panama — pays traditionnellement de transit pour la migration Sud-Nord — les effets des politiques américaines sur la circulation migratoire sont visibles : les nouvelles arrivées de janvier à septembre 2025 ont fortement diminué, et les deux gouvernements ont accepté de reprendre chacun quelque 200 citoyens africains et asiatiques expulsés des États-Unis. Les organisations caritatives qui assistent les migrants aux points névralgiques voient leurs activités menacées par la suspension des financements américains131Cf. CENTRO DE INVESTIGACIÓN EN CULTURA Y DESARROLLO (CICDE), Dinámicas migratorias y apoyos a migrantes en tránsito de Paso Canoas a Los Chiles: una mirada al 2023 y 2024, n° 1, año 5 - Mayo 2025, 18 p.. Au Panama, les autorités parviennent péniblement à récupérer les restes des migrants morts ces dernières années dans la jungle du Darién : environ 200 corps ont été rassemblés entre 2019 et 2025132BROOKS, Darío, “Se veían muchos muertos en la selva” : los cientos de cuerpos recuperados en el Darién que las autoridades de Panamá tratan de identificar, article publié dans “BBC News Mundo” le 9 septembre 2025..

Pays en pleine crise migratoire dont la diaspora est devenue cible de la nouvelle politique américaine : Haïti et Cuba

Malgré les séismes, l’instabilité politique et la pauvreté qui maintiennent Haïti dans le chaos, sa diaspora ne suscite guère de compassion à l’étranger. Durant sa campagne, Donald Trump a usé d’anecdotes incendiaires à leur sujet, et, une fois président, il a retiré la protection temporaire dont bénéficiaient les réfugiés haïtiens aux États-Unis, préparant ainsi leur expulsion vers l’île.

La République dominicaine voisine a repris, en septembre 2025, la construction du mur frontalier avec Haïti et a accompagné ces travaux par des expulsions massives ; l’OIM signale, parallèlement, que le nombre de déplacés internes en Haïti a dépassé le million.

Depuis plusieurs années, une fraction de la diaspora haïtienne en Amérique latine avait émigré vers les États-Unis en quête de meilleures opportunités économiques. En 2025, la tendance des migrants haïtiens en Amérique centrale est davantage de rester sur place en attendant des circonstances plus favorables, tandis qu’en Amérique du Sud nombre d’entre eux reprennent la route vers le Chili et le Brésil pour rejoindre des membres de leur famille déjà installés133Cf. GRACIA, Rodrigo, Polémica por ingreso de haitianos a Chile : los vuelos privados desde ese país pasaron de cero en 2024 a 11 en este año, article publié dans “El Líbero” le 12 avril 2025..

La situation à Cuba n’est guère meilleure : la crise financière du pays a provoqué, en quatre ans, l’exode de plus d’un million de personnes, soit environ 10 % de la population134Cf. RODRÍGUEZ GRANJA, Agustina, Cuba se vide : exode de plus d’un million de personnes laissant derrière elles une population vieillissante, article publié par l’Université de Navarre (Pampelune) le 8 janvier 2025 ; MORALES PINO, Loraine ; AGUILAR SOLÍS, Guillermo Alberto, Migración y éxodo en Cuba : tendencias migratorias desde el siglo XIX hasta la actualidad, “Migraciones internacionales”, n° 15(1), 2024, 23 p.. Paradoxalement, de nombreux exilés cubains — souvent en désaccord avec le régime de La Havane et, au départ, favorables à l’élection de Donald Trump — ont été visés comme les Haïtiens par les mesures d’expulsion de Washington : en mars 2025, la protection temporaire de quelque 300 000 réfugiés originaires de l’île a été annulée135Cf. l’article “Ofensiva migratoria de Trump inquieta a los exiliados cubanos, protegidos durante mucho tiempo de la deportación”, publié par “CNN” le 26 mai 2025..

Pays d’Amérique du Sud accueillant d’importantes communautés vénézuéliennes : Colombie, Équateur, Pérou et Chili

La Plateforme de coordination inter-agences pour les réfugiés et migrants (R4V), qui regroupe plus de 200 organisations, dont plusieurs agences onusiennes, estime à environ 6,89 millions le nombre total de Vénézuéliens ayant fui à l’étranger depuis l’aggravation de la crise politique et économique à partir de 2015136De nombreux chercheurs et observateurs font remonter le début de la crise vénézuélienne à 1999, date qui coïncide avec l’arrivée au pouvoir d’Hugo Rafael Chávez, qui a imposé au pays une réforme générale “bolivarienne”. À partir de ce moment, les membres des classes sociales supérieures ont commencé à émigrer, suivis par trois vagues successives de personnes issues de classes sociales de plus en plus basses et en nombre croissant.. Les principaux pays d’accueil sont à ce jour la Colombie (2,8 millions), le Pérou (1,66 million), le Brésil (680 000), le Chili (670 000) et l’Équateur (440 000). Si la présence vénézuélienne représente seulement 0,3 % de la population au Brésil, elle est beaucoup plus visible dans les autres pays, oscillant de 2,6 % en Équateur à 5,4 % en Colombie.

De la Colombie au Chili, après un élan initial de solidarité d’environ deux ans, le ressentiment d’une large partie de l’opinion publique envers les migrants vénézuéliens s’est progressivement accru, nourri par des gouvernements de plus en plus hostiles. La perception des nouveaux arrivants se dégrade au fur et à mesure que l’on s’éloigne du Venezuela.

La xénophobie à l’égard des Vénézuéliens est moins marquée en Colombie, où le gouvernement a favorisé une régularisation progressive et l’intégration socio-économique des réfugiés. Toutefois, les sondages indiquent une peur répandue — estimée à 75 % — parmi la population locale d’être concurrencée sur le marché du travail par ces nouveaux arrivants137Cf. BANULESCU-BOGDAN, Natalia ; MORA, María Jesús ; TROPP, Linda R., Why Colombians’ Unease about Venezuelan Immigration Has Not Led to New Restrictions, article publié par le “Migration Policy Institute” le 30 avril 2025.. Les flux en provenance du Venezuela se poursuivent, à la fois de manière régulière via les postes frontaliers de Cúcuta et Valledupar, et de façon irrégulière par des voies clandestines (« trochas », « senderos ») contrôlées par des groupes criminels138Cf. BAUTISTA, Gloria Omaira ; KROEGER, Axel ; CASTILLO, Nelly Rosero ; SANCHEZ, Eduardo Gabriel Osorio ; ESCOBAR, Dianne Sofía Gonzales ; OLARTE, Rafael ; MONSALVE, Sonia Diaz, Facing migration under adverse conditions: challenges and resilience in the Colombo-Venezuelan border area, “BMC Public Health”, vol. 25(1), art. n° 261..

En Équateur, la question de l’immigration vénézuélienne a été au centre de la campagne présidentielle du printemps 2025 opposant Daniel Noboa, leader centriste sortant, à Luisa González, candidate du mouvement progressiste « Correa ». Noboa a accusé son adversaire d’une complaisance excessive envers les migrants vénézuéliens, allant jusqu’à lui prêter l’intention d’un rapprochement du pays avec celui de Nicolás Maduro139Cf. BASANTES, Ana Cristina, La migración venezolana en Ecuador es arma electoral entre Luisa González y Daniel Noboa, article publié dans “El País” le 13 avril 2025.. Initialement favorable en 2023 à une régularisation des migrants clandestins, il a révoqué cette mesure en 2024 et s’est ensuite rapproché de positions plus fermes et xénophobes140Cf. l’article Presidente Daniel Noboa cambia su política migratoria respecto a los ciudadanos venezolanos, publié dans “Primicias” le 28 janvier 2025..

