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Centre d’information et d’études sur les migrations internationales

Des milliers d’exilés ukrainiens cherchent asile dans la Pologne voisine - © PAM/Marco Frattini

Panorama 2024 des migrations internationales

Bref aperçu statistique

Stock de migrants internationaux

Les données les plus complètes et les plus récentes des Nations unies concernant le stock de migrants internationaux demeurent à ce jour celles de 2020. L’absence de mise à jour de ces statistiques rend difficile la quantification de la mobilité humaine actuelle, qui, à n’en pas douter, a évolué de manière significative au cours des trois dernières années.

Pour tenter de combler cette lacune, la Banque mondiale a avancé de nouvelles estimations en se basant sur les chiffres des derniers recensements nationaux (environ 120 pays sur 252). Ce faisant elle est parvenue à la conclusion que le nombre de migrants réguliers résidant en dehors de leur pays d’origine s’élevait à environ 302 millions de personnes à la fin de 2023, 50 millions étant des réfugiés et des demandeurs d’asile1RATHA, Dilip ; CHANDRA, Vandana ; KIM, Eung Ju ; PLAZA, Sonia ; MAHMOOD, Akhtar, Remittances Slowed in 2023, Expected to Grow Faster in 2024, Washington DC : Banque mondiale-KNOMAD, juin 2024, 55 p.. Parallèlement, pour 39 pays, dont certains figurent parmi les plus concernés par l’immigration, des chiffres plus récents sont fournis par l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE)2ORGANISATION DE COOPÉRATION ET DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUES, Perspectives des migrations internationales 2023, Paris : Éd. de l’OCDE, 2023, 427 p. qui, tout en se référant principalement aux flux migratoires, permettent également de calculer les stocks de migrants dans les pays membres cette organisation. Grâce à ces deux sources et aux recensements de la population consultables sur les sites web de nombreux instituts nationaux de statistiques, nous disposons d’un aperçu chiffré actualisé des mouvements migratoires mondiaux.

Immigration

Les zones géographiques les plus concernées par la présence de migrants sont essentiellement les mêmes que ces dernières années3En actualisant et en croisant plusieurs données : celles des Nations unies sur le stock de migrants internationaux en 2020, celles de la base de données de l’OCDE, celles des instituts nationaux de statistiques des principaux pays d’immigration non membres de l’OCDE, nous obtenons pour l’année 2023 un total mondial d’environ 291 millions de personnes, un chiffre probablement très en dessous du chiffre réel.. Les deux tiers des migrants internationaux se répartissent entre l’Europe occidentale4Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Islande, Italie, Luxembourg, Malte, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Suède et Suisse. (24 % ; l’Union européenne en totalisant à elle seule 21 %), l’Amérique du Nord5États-Unis et Canada. (20 %), les pays du Golfe arabo-persique6Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Iran, Koweït, Oman et Qatar. (13 %), les États surnommés « les tigres asiatiques »7Corée du Sud, Hong Kong, Japon, Macao, Malaisie, Singapour, Thaïlande. en raison de leurs économies à forte croissance (6 %) et les deux grands États océaniques (Australie et Nouvelle-Zélande : 3 %). La Russie (12,8 millions d’immigrés) et le Kazakhstan (3,4 millions) présentent en revanche un solde migratoire assez faible, tout en étant au cœur d’importants mouvements de population : le nombre d’arrivées est proche de celui des départs. D’autres pays, hormis ceux déjà évoqués, constituent quant à eux dans la région concernée un point d’arrivée pour les migrants internationaux, notamment la Côte d’Ivoire8Données issues du dernier Recensement général de la population et de l’habitat réalisé en Côte d’Ivoire en 2021. Si l’on considère les chiffres de l’ONU pour 2020, la population étrangère aurait donc augmenté d’environ 4 millions de personnes, ce qui porte à croire que l’une des deux sources n’est pas fiable. (6,4 millions), la Turquie9Données de l’OCDE. (6,3 millions) et l’Afrique du Sud10Recensement de 2022. (2,4 millions).

Dans la plupart des pays du Golfe arabo-persique les étrangers, notamment les ressortissants du sous-continent indien, sont plus nombreux que les autochtones. Cette immigration de main-d’œuvre a pour conséquence démographique une nette masculinisation de la population résidente. Aux Émirats arabes unis, par exemple, il y a presque deux fois plus d’hommes que de femmes et beaucoup plus d’Indiens que de nationaux.