Entre 2017 et 2025, la politique migratoire du Pérou est devenue progressivement plus restrictive. Premier pays à avoir accordé un « permis temporaire de séjour » aux exilés vénézuéliens, le Pérou a, dès 2019 puis plus encore depuis 2022, limité drastiquement les entrées, renforcé les contrôles frontaliers, durci les conditions d’accès et mis en avant des motifs de sécurité, allant jusqu’à rompre ses relations diplomatiques avec Caracas141Cf. ENCUENTROS - SERVICIO JESUITA A MIGRANTES, De la hospitalidad al control: ¿securitización de la migración en Perú?, “Informe de incidencia política”, n° 1, 2025, 31 p.. De nombreuses enquêtes témoignent des difficultés d’intégration sociale des Vénézuéliens au Pérou et de la diffusion d’attitudes xénophobes à leur égard142Cf., entre autres, SUBIRANA, Kathy, “¿Hace patria en el Perú la comunidad venezolana?”, article publié dans “Prensa IDEHPUCP” le 10 juin 2025..

Au Chili, la diaspora vénézuélienne est, depuis plus longtemps, perçue avec suspicion et est souvent tenue pour responsable de l’expansion du groupe criminel « Tren de Aragua », également actif en Colombie et au Pérou. Ce groupe, né en 2005 au sein de la prison de Tocorón dans l’État d’Aragua, s’est structuré autour de chefs mafieux locaux143Cf. l’article Tren de Aragua, publié par “InSight Crime” le 25 avril 2025.. Bien qu’une fraction minime d’immigrés vénézuéliens soit impliquée dans ces activités criminelles et qu’un grand nombre d’entre eux soient au contraire victimes de traite, les incidents de coexistence difficile (nuisances nocturnes, alcoolisme, etc.) exacerbent les tensions quotidiennes et alimentent les discours xénophobes. Le Chili accueille aussi d’importantes communautés péruvienne (252 000), haïtienne (179 000), colombienne (156 000) et bolivienne (132 000)144Cf. DUETTE, Lucas, Chile y la xenofobia en auge: El caso de los migrantes venezolanos, article publié dans “Refugio Latinoamericano” le 1er juin 2025..

Pays où la xénophobie augmente malgré une immigration limitée : Brésil et Argentine

Ces dernières années, le Brésil est devenu un point d’arrivée alternatif à l’Amérique du Nord pour des migrants qui ne pouvaient financer un trajet dans cette direction145Cf. DEUTSCHER, Julianna, Migration Response Done Right: Brazil’s Model for a World in Crisis, article publié dans “Global Health Now” le 29 juillet 2025.. Même sous la présidence de l’ultraconservateur Jair Bolsonaro (2019-2023), le pays a cultivé une image de terre d’accueil à l’égard de migrants marginalisés. En 2013, le Brésil fut le premier pays américain à accorder des visas humanitaires aux Syriens fuyant la guerre, accueillant environ 4 000 d’entre eux146Cf. GODINHO, Luiz Fernando, No Brasil, refugiado sírio aproveita todas as oportunidades para prosperar em sua nova vida, article publié dans “ACNUR Brasil” le 5 juillet 2025.. Dès les premières vagues d’exil vénézuélien, le Brésil, via la ville frontalière de Pacaraima dans l’État de Roraima, a pris en charge de nombreux réfugiés. Depuis 2013, le pays a également accueilli un nombre important d’Haïtiens, à qui il a accordé des visas spéciaux pour motifs humanitaires. Pourtant, le Brésil n’a pas été épargné par les retours de xénophobie consécutifs à ces périodes d’ouverture147Cf. MOURA, Jéssica ; CANCILIERI, Maurício, O Brasil trata bem seus imigrantes?, article publié dans “Deutsche Welle” le 12 juin 2025. : il a récemment resserré l’accès aux visas pour Haïtiens et Vénézuéliens, et enregistré de fortes difficultés d’intégration sociale, ainsi qu’une hausse des plaintes pour racisme148Cf. PAIXÃO, Mayara, Brasil dificulta concessão de vistos a haitianos em meio a colapso humanitário no país, article publié dans “Folha de São Paulo” le 8 janvier 2025.. L’immigration y reste toutefois modeste : environ 194 000 nouveaux immigrés en 2024.

Comme au Brésil, en Argentine la faible intensité de l’immigration n’empêche pas une montée de la peur de l’étranger. En dix ans, le nombre d’immigrés (environ 1,94 million) a diminué de 0,2 %, mais le gouvernement « anarcho-capitaliste » de Javier Milei — difficile à situer idéologiquement — a fait de l’immigration un thème central, promouvant en mai 2025 une réforme de la loi sur les étrangers destinée à durcir les conditions d’entrée, de séjour et de naturalisation. Au-delà de motifs politiciens, l’exécutif argentin semble moins préoccupé par les communautés paraguayenne (566 000) ou bolivienne (338 000) que par la communauté vénézuélienne (162 000), fréquemment stigmatisée comme source de désordres149Cf. l’article La reforma migratoria : cuántos extranjeros hay en Argentina, de qué países vienen más y dónde viven, publié dans “Clarín” le 29 mai 2025..

Europe

Comme à l’époque du rideau de fer, le Vieux Continent reste encore divisé entre des pays qui étaient ou sont récemment entrés dans « l’orbite occidentale » (Union européenne, pays associés à l’UE et membres de l’OTAN) et ceux qui restent à ses marges (Balkans occidentaux hors UE, Moldavie et Ukraine) ou sous la sphère d’influence de Moscou (Russie, Biélorussie, Caucase).

Alors que l’Europe orientale vit des situations de précarité, de guerre et d’émigration, l’Europe occidentale continue de se sentir assiégée ou envahie par une immigration « incontrôlée ». Ici, la question de la présence excessive de « migrants » sur son sol parvient facilement à séduire l’opinion publique, relâchant progressivement ses principes éthiques pour les remplacer par ceux liés à la défense de sa propre ethnie, de sa culture et de son organisation sociale.

L’impact émotionnel et social des attentats, de la criminalité et des actes d’incivilité

Au premier semestre 2025, en réalité, la diminution relative des interceptions de migrants irréguliers (-14 % selon Frontex) et les gigantesques enjeux internationaux (guerres en Ukraine et en Palestine, gestion difficile des relations avec l’Amérique de Donald Trump, etc.), ainsi que les tensions économiques, politiques et sociales dans de nombreux États européens (faiblesse des gouvernements français, belge, néerlandais, allemand, autrichien, etc.), auraient dû détourner le débat public du dossier migratoire, si ce n’était plusieurs faits divers graves qui l’ont maintenu au centre de la scène médiatique, suscitant des réactions d’indignation.

L’Allemagne, l’Autriche et la France ont été particulièrement touchées par des épisodes de terrorisme islamiste ou des attentats attribués à des citoyens afghans, syriens, algériens ou tchétchènes. D’autres crimes, surtout à caractère sexuel, impliquant des personnes d’origine immigrée, ont été fréquemment relayés par les médias européens, avec des cas éclatants en Irlande et au Royaume-Uni. Cependant, comme on peut l’imaginer, fournir des statistiques précises et un travail d’analyse rigoureux sur la question nécessiterait de longues recherches, qui se heurteraient à des données officielles lacunaires, des définitions divergentes et un grand nombre de variables à prendre en compte, même si certaines études semblent montrer un faible impact de l’immigration sur la criminalité nationale150Cf., entre autres, MARIE, Olivier ; PINOTTI, Paolo, Immigration and Crime: An International Perspective, “Journal of Economic Perspectives”, vol. 38, n° 1, 2024, pp. 181-200..

Il reste que, dans le débat actuel de l’Europe occidentale, le lien entre immigration et criminalité est de plus en plus affirmé et de plus en plus attribué à des individus extra-communautaires de religion musulmane, provenant de pays particulièrement frappés par la violence et enclins à l’intolérance151Cf. COUTTENIER, Mathieu ; HATTE, Sophie ; THOENIG, Mathias ; VLACHOS, Stephanos, Anti-Muslim Voting and Media Coverage of Immigrant Crimes, “The Review of Economics and Statistics”, vol. 106, n° 2, 2024, pp. 576-585..

L’impact émotionnel du lien « immigration-criminalité-islamisme » génère un soutien à des positions politiques de résistance à l’immigration pour des motifs humanitaires et de durcissement progressif des conditions d’entrée, de séjour, de travail, d’accès aux services et de naturalisation des étrangers. Ainsi émergent des propositions autrefois jugées immorales, de rejet et de détention des personnes expulsées dans des zones, des prisons ou des camps situés en dehors de leurs frontières nationales.

L’Europe à l’époque des gouvernements ouvertement hostiles à l’immigration

Selon les dernières données disponibles fournies par Eurostat, relatives à 2023, l’Europe occidentale (UE, Islande, Suisse, Norvège et Royaume-Uni) compterait environ 35 millions de personnes venues d’ailleurs sur une population totale de 534 millions (6,55 %). Parmi ces 35 millions, les populations étrangères les plus nombreuses seraient les Ukrainiens (5,42 millions), les Marocains (3,27 millions), les Turcs (2,7 millions), les Russes (2,13 millions), les Indiens (2,01 millions), les Syriens (1,67 million), les Algériens (1,56 million), les Chinois (1,2 million), les Bosniaques (1,22 million), les Pakistanais (1,17 million) et les Albanais (1,12 million).

Si ces chiffres concernent le stock d’immigrés non originaires de l’Europe occidentale, la même source fournit également des données intéressantes sur les flux migratoires par pays, sans préciser toutefois s’il s’agit de citoyens européens ou non. En complétant les chiffres d’Eurostat avec ceux du Royaume-Uni, extraits des services spécialisés britanniques, il apparaît qu’en 2023, trois pays enregistraient un nombre annuel de nouveaux résidents supérieur au million : le Royaume-Uni (1,326 million), l’Allemagne (1,303 million) et l’Espagne (1,251 million). Vient ensuite l’Italie, mais avec un écart énorme : 440 000 nouveaux immigrés. Si le trio des principaux pays d’accueil peut parler d’une « augmentation considérable » de l’immigration, tous les autres enregistrent une hausse ni exceptionnelle ni inédite. Si le cas allemand s’explique par l’attractivité économique et sociale de l’Allemagne ainsi que par l’accueil généreux réservé aux réfugiés ukrainiens, les situations britannique — bien loin des promesses du Brexit — et espagnole, revendiquée par le gouvernement de Pedro Sánchez comme un apport démographique positif à une population en déclin, surprennent davantage.

Ce contexte statistique, interprétable de multiples manières, sert d’argument à de nombreux acteurs de l’opinion publique européenne pour dresser une image d’un Vieux Continent saturé, ou plus exactement « submergé » par l’immigration, à cause de décennies de « laisser-faire ». Les partis politiques reflétant cette pensée se proposent donc de « reprendre le contrôle » des flux migratoires, c’est-à-dire des « destinées de leur nation » en pleine agonie.

Au cours des trente dernières années, l’idéologie ouvertement anti-immigration a progressivement conquis les gouvernements des pays européens, avec peut-être les seules exceptions des exécutifs espagnol, roumain et bulgare. Il ne s’agit pas uniquement de formations politiques d’extrême droite conservatrice, nationaliste ou populiste comme en Italie, Belgique, Pays-Bas, Hongrie, Slovaquie, Grèce, Pologne, Suède (soutien externe), Finlande et Croatie, mais également de coalitions de centre-droit comme en Autriche et en Allemagne ou de centre-gauche comme au Royaume-Uni, au Danemark, en Norvège et dans les pays baltes. Pour de nombreux partis européens, il est en effet possible de conjuguer solidarité envers les nationaux les plus défavorisés et fermeté extrême contre l’arrivée indésirable de migrants, réfugiés ou non152Cf. KAPELNER, Zsolt, Anti-immigrant backlash: the Democratic Dilemma for immigration policy, “Comparative Migration Studies”, vol. 12, n° 1, 2024, 18 p..

Ces projets politiques reposent généralement sur certains principes éthiques fréquemment évoqués par leurs représentants : a) protéger les nationaux a priorité sur les étrangers ; b) frapper les migrants vise à frapper les réseaux de passeurs153Cf. ZIRULIA, Stefano, Il favoreggiamento dell’immigrazione irregolare. Tra overcriminalisation e tutela dei diritti fondamentali, Torino : Giappichelli, 2023, 481 p. ; c) les migrants irréguliers sont ipso facto enclins à la criminalité ; d) l’immigration incontrôlée est synonyme de désordre social ; e) en matière d’accueil, son propre pays a déjà largement fait sa part.

Les solutions récemment proposées par l’Union européenne, ses États membres ou les partis politiques se déclarant capables de résoudre radicalement le « problème migratoire » reprennent des idées anciennes et sont aussi radicales que difficiles à appliquer. Tout d’abord, elles visent à contrôler — coûte que coûte — les frontières européennes ou nationales avec des dispositifs coûteux tels que le déploiement d’importants moyens militaires154Cf. CHAROTTE, Daphné, The nexus between asylum seekers and defence spending in European NATO member states: a quantitative study of securitisation dynamics, “Defence Studies”, vol. 24, n° 2, 2024, pp. 210-233., la coopération des pays frontaliers, l’élévation de murs, la construction de centres de détention et la refonte des systèmes informatiques de recensement. Ensuite, leur objectif est d’expulser le plus grand nombre possible de « migrants », en commençant par ceux condamnés, jusqu’à envisager parfois le lancement d’une « réémigration » de la majeure partie des immigrés, même de longue date, vers tout pays tiers disposé à les (ré)admettre155Le 17 mai 2025, le premier sommet européen sur la “rémigration” (Remigration Summit) s’est tenu à Gallarate (Varese) en Italie, soutenu par le parti local de la Ligue et dirigé par le nationaliste autrichien Martin Sellner et l’influenceuse suprémaciste néerlandaise Eva Vlaardingerbroek.. Troisièmement, un instrument financier de cette vaste opération serait la récupération de fonds importants obtenus en supprimant aux étrangers des avantages sociaux et professionnels, et en économisant sur les dépenses policières et le développement des pays d’origine.

Évidemment, un tel programme se heurte à la législation en vigueur et à un certain nombre de droits dont les migrants restent titulaires. À cette fin, certains gouvernements ont envisagé de recourir à la déclaration d’un « état d’urgence » nécessitant des « lois d’urgence » ou « d’exception »

(système invoqué par la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Autriche), ou ont directement accusé leur système judiciaire ou la Cour européenne des droits de l’homme d’être politiquement orientés et d’usurper le pouvoir exécutif chaque fois que certains décrets sont invalidés par les juges (Italie, Danemark, Autriche, Belgique, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne et République tchèque). Les barrières juridiques seraient ainsi la cause principale d’un bilan relativement décevant en matière d’expulsions et de statistiques « stables », malgré la baisse des demandes d’asile (-12 % en 2024 par rapport à 2023), compte tenu de la faible propension à l’accorder.

La stratégie politique visant à contrer l’extrême droite en reprenant ses revendications migratoires pour lui arracher des voix finit par générer une sorte de course à la proposition la plus radicale. Cette dynamique remet même en question le Pacte sur l’immigration et l’asile, fruit de cinq années de travail de la Commission européenne, qualifié par certains chefs d’État et de parti de « trop laxiste » en raison de son système de répartition des réfugiés.