Émigration

Si l’on compare les statistiques de 2020 avec la situation actuelle, l’on s’aperçoit que l’origine des groupes les plus consistants de migrants qui résident régulièrement dans les principaux pays d’accueil a souvent changé. En 2023, les migrants ukrainiens (11,9 millions) sont devenus le groupe le plus nombreux d’exilés à travers le monde après les Indiens (18,7 millions), tandis que les Vénézuéliens figuraient à la 5e place après les Chinois et les Mexicains. Le sous-continent indien11Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan, Inde, Népal, Pakistan, Sri Lanka. reste le principal bassin d’émigration au monde (16,1 %), suivi de près par la zone européenne de l’ancien bloc soviétique12Albanie, Arménie, Biélorussie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Estonie, Géorgie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Macédoine du Nord, Moldavie, Pologne, République tchèque, Roumanie, Russie, Serbie, Slovaquie et Ukraine. (15,4 %), les pays situés au sud des États-Unis bordant le golfe du Mexique13Antigua-et-Barbuda, Colombie, Costa Rica, Cuba, Dominique, El Salvador, Jamaïque, Grenade, Guatemala, Haïti, Honduras, Mexique, Nicaragua, Pérou, Porto Rico, République dominicaine, Sainte-Lucie et Venezuela. (13,4 %) et, si l’on inclut la Chine, la région de l’Asie du Sud-Est14Birmanie, Cambodge, Chine, Corée du Sud, Indonésie, Laos, Philippines et Viêt Nam. (12,8 %). D’autres aires géographiques génèrent d’importants flux de migrants internationaux : le Proche-Orient15Irak, Liban, Syrie et Turquie. (5,3 %), l’Afrique de l’Est16Burundi, Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Malawi, Mozambique, Ouganda, République centrafricaine, Rwanda, Somalie, Soudan, Sud-Soudan et Zambie. (4,8 %), l’Afrique de l’Ouest17Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée Conakry, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Tchad et Togo. (3,9 %) et l’Afrique du Nord18Algérie, Égypte, Lybie et Maroc. (3,3 %).

Flux migratoires

Afin de dresser un tableau statistique de l’actualité migratoire mondiale le plus complet possible, il ne suffit pas de déterminer le nombre de personnes immigrées résidant dans les différents pays du monde, il faudrait également saisir les tendances des mouvements migratoires, c’est-à-dire d’identifier les principaux groupes de populations qui migrent actuellement au-delà de leurs frontières nationales pour aller vivre à l’étranger. Ce calcul s’avère encore plus compliqué que celui qui concerne les stocks de migrants, mais des estimations sont toujours possibles en exploitant les données de l’OCDE (pour 39 pays) de 2023 ainsi que celles publiées pour la même année par la Banque mondiale (pour tous les pays du monde) concernant les volumes des transferts de fonds enregistrés. En utilisant les chiffres fournis par l’OCDE comme données de contrôle, en considérant que les immigrés les plus récemment installés sont ceux qui envoient le plus d’argent à leurs proches, et en tenant compte du revenu brut par habitant dans les pays d’origine19Cet élément permet de ventiler les montants envoyés chaque mois par les migrants, censés être plus importants là où le coût de la vie est le plus élevé., nous pouvons ainsi obtenir un tableau significatif des tendances migratoires actuelles. Il en résulte qu’en 2023 les 10 pays comptant le plus grand nombre d’émigrés nouvellement arrivés (depuis une année) seraient l’Inde (1,01 million), le Mexique (481 000), le Sri Lanka (281 000), le Népal (210 000), le Guatemala (197 000), le Nicaragua (176 000), l’Indonésie (155 000), l’Italie (142 000), l’Allemagne (129 000) et les Philippines (125 000). Si ces données quantitatives possèdent une marge d’erreur significative, elles ont cependant l’avantage, d’une part, d’inclure dans le calcul les migrants irréguliers et, d’autre part, de confirmer les observations empiriques relayées par les médias.

Parallèlement, si, d’après l’OCDE, de 2020 à 2023 les États-Unis (1,74 millions), l’Allemagne (1,14 million), l’Espagne (0,97 million), la Turquie (0,83 million), le Canada (0,57 millions), la France (0,51 million), la Corée du Sud (0,5 million), l’Italie (0,47 million), les Pays-Bas (0,4 million) et la Pologne (0, 31 million) ont accueilli de nouveaux migrants plus que les autres pays, ce sont surtout la Pologne, le Costa Rica, la Norvège, l’Autriche et les Pays-Bas qui ont connu une augmentation sensible de l’immigration.

Enfin, après 2020, il est statistiquement impossible de connaître la proportion d’hommes et de femmes dans le nombre total de migrants internationaux. Les données de l’OCDE sont les seules à livrer des indications à ce sujet jusqu’en 2022, et seulement pour 31 pays. Cette source montre que les hommes sont de plus en plus nombreux, notamment au Royaume-Uni et en Autriche, mais à l’exception notable de l’Allemagne.

Migrants irréguliers

Les migrants en situation irrégulière sont les plus médiatisés, soit parce que certains d’entre eux sont entrés dans le pays sans autorisation et dans des conditions dramatiques, soit parce qu’ils sont parfois les protagonistes de faits divers ou les victimes d’une exploitation extrême dans le monde du travail.