Les adversaires de la politique anti-immigration semblent, pour leur part, campés sur de vieux slogans et n’hésitent pas parfois à instrumentaliser eux aussi les migrants, les sacrifiant à d’autres luttes sociales, sociétales et politiques156Cf. ASSEH, Bassem ; SZEFTEL, Daniel, La gauche et l’immigration. Retour historique, perspectives stratégiques, Paris : Fondation Jean-Jaurès Éditions, 2024, 18 p.. Leurs arguments, insuffisamment étayés par des recherches approfondies, des expériences et des propositions éprouvées, sont facilement contredits par leurs opposants qui répliquent par des affirmations nettes et apparemment plus intuitives.

La Cour européenne des droits de l’homme et la Cour de justice de l’Union européenne dans le viseur de la politique migratoire

Dans leur tentative d’expulser les migrants irréguliers, la plupart des pays d’Europe occidentale cherchent à s’appuyer sur le concept de « pays sûr »157Cf., entre autres, ROMEO, Gaia, The safe country of origin (SCO) concept. A source of inequality in the treatment of asylum seekers in the EU, dans : BRIÈRE, Chloé ; CRE t SPY, Amandine (éd.), “Inequality and the European union: New Frontiers in Political Science and Law”, Londres : Routledge, 2024, pp. 83-96. , vers lequel il serait possible de renvoyer des personnes sans enfreindre le principe de « non-refoulement » inscrit dans la Convention de Genève sur les réfugiés de 1951. Pourtant, à bien regarder, il est rare qu’un État situé aux frontières de l’Europe occidentale puisse être considéré comme « sûr », comme le montrent les informations fournies par chaque pays de l’UE sur les sites de leurs ministères des Affaires étrangères.

Le 16 octobre 2024, le gouvernement italien, peut-être impatient de voir enfin les effets tangibles du Protocole entre l’Italie et l’Albanie « pour le renforcement de la coopération en matière migratoire » signé le 23 novembre 2023, a envoyé dans deux centres de détention albanais construits par l’Italie les seize premiers migrants destinés à être rapatriés : dix Bangladais et six Égyptiens. Selon l’exécutif italien, les candidats à cette procédure d’externalisation devaient être uniquement « des hommes adultes, non vulnérables et provenant d’un des pays sûrs » et, comme Giorgia Meloni, présidente du Conseil, aime l’ajouter oralement, également « criminels et mafieux ». En réalité, quatre se sont révélés être mineurs et deux en mauvaise santé. Pour deux autres Bangladais, le Tribunal de Rome a ordonné leur retour en Italie, leur pays d’origine étant « non sûr » selon la Cour de justice de l’Union européenne. De plus, ces deux migrants, pères de famille et victimes de tortures en Libye, n’avaient aucun antécédent judiciaire. Un sort similaire a concerné 49 autres migrants conduits en Albanie par la marine italienne fin janvier 2025.

Le revers temporaire subi par le gouvernement italien a exaspéré Giorgia Meloni qui, fin décembre 2024, lors d’une rencontre avec de jeunes militants de son parti, a scandé à haute voix : « Les centres en Albanie fonctionneront ! Ils fonctionneront ! Même si je dois y passer chaque nuit jusqu’à la fin de mon mandat ! ». Après avoir accusé la magistrature italienne d’être politisée à gauche, le 22 mai 2025, elle a profité de la visite à Rome de son homologue danoise, la social-démocrate Mette Frederiksen, connue pour ses positions très dures en matière d’immigration, pour envoyer une lettre cosignée à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).

Dans ce texte, à peine plus long qu’une page, les deux signataires, après avoir rappelé qu’elles sont « leaders de sociétés qui défendent les droits de l’homme », font remarquer qu’avec la mondialisation, le monde a changé et que l’éthique universelle devrait également évoluer. Puisqu’en Europe sont arrivés des migrants « qui ont choisi de ne pas s’intégrer » et ont commis des délits, « fort heureusement […] de nombreux pays européens ont choisi de durcir leurs politiques nationales en matière d’immigration irrégulière ». Malheureusement, concluent Giorgia Meloni et Mette Frederiksen, la manière dont la CEDH interprète la Convention européenne des droits de l’homme limite leur « capacité à prendre des décisions politiques » en matière migratoire.

Probablement rédigé sans longue réflexion (les contradictions sont fréquentes), le document est arrivé sur les bureaux d’une Cour composée de 46 juges issus d’autant de pays membres du Conseil de l’Europe, difficilement soupçonnables de politisation, puisqu’ils sont nommés sur la base d’une liste de candidats fournie par chaque gouvernement national. La réponse quasi immédiate (24 mai 2025) de la CEDH, confiée au secrétaire général du Conseil de l’Europe, le Suisse Alain Berset, rappelle à ceux qui souhaitent modifier la Convention européenne des droits de l’homme et les décisions de sa Cour que « le débat est sain, mais il n’est pas sain de politiser la Cour. Dans une société gouvernée par l’État de droit, aucun organe judiciaire ne doit subir de pressions politiques. Les institutions qui protègent les droits fondamentaux ne peuvent se plier aux cycles politiques. Si elles le font, nous risquons d’éroder la stabilité qu’elles doivent garantir ».

Contrôle des frontières et migration irrégulière en Méditerranée

Selon Frontex, le nombre d’interceptions de migrants irréguliers enregistrées entre janvier et août 2025 est inférieur d’environ 14 % à celui de la même période en 2024 : 112 132 contre 129 852. En consultant les médias européens, on a l’impression que ce flux de migrants clandestins vers les frontières de l’UE est particulièrement intense sur les « routes »158Frontex désigne comme “routes migratoires” les zones frontalières de l’UE où sont interceptés les migrants en situation irrégulière. En réalité, il s’agit peut-être de “passages” migratoires, mais pas de “routes”, ces dernières étant beaucoup plus complexes d’un point de vue géographique. de l’Atlantique (Canaries) et de la « Méditerranée orientale » (Evros et mer Égée). En réalité, tandis que les Canaries ont vu une baisse de 52 % des arrivées et les côtes grecques une diminution de 14 %, la seule augmentation constatée concerne la Méditerranée centrale (+2 %), malgré ce que rapportent les services d’information italiens.

Pour les huit premiers mois de 2025, le Missing Migrant Project de l’OIM a enregistré un nombre élevé de morts et de disparus à la frontière de l’UE : 1 293 en Méditerranée (dont 643 décès confirmés), 286 (193)159Entre parenthèses le nombre de personnes décédées. dans la tentative d’atteindre les Canaries et 74 (70) par voie terrestre. Sur la même période en 2024, ces chiffres étaient bien plus élevés : 2 667 (-61 %). Parmi les migrants décédés de janvier à août 2025 à la frontière de l’UE, environ 30 % étaient des femmes et des enfants.

En analysant la situation du contrôle des frontières européennes, Frontex met beaucoup l’accent sur le phénomène de la « guerre hybride », c’est-à-dire la pratique des puissances hostiles à l’UE d’utiliser la pression migratoire irrégulière pour déstabiliser ses États membres160Cf. EUROPEAN BORDER AND COAST GUARD AGENCY – FRONTEX, Annual Risk Analysis 2025/2026, Varsovie, mai 2025, 22 p.. La principale accusée dans cette affaire serait la Russie, qui favoriserait le flux de réfugiés en provenance d’Ukraine, inciterait la Biélorussie à faire transiter des migrants vers la Pologne et la Lituanie, mobiliserait le Sahel contre l’Europe et exercerait son influence dans une partie de la Libye. La même source signale également, de manière voilée, que sa mission se limite à surveiller les flux migratoires « entrants » dans l’UE et non ceux « sortants », comme dans le cas de la migration via la Manche, manière de rejeter les demandes de Paris pour un appui dans le travail des gendarmes aux frontières avec le Royaume-Uni.

Les soupçons sur un possible complot russe contre l’Europe occidentale ont toutefois, en 2025, un impact négatif sur les migrants et immigrés russes, biélorusses, ukrainiens, caucasiens et d’Asie centrale. En Estonie, le 26 mars 2025, le parlement a voté une modification constitutionnelle « urgente » interdisant aux Russes et aux Biélorusses (31 % des habitants) de voter aux élections locales161Cf. VÕHMA, Katre-Liis, 93 häält. Riigikogu toetas põhiseaduse kiireloomulist muutmist: ka halli passi omanikud jäävad tulevikus valimisõiguseta, article publié dans “Delfi” le 26 mars 2025.. En Pologne et en Lituanie, les autorités locales, suspectant que les dissidents biélorusses — beaucoup actifs dans l’informatique — puissent représenter un danger pour la nation, ont compliqué le renouvellement du permis de séjour à ces immigrés, qui, ne pouvant plus refaire leur passeport auprès des consulats de leur pays, risquent de se retrouver sans documents162Cf. BIENVENU, Hélène, Comment l’innovant secteur informatique biélorusse tente de se reconstruire hors des frontières, article publié dans “Le Monde” du 5 septembre 2024.. Ce ne sont que quelques exemples d’une tension croissante entre la Biélorussie et les États frontaliers de l’UE, qui ont repoussé de janvier à septembre 2025 près de 10 000 migrants à la frontière.

En Méditerranée, la lutte se poursuit entre les autorités publiques d’Italie et de Grèce et les ONG intervenant dans le sauvetage des naufragés ou la défense des droits des migrants, tandis que dans les hotspots des îles grecques, le paysage voit disparaître les tentes et cabanes improvisées, remplacées par des centres de détention en béton163Cf. PASCUAL, Julia ; GRATACAP, Samuel, Droit d’asile : en Grèce, “on est passé du modèle de jungle à un modèle carcéral”, article publié dans “Le Monde” du 3 juillet 2025.. Le gouvernement italien, suivant la ligne de la politique mise en œuvre en 2017-2018 par l’ancien ministre de l’Intérieur Matteo Salvini et traduite en loi par le « Décret Piantedosi » de 2023, entrave systématiquement les opérations des navires humanitaires, les obligeant à utiliser les ports les plus éloignés des lieux de sauvetage et les sanctionnant par des confiscations de bateaux, des retards dans les autorisations et des jours d’attente forcée avant de prendre la mer. Chaque conflit suscite protestations et polémiques jusqu’au recours judiciaire, avec des décisions tentant d’équilibrer l’impératif de sauver des vies (supérieur à toute loi) et la légitimité de défendre les frontières maritimes nationales. En Grèce, les ONG signalent à la Cour européenne des droits de l’homme les refoulements opérés par la garde côtière, obtenant souvent des condamnations à l’encontre des actions gouvernementales.

La tentative des pays d’Europe du Sud, en particulier de l’Italie, de réduire considérablement l’immigration irrégulière depuis la Méditerranée avec le soutien financier accordé à la Tunisie, à la Libye et à l’Égypte, le déploiement de la marine militaire et l’éloignement des embarcations des ONG, modifie progressivement les caractéristiques du phénomène. Si la « lutte contre les passeurs » est de plus en plus mise en avant par les gouvernements européens, ceux-ci sont de fait de moins en moins impliqués directement dans les traversées maritimes et leurs réseaux deviennent de plus en plus difficiles à identifier, comme le montre le nombre toujours plus faible de leurs arrestations. Parallèlement, les bateaux utilisés sont de plus en plus petits, de véritables small boats, éventuellement escortés par des embarcations plus solides pour une partie du trajet (« navires-mères »). Cela rend ces moyens invisibles aux radars, moins remplis de migrants et beaucoup plus vulnérables aux mouvements de la mer164Cf. PUNZO, Valentina ; SCAGLIONE, Attilio, Beyond borders: exploring the impact of Italian migration control policies on Mediterranean smuggling dynamics and migrant journeys, “Trends in Organized Crime” [en ligne], 2024, 20 p. .

Le Royaume-Uni cinq ans après le Brexit

Le référendum qui, au Royaume-Uni, a décidé en 2019 sa sortie de l’Union européenne, plus que pour affranchir la législation britannique des obligations communautaires, a été motivé par la volonté de réduire drastiquement l’immigration, européenne et extra-européenne165Cf. LEMAIRE, Léa, Le Brexit : un pari migratoire réussi ? Les paradoxes d’une souveraineté retrouvée, entre mythe du contrôle et réalité des flux, “Migrations Société” n° 201, juillet-septembre 2025, pp. 3-11..

Selon le ministère britannique de l’Intérieur, depuis le Brexit jusqu’au premier quadrimestre 2024, l’immigration annuelle a continué d’augmenter, atteignant un pic de 1,3 million, pour se stabiliser ensuite à 948 000 nouveaux résidents en décembre de la même année en raison de mesures de plus en plus restrictives concernant les visas d’entrée, touchant principalement étudiants et personnel soignant.

Le Royaume-Uni compte aujourd’hui 6 millions d’étrangers (9 % de la population), dont les Européens représentent actuellement la majorité (3,4 millions). La tendance en matière d’immigration montre toutefois une augmentation progressive des non-Européens, puisque si en 2020 52 % des nouveaux arrivants provenaient de l’UE et des pays associés, cette proportion est tombée à 13,7 % en 2024.

Alors que la majeure partie de l’opinion publique britannique ignore ces chiffres, elle est continuellement informée du nombre de migrants irréguliers traversant la Manche sur des small boats — environ 37 000 en 2024 et un nombre prévu beaucoup plus élevé en fin 2025. L’impression d’être envahi malgré les efforts de la puissante marine royale redonne du souffle dans les sondages à l’extrême droite de Nigel Farage, leader du parti « Reform UK ». Le sentiment anti-migrants croissant a même provoqué de vastes manifestations contre les « hôtels » hébergeant réfugiés et demandeurs d’asile, comme tout au long de l’été 2025 dans l’Essex (notamment à Epping) et à Londres.

Si les personnes débarquant sur les côtes sud de l’Angleterre font l’objet de préjugés quant à leur conduite criminelle, l’immigration régulière continue d’être largement ignorée et fortement soutenue, signe d’un besoin évident du marché du travail local. En ce sens, la politique du gouvernement de Keir Starmer, consistant à rendre l’entrée dans son pays toujours plus difficile, semble provoquer un boom de l’immigration irrégulière et une diminution de la main-d’œuvre dans des secteurs clés de l’économie britannique.

Le « poids » de l’asile

Depuis 2022, les premières demandes d’asile en Europe occidentale dépassent chaque année le million. Si en 2024 l’Union européenne enregistre une baisse de 13 % par rapport à 2023 (912 000 contre 1 049 500)166Données fournies par l’Agence de l’Union européenne pour l’asile (EUAA)., le Royaume-Uni constate au contraire une hausse de 18 % sur la même période (108 138 contre 88 673)167Données du gouvernement britannique..

Il est intéressant de noter que la composition des demandeurs varie selon les pays pour ce qui concerne les nationalités. En Espagne, la grande majorité des dossiers concerne des citoyens latino-américains, en tête les Vénézuéliens, à l’exception notable des Maliens (78 % des demandes en Europe). Les demandeurs d’asile égyptiens se tournent principalement vers l’Italie et la Grèce. L’Italie est également le pays où la majorité des Bangladais demandent protection, tandis que les Syriens, Afghans et Turcs se dirigent vers l’Allemagne. La France, de son côté, est particulièrement sollicitée par les réfugiés d’Afrique subsaharienne et, en 2025, a reçu plus de demandes d’Ukrainiens que partout ailleurs. Enfin, le Royaume-Uni enregistre une majorité de demandes en provenance du Moyen-Orient (Iran, Irak), du sous-continent indien (Pakistan, Afghanistan, Inde, Bangladesh) et de la Corne de l’Afrique (Érythrée, Soudan).