Bien que, par définition, il n’existe pas de données fiables sur une population condamnée à vivre dans la clandestinité, chacun s’accorde sur le fait que la grande majorité des migrants irréguliers n’est pas constituée par les migrants entrés illégalement sur un territoire, mais plutôt par ceux qui, arrivés avec des papiers en règle, sont restés dans le pays d’accueil au-delà de la période autorisée. Les déboutés du droit d’asile constituent par ailleurs une autre composante importante de cette catégorie de migrants.

Plusieurs méthodes sont utilisées pour tenter de mesurer l’ampleur du phénomène de l’immigration clandestine : comptage des usagers de services ouverts à tous (comme l’Aide médicale d’État en France) ; statistique des franchissements non autorisés des frontières ; croisement des données économiques avec celles des recensements ; enquêtes sur des échantillons suffisamment larges ; suivi des mouvements de population par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), etc. D’après les estimations proposées par les quinze principaux pays d’immigration au monde (qui regroupent 57 % des migrants internationaux), le nombre de sans-papiers présents dans ces États s’élèverait entre 20 et 25 millions de personnes, avec des pics aux États-Unis (11 millions) et en Arabie Saoudite (5 millions), les pays européens avec le plus grand stock d’immigrés (Allemagne, Royaume-Uni, France, Espagne, Italie) enregistrant en général chacun entre 400 000 et 900 000 étrangers en situation irrégulière. Il est clair que le nombre d’immigrés clandestins est lié aux politiques migratoires des États et que, selon les tendances mondiales en la matière, celles-ci étant peu enclines aux régularisations, le nombre total de personnes concernées continuera d’augmenter.

Par ailleurs, les données concernant les interceptions aux frontières les plus sensibles, à savoir les frontières extérieures de l’Union européenne (UE) et la frontière sud des États-Unis, montrent le grand écart numérique entre les deux phénomènes. Si le Vieux continent a enregistré au cours du premier semestre 2024 à peine 94 000 franchissements non autorisés20Chiffres de Frontex., les Etats-Unis en ont comptabilisé beaucoup plus : 1,8 million21Données du site web des Douanes et protection des frontières des États-Unis..

Malgré le nombre relativement faible de tentatives de passages irréguliers en Europe par rapport aux États-Unis, la frontière de l’UE continue d’être la plus meurtrière pour les migrants dépourvus de visa. Selon l’OIM – via le projet « Missing Migrants »22https://missingmigrants.iom.int. Ce site web est techniquement bien conçu, mais les données publiées ne sont pas toujours à l’abri d’erreurs parfois macroscopiques (on parle, par exemple, de plus de 500 migrants soudanais morts en juin 2024 lors du franchissement de la frontière avec l’Égypte, mais le chiffre relayé par tous les médias locaux fait état de 50 personnes décédées). – de janvier à juillet 2024 la Méditerranée aurait été fatale à plus de 1 080 migrants, auxquels il faudrait ajouter les personnes décédées en voulant rejoindre le territoire de l’UE depuis l’Afrique de l’Ouest par les Canaries et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla (376), ainsi qu’à travers le Sahara nord-oriental (431). Durant la même période, en tentant de franchir la frontière entre le Mexique et les USA quelque 900 migrants sont morts, tandis que 204 exilés originaires de la Corne de l’Afrique ont péri en essayant de rejoindre le Yémen, point de passage avant de rejoindre l’Arabie saoudite.

Migrations forcées

Même si, dans la vie réelle des migrants, la distinction entre la migration « volontaire » pour des raisons économiques et la migration « forcée » est très mince, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) détermine les catégories de personnes contraintes de quitter leur lieu d’origine en fonction de nombreuses définitions et conventions internationales. Ces migrants étant constamment sous la tutelle du HCR ou bien, dans le cas des réfugiés palestiniens23Les personnes catégorisées par l’UNRWA comme étant des “réfugiés de Palestine” sont des individus dont le lieu de résidence habituel était la Palestine durant la période s’étendant du 1er juin 1946 au 15 mai 1948 et qui ont perdu leur domicile et leurs moyens de subsistance à la suite du conflit de 1948. Les réfugiés de Palestine et leurs descendants de sexe masculin, y compris les enfants légalement adoptés, peuvent faire appel aux services de l’UNRWA. À ces “réfugiés enregistrés” s’ajoutent d’autres personnes vivant à Jérusalem ou dans la Bande de Gaza dont les conditions de vie sont considérées comme particulièrement difficiles à cause de la situation politique actuelle., de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), les statistiques les concernant sont plus précises et à jour que pour les autres exilés.