Concernant la question de l’asile en Europe, ce n’est pas tant les statistiques annuelles qui pèsent, mais plusieurs problèmes incitant presque tous les pays à réduire progressivement leurs perspectives d’accueil. D’une part, les structures européennes pour l’examen des demandes et pour l’hébergement des demandeurs d’asile sont inadaptées à la situation actuelle168Cf. FORTE, Maria Vittoria ; GATTI, Rosa ; GABRIELLI, Giuseppe ; BENASSI, Federico ; STROZZA, Salvatore, Europe and the recent influx of asylum seekers: the EU Member States capability to grant international protection, “Genus”, vol. 81, n° 1, 2025, 26 p.. Cela apparaît évident partout, mais surtout aux Pays-Bas, en Belgique et au Royaume-Uni. D’autre part, les différents États se plaignent que le « poids » de l’asile n’est pas partagé équitablement entre eux et que leurs positions concernant l’application, d’ici juin 2026, du Pacte européen sur l’immigration et l’asile divergent sensiblement169Cf. PARUSEL, Bernd, The EU’s New Asylum System and Its Uncertain Future, article publié dans “Politics and Rights Review” du 24 juin 2025.. Ceux qui poussent pour une entrée en vigueur anticipée (Allemagne, Espagne) estiment que le Pacte fixera un nombre maximal de demandeurs d’asile acceptés annuellement et, par conséquent, que les structures seront suffisantes si la demande diminue. Ceux qui demandent à Bruxelles un report ou même une nonapplication du Pacte (France, Autriche, Pays-Bas, Hongrie, Pologne) insistent sur la nécessité de n’accueillir plus personne à l’échelle nationale.

Pour aggraver un problème qui nécessiterait une élaboration laborieuse de politiques adaptées à une réalité migratoire complexe et une vision à long terme, interviennent des considérations électorales, qui incitent partis et gouvernements européens à multiplier des annonces spectaculaires, avec peu de chances d’être mises en œuvre.

Alors qu’autrefois le problème de l’asile consistait à se demander « comment accueillir », aujourd’hui, les pays européens se demandent « comment et où expulser », considérant que retenir les migrants indésirables dans des centres de détention sur leur territoire équivaudrait en réalité à « les accueillir ». Au-delà des idéologies racistes de certains groupes extrémistes, l’opinion publique européenne, qui pense probablement à juste titre que le Vieux Continent prend davantage en compte les droits de l’homme, est de plus en plus convaincue que les sociétés de cette partie du monde ont atteint un point de « saturation » de l’immigration provenant d’environnements culturels éloignés. C’est pourquoi le discours sur l’intégration disparaît des agendas européens et l’on parle de plus en plus d’étrangers qui « ont choisi de ne pas s’intégrer »170Cf. O’KEEFFE, Paul, The End of Europe’s Immigration Dream?, article publié dans “Europe Now” du 24 juin 2024..

France

Passons maintenant à l’examen de la situation et de l’actualité migratoires dans l’Hexagone.

Que le nombre annuel de nouvelles arrivées soit en hausse ou en baisse, l’immigration demeure en France un sujet central du débat politique. D’un point de vue électoral, elle polarise beaucoup plus les intentions de vote que d’autres problématiques sociales, sociétales ou de politique internationale qui traversent le pays.

Comme dans le reste de l’Europe et dans de nombreux autres pays d’accueil extra-euro-péens, ce ne sont pas tant les « étrangers » en général qui sont visés, mais ceux que l’on désigne depuis longtemps, de manière réductrice, comme « migrants », c’est-à-dire des citoyens de pays tiers par rapport à l’UE, en situation administrative irrégulière au regard du séjour et, souvent, demandeurs d’asile. Beaucoup d’entre eux sont accusés de troubler l’ordre public, d’être violents et de représenter à la fois un poids et une menace pour le pays. Cependant, lorsque les représentants de différents partis politiques et également de très nombreux citoyens ordinaires (certains sondages indiquent qu’il s’agirait de 79 % des Français)171Cf. sondage réalisé par “Consumer Science & Analytics” (CSA) pour le compte de la chaîne de télévision CNEWS, “Le Journal du dimanche” et “Europe 1”, publié le 27 septembre 2024. estiment urgent un durcissement radical de la politique d’accueil, leur perception englobe également les populations immigrées de longue date, qui, selon eux, ne se seraient pas suffisamment intégrées, constituant un danger pour la cohésion sociale.

Avant d’entrer plus en détail sur les faits récents et certains phénomènes marquants observés dans l’Hexagone en matière migratoire, nous rappellerons brièvement le cadre statistique de l’immigration.

En 2024, un taux d’immigration numériquement similaire à celui des dernières années

Les dernières statistiques complètes sur l’immigration en France, compilées par l’INSEE et publiées en mai 2025, portent sur les données de 2023. À la fin de cette année, la France comptait 68,1 millions d’habitants, dont 7,3 millions étaient nés citoyens étrangers hors de l’Hexagone (« immigrés » : 10,7 %) et 5,6 millions n’avaient pas la nationalité française (« étrangers » : 8,2 %, dont 812 000 nés en France). Alors que les personnes naturalisées françaises étaient près de 2,5 millions, la population née à l’étranger et titulaire d’un passeport d’un autre pays totalisait 4,8 millions d’individus (7 %).

Pour obtenir des données relatives à 2024, il faut recourir au ministère de l’Intérieur, dont les publications de 2025 réajustent à chaque parution les chiffres officiels précédents. Selon ce qui a été rapporté en juin 2025, en 2024 la France aurait délivré 343 024 premiers titres de séjour (+0,9 %), destinés par définition aux seuls citoyens de pays tiers à l’UE : de fait, l’immigration communautaire est devenue difficile à comptabiliser. Les motifs de délivrance de ces permis, dont ont principalement bénéficié des personnes d’origine maghrébine (26 %), chinoise, américaine, afghane, indienne et d’Afrique subsaharienne, concernaient surtout les études (32,3 %), le regroupement familial (26,4 %), le travail (17 %) et l’aide humanitaire (15,9 %). La même source rapporte qu’actuellement en France, les « titulaires d’un titre de séjour », c’est-à-dire les immigrés extracommunautaires en situation régulière, sont environ 4,3 millions (+3,9 % par rapport à 2023), dont 649 991 Algériens, 617 053 Marocains, 304 287 Tunisiens, 232 421 Turcs, 169 991 Britanniques, 130 786 Chinois, 119 079 Ivoiriens, 114 956 Sénégalais, 108 042 Maliens et 94 059 Congolais.

À la lecture de ces données, il apparaît clairement que les citoyens communautaires ont « disparu » des statistiques françaises. En effet, si pour l’INSEE les étrangers nés à l’étranger étaient au total 4,8 millions en 2023, et si pour le ministère de l’Intérieur les personnes titulaires d’un passeport extracommunautaire étaient 4,3 millions, les Européens des 26 autres pays de l’UE présents en France ne seraient que 500 000, un chiffre peu plausible.

Du côté de la migration forcée, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), dans son rapport annuel 2024172Cf. OFFICE FRANÇAIS DE PROTECTION DES RÉFUGIÉS ET APATRIDES, Rapport d’activité 2024, Fontenay-sous-bois : OFPRA, 2025, 156 p., estime que les personnes protégées en France sont 663 241, dont 70 284 auraient reçu une protection au cours de 2024. Les demandes d’asile arrivées en 2024 sur le bureau de l’OFPRA s’élevaient à 153 275 (dont 130 029 premières demandes ; -5,5 % par rapport à 2023) et concernaient plus de 37 000 mineurs, dont plus de 1 000 non accompagnés. Les demandeurs d’asile étaient principalement d’origine afghane, ukrainienne, guinéenne (Conakry), congolaise et ivoirienne173Cette liste diffère de celle fournie par le ministère de l’Intérieur, qui recense les demandes déposées au “Guichet unique de demande d’asile” (GUDA) et qui, en 2024, place les Ukrainiens en tête, suivis des Afghans et des Congolais.. À noter que, parmi les premières demandes, 20 072 ont été classées sous la « procédure Dublin », c’est-à-dire soumises à un renvoi vers le premier pays de l’UE dans lequel la demande avait été déposée.

Quant à l’immigration irrégulière, l’estimation du nombre de « sans-papiers » en France se fonde généralement sur celle des bénéficiaires de l’Aide médicale d’État (AME), qui, selon un rapport du Sénat publié en juillet 2025174Cf. Sénat, Rapport d’information n° 841 (2024-2025), déposé le 9 juillet 2025., s’élèverait à 465 744 patients. L’impossibilité de quantifier précisément la présence d’immigrés irréguliers conduit à diverses extrapolations, comme celles attribuées aux autorités gouvernementales qui évoquent environ 600 000 clandestins. Tandis que les régularisations effectuées en 2024 (31 250) ont diminué par rapport à l’année précédente (-10 %), les expulsions (21 601) ont augmenté de 26,7 %, ce qui va de pair avec le nombre croissant des « Ordres de quitter le territoire français » (OQTF), atteignant 140 000 (+2 %). Les expulsions effectives ont donc concerné 15,4 % des OQTF, et dans 60 % des cas, elles ont été réalisées avec usage de la force.

Enfin, selon la Cimade, association compétente en la matière, chaque année environ 50 000 personnes sont enfermées dans des « centres » ou « locaux de détention administrative » (CRA ou LRA), dont la moitié dans les départements d’outre-mer. Ces lieux de rétention comptent plus de 2 000 places réparties dans 24 CRA et 26 LRA. Plus de la moitié des détenus sont d’origine maghrébine et environ 28,2 % du total sont d’anciens prisonniers.

Le forcing du parti des Républicains sur le « dossier immigration »

Le 25 janvier 2024, le Conseil constitutionnel avait largement censuré presque tous les amendements proposés par les Républicains (LR) à la « Loi Darmanin » sur l’immigration. Ces derniers visaient à durcir les conditions d’obtention d’une régularisation, toujours « au cas par cas », rendre obligatoire l’expulsion des immigrés délinquants et de leurs familles, appliquer plus de rigueur dans les procédures du contrat d’intégration républicaine, abolir le droit du sol, rétablir les contrôles aux frontières et limiter le recours à l’asile.

L’occasion de remettre sur la table et de faire adopter ces propositions est venue le 21 septembre 2024 avec la nomination de Bruno Retailleau, chef de groupe et plus tard président de LR, au poste de ministre de l’Intérieur dans les gouvernements « non majoritaires » de Michel Barnier et François Bayrou. Outre la volonté affichée de longue date par les partis de droite de mettre fin à « l’immigration incontrôlée » et à la générosité jugée excessive envers des personnes ne méritant pas de séjourner dans l’Hexagone, un certain concours de circonstances a également impulsé l’action énergique du gouvernement visant à réduire les entrées et à augmenter les expulsions. Le 19 septembre 2024, en effet, deux jours avant l’investiture de Bruno Retailleau comme ministre, un jeune immigré marocain, ayant plusieurs antécédents de violences et de viol, encore sur le sol français malgré un OQTF prononcé à son encontre, a assassiné de manière atroce, au Bois de Boulogne à Paris, Philippine Le Noir de Carlan, une étudiante universitaire de dix-neuf ans, provoquant une vive émotion dans tout le pays.

Depuis, chaque fois que les membres du gouvernement ont fait adopter une nouvelle mesure restrictive en matière migratoire, ils ont presque toujours évoqué l’assassinat de Philippine.

Après avoir déclaré au journal télévisé de TF1 du 23 septembre 2024 qu’il pensait que, « comme des millions de Français », « l’immigration de masse n’est pas une opportunité pour la France », Bruno Retailleau a d’abord ciblé la dite « circulaire Valls » de 2012, qui permettait de régulariser chaque année un quota maximal de 30 000 « sans-papiers ». Cette disposition a été abrogée définitivement le 24 janvier 2025.

Parallèlement, l’ensemble de l’exécutif s’est mobilisé sur plusieurs fronts pour obtenir le plus grand nombre possible d’expulsions de migrants indésirables. À cette fin, il a souhaité et obtenu, le 9 juillet 2025, la prorogation de la durée maximale de détention administrative pour les candidats au retour, passée de 90 à 210 jours, afin de ne pas relâcher rapidement les personnes visées par un OQTF. En parallèle, le ministère de l’Intérieur a convaincu le gouvernement d’engager une longue et en partie infructueuse négociation diplomatique avec l’Algérie pour réadmettre sur son territoire ses ressortissants expulsés de France.

Convaincu que les associations de défense et de soutien aux migrants constituent un obstacle important aux rapatriements, Bruno Retailleau s’est ainsi engagé à écarter la Cimade, France Terre d’Asile, Forum Réfugiés, le Groupe SOS Solidarité et Solidarité Mayotte des centres de détention administrative (CRA) pour les remplacer par des agents de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), réussissant à faire voter, le 23 mai 2025, une loi au Sénat.

Par plusieurs circulaires, Place Beauvau a également incité les préfets à accentuer les contrôles des papiers et à placer des clandestins en CRA avant même qu’un OQTF leur ait été notifié175Cf. PASCUAL, Julia, Immigration : le Conseil constitutionnel censure la rétention de demandeurs d’asile, article publié dans “Le Monde” du 23 mai 2025., dès lors qu’ils représentaient une menace pour l’ordre public.

Le forcing des Républicains sur le front de l’immigration s’est cependant heurté à plusieurs censures du Conseil constitutionnel, comme dans le cas de l’allongement de la détention administrative (7 août 2025), de l’Assemblée nationale, concernant la « proposition de loi Demilly », visant à interdire le mariage aux couples dont l’un des conjoints est en situation irrégulière (27 juin 2025)176Le sénateur centriste de la Somme Christian Demilly avait initialement présenté un texte qui devait répondre à la situation du maire d’Haumont, Stéphane Wilmotte, puis à celle du maire de Béziers, Robert Ménard, convoqué par la justice pour avoir refusé de marier un couple dont le mari était en OQTF. Le projet de loi initial stipulait que “le mariage ne peut être contracté par une personne en situation irrégulière sur le territoire national”., ou de la rétention administrative pour menace à l’ordre public (23 mai 2025).

Ces censures répétées, en particulier du Conseil constitutionnel, ont exaspéré presque tous les dirigeants politiques de la droite et de l’extrême droite. Bruno Retailleau a dénoncé un « impossibilisme » qui, selon lui, paralyse toute réforme, affirmant que « souvent, en raison de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, il devient extrêmement difficile d’adopter des mesures de bon sens »177Cf. TCHEKOV, Lara, Le Conseil constitutionnel, une instance devenue trop puissante ?, article publié dans “Le Journal du dimanche” du 10 août 2025..

Le consensus populaire en faveur du durcissement de la politique migratoire incite néanmoins ses partisans à persévérer. Face aux sondages, même dans le camp socialiste, certains, comme le député européen Pierre Jouvet, s’est exclamé : « On peut se cacher la tête dans le sable, mais lorsque 70 % des Français estiment que la question migratoire est un problème, on ne peut pas dire “ils sont mauvais, ce sont des fascistes” ».

Dans le bras de fer avec les instances du droit et de la justice, le large parti anti-immigration a donc joué et continue de jouer la carte du « référendum sur l’immigration », qui devrait théoriquement recueillir les suffrages de la majorité de la population française. Sur le site internet referendumimmigration.com, mis en ligne en septembre 2025, Philippe de Villiers, écrivain et homme politique reconnu, a par exemple lancé une pétition pour éviter la « disparition d’un peuple » à laquelle la France serait confrontée en raison d’une immigration promue par Bruxelles et les gouvernements français via un « regroupement familial sans freins, aides sociales sans conditions, régularisations massives ».