À la fin de 2023, le HCR faisait état de 117,7 millions de migrants forcés, conséquence de conflits récents et/ou encore en cours comme en Afghanistan, en Syrie, en Ukraine, dans les Soudans du Nord et du Sud, dans la Corne de l’Afrique, dans les régions africaines des Grands Lacs et du Sahel, au Yémen, dans la Bande de Gaza, etc. D’autres déplacements forcés sont en outre dus à l’insécurité, à la présence de régimes dictatoriaux et à d’autres obstacles à la liberté individuelle comme dans les cas des pays du Golfe du Mexique (Venezuela, Colombie, Haïti et la plupart des pays d’Amérique centrale).

Plus de la moitié des migrants forcés comptabilisés par le HCR sont des déplacés à l’intérieur de leur propre pays (53,8 %, c’est-à-dire 63,2 millions), un chiffre en augmentation par rapport à 2022, qui concerne notamment des ressortissants du Soudan (plus de 9 millions, et en très forte hausse), de la Syrie (7,2 millions), de la Colombie (6,9 millions), de la RDC (6,25 millions), du Yémen (4,5 millions), de la Somalie (3,9 millions), de l’Ukraine (3,7 millions), du Nigeria (3,3 millions) et de l’Afghanistan (3,2 millions). Ces personnes n’ayant pas quitté leur pays, elles ne peuvent pas être qualifiées de « migrants internationaux ». Ce n’est qu’une fois franchie une frontière nationale, qu’elles passent de la catégorie des « déplacés internes » à celle des « réfugiés » ou des « demandeurs d’asile ». Par ailleurs, entre 2022 et 2023, plus de 2,2 millions d’Ukrainiens, initialement catégorisés comme des « déplacés internes », ne sont plus considérés comme tels, soit en raison de leur retour dans leur pays, soit à la suite de leur expatriation.

Parmi les migrants forcés, plus d’un quart (26,9 %, à savoir 31,6 millions) sont en revanche des réfugiés selon la définition de la Convention de Genève de 1951. Environ 90 % des réfugiés proviennent de quatre aires géographiques24Les 5,7 millions de Vénézuéliens pour lesquels le HCR a créé une catégorie spécifique pourraient figurer sur cette liste. Voir plus loin dans le texte. : le Moyen-Orient (Afghanistan : 6,4 millions, Syrie : 6,3 millions, Irak, Iran et Turquie : 13,7 millions en tout) ; la région allant du Soudan aux Grands Lacs en passant par la Corne de l’Afrique (Sud-Soudan, Soudan, RDC, Somalie, Centrafrique, Érythrée, Burundi, Rwanda et Éthiopie : 7,7 millions) ; l’Ukraine (presque 6 millions), et la Birmanie (1,3 million de personnes, pour la quasi-totalité des Rohingya). Si l’on excepte le cas allemand, les réfugiés sont accueillis dans leur immense majorité dans les pays voisins du leur, ce qui explique pourquoi les communautés les plus nombreuses se trouvent en Iran (3,8 millions : Afghans, Irakiens), en Turquie (3,3 millions : Syriens), au Pakistan (2 millions : Afghans), en Ouganda (1,6 million : Soudanais du Sud, Congolais de RDC), en Russie (1,2 million : Ukrainiens), au Tchad (1,1 million : Soudanais, Centrafricains), en Éthiopie (presque 1 million : Sud-soudanais, Somaliens), au Bangladesh (presque 1 million : Rohingyas birmans) et en Pologne (presque 1 million : Ukrainiens). L’Allemagne, troisième pays au monde à accueillir le plus de réfugiés, en compte 2,6 millions (+ 705 000 en 2023 par rapport à 2022), notamment des Ukrainiens et des Syriens.

D’une année sur l’autre, le stock de réfugiés ne peut que s’accroître, le nombre de nouveaux réfugiés étant toujours supérieur au nombre de ceux qui sont rentrés dans leur pays (1,1 million en 2023) et de tous ceux qui ont été réinstallés ailleurs grâce à la bonne volonté de certains pays d’accueil (152 000 l’an dernier). De même, de plus en plus d’enfants naissent dans les camps de réfugiés – ils sont aujourd’hui 2 millions – et sont considérés comme des réfugiés bien qu’ils n’aient jamais connu le pays d’origine de leurs parents.

Les demandeurs d’asile, quant à eux, étaient 6,9 millions et représentaient 5,8 % des migrants forcés. 44 % d’entre eux sont originaires des pays du Golfe du Mexique (par ordre d’importance, Venezuela, Cuba, Nicaragua, Colombie, Haïti, Honduras, Guatemala, Mexique et El Salvador) et leurs demandes s’adressent pour la plupart aux États-Unis, à la fois le premier pays le plus sollicité au monde (2,6 millions) mais seulement le 19ème en nombre de réfugiés accueillis : 409 000, les Chinois arrivant en tête. Les USA affichent