Ni Philippe de Villiers ni les autres promoteurs d’un tel référendum ne précisent en quoi consisterait exactement la question référendaire ni quelles en seraient concrètement les implications.

Détérioration des conditions des sans-papiers

La vie d’un sans-papiers est compliquée par définition. Ceux qui se trouvent dans cette situation sont particulièrement vulnérables à l’exploitation, ont un accès très limité aux services, disposent d’une protection minimale et peuvent facilement sombrer dans la délinquance.

Jusqu’à présent, les politiques migratoires nationales et mondiales ont alterné entre des périodes où il était jugé nécessaire de faire sortir des centaines de milliers de personnes de l’ombre administrative, juridique et sociale, et des périodes où elles favorisaient l’expansion de ce phénomène, dans l’illusion de rendre l’économie du pays moins attractive aux migrants.

En France, la dernière « régularisation de masse » remonte à 1997, lorsqu’à la suite des événements des « sans-papiers de Saint-Bernard », le gouvernement avait délivré des titres de séjour à un peu moins de 100 000 personnes en situation irrégulière. Depuis 2012, pour répondre aux besoins du marché du travail dans certains secteurs, la « circulaire Valls », abrogée en 2025, permettait une admission exceptionnelle au séjour (AES) pour un maximum de 30 000 travailleurs clandestins par an.

Alors que le gouvernement a parfois affirmé l’an dernier que 90 % des personnes faisant l’objet d’un OQTF sont des criminels, les données de la Direction générale des étrangers en France (DGEF) et celles d’un rapport de 2024 de la Cour des comptes178Cf. COUR DES COMPTES, La politique de lutte contre l’immigration irrégulière, Paris : Cour des comptes, janvier 2024, 141 p. montrent que la proportion de personnes sous OQTF ayant commis un délit est de 7,3 %. Certaines associations, comme la Cimade, indiquent même que parmi ces délits figurent parfois des incivilités comme uriner dans la rue.

Il arrive donc relativement souvent que soient punis et expulsés des clandestins tranquilles et travailleurs appréciés de leurs employeurs, comme un agriculteur mauritanien de la Creuse, rapatrié en avril 2025 malgré une mobilisation populaire179Cf. BORDENET, Camille, Dans la Creuse, la mobilisation pour régulariser un ouvrier agricole sans papiers, emblématique du manque de main-d’œuvre, article publié dans “Le Monde” du 17 avril 2025., tandis que d’autres individus au casier judiciaire lourd soient relâchés, ce qui attise l’opinion publique contre tous les migrants.

Parallèlement, les sans-papiers continuent, malgré eux, à jouer un rôle important, parfois essentiel, dans l’économie française. Leurs conditions de travail sont révélées lors des rares manifestations de protestation — comme celle du 9 juillet 2025 à La Défense concernant les agents de tri des déchets180Cf. BAILLY, Emmanuèle, “NTI esclavagiste, Suez complice”, des travailleurs sans-papiers attaquent en justice les géants du secteur des déchets, article publié dans “France Info” le 2 juillet 2025. — organisées pour eux par certains syndicats : horaires prolongés, absence de jours de repos, salaires inférieurs au minimum légal, travail non déclaré, etc.

La Manche, un problème migratoire sans fin

Le nombre de passages irréguliers de clandestins de la France vers le Royaume-Uni — peut-être plus de 40 000 à la fin de 2025 —, la fréquence croissante des tragédies en mer — une trentaine entre janvier et août 2025 —, l’exaspération des habitants du littoral français de la Manche, le bras de fer entre associations et forces de l’ordre, remplissent chaque jour, à juste titre, les pages des chroniques nationales, mais le problème demeure le même depuis plus de vingt-cinq ans.

Initialement limité à la fin des années 1990 aux zones de Calais, Grande-Synthe et alentours, le phénomène s’est progressivement étendu tant géographiquement qu’en termes de techniques d’évitement des contrôles. La crise migratoire perpétuelle de cette région s’est transformée peu à peu en un « marché » toujours plus vaste, avec des augmentations sans cesse des montants en jeu dans les accords franco-britanniques, des dépenses allouées aux forces de l’ordre, du budget des communes pour la sécurité, des tarifs pratiqués par les passeurs et des ressources investies par les associations de soutien aux migrants.

Après le Protocole de Sangatte de 1991, suivi du Traité du Touquet (2003), puis de celui de Sandhurst (2018), en juillet 2025, à l’occasion d’un sommet franco-britannique tenu au fort de Northwood (périphérie de Londres), les deux pays riverains de la Manche ont convenu d’un « projet pilote » d’échange de migrants, baptisé « One in, one out ». Ce dernier prévoit qu’au cours d’une année, pour chaque migrant arrivé sur les côtes anglaises à bord d’une « small boat » et rapatrié en France, le Royaume-Uni accepte un autre migrant que les autorités françaises jugent approprié d’y envoyer en raison de ses liens avec des proches outre-Manche.

Si ce projet a permis à Keir Starmer, Premier ministre britannique, d’annoncer à l’opinion publique de son pays que la France réadmet enfin les migrants irréguliers passés par la Manche, il ne fait en réalité que déplacer le même nombre de migrants entre les îles et le continent.

De nombreuses voix, y compris celles de Frontex, s’interrogent sur les raisons « réelles » qui poussent la France à retenir les migrants sur son territoire, même après le Brexit, qui l’exonère des obligations des accords de Dublin vis-à-vis du Royaume-Uni. À ce jour, aucune réponse officielle n’évoque autre chose de concret que de vagues questions de « coordination des flux migratoires ».

Le département de Mayotte en état d’abandon

Petit territoire français et européen dans le canal du Mozambique, Mayotte peine à se développer économiquement et socialement, écrasé par de nombreux problèmes structurels. Le cyclone Chido, qui a frappé les îles à la fin de 2024, n’a fait qu’aggraver une situation déjà fragile depuis longtemps. Mayotte souffre de services de santé saturés, d’un accès réduit à l’eau, d’écoles surpeuplées, de délinquance, de trafic de drogue et d’opérations policières musclées pour garantir la sécurité des lieux touristiques.

Les habitants eux-mêmes, ainsi que la métropole, estiment que la question migratoire est au cœur de tous ces maux, augmentant pauvreté et insécurité, compte tenu du nombre élevé de Comoriens résidant sur place, soit près de la moitié de la population totale d’environ 321 000 personnes. Il n’est pas étonnant que, politiquement, le Rassemblement national ait recueilli aux élections présidentielles de 2022 le plus grand nombre de suffrages (42 %) par département sur l’ensemble de la France, malgré son hostilité envers le monde musulman.

Certains chercheurs observent que, pour diverses raisons, Paris a toujours appliqué à Mayotte un régime d’exception en matière migratoire : le « visa Balladur » institué en 1995 qui « territorialise » le droit de séjour sur le territoire français, l’absence de l’Aide médicale d’État, la possibilité de placer même les mineurs en centres de détention administrative, la suspension du droit du sol, etc.181Cf. GOREAU-PONCEAUD, Anthony ; CHADOIN, Olivier, Mayotte : comprendre le piège identitaire et la montée en puissance du Rassemblement national, “The Conversation France”, 2025, 6 p.. Pour ces raisons, la décision, ratifiée le 11 juin 2025 par l’Assemblée nationale, de suspendre en 2030 le visa territorial à Mayotte sur proposition du ministre des Outremer, Manuel Valls, a surpris quelque peu, car elle va à l’encontre de cette logique et a été adoptée au parlement parce que même les plus sceptiques ont dû tenir compte de la nécessité de proposer une solution à la surpopulation.

 


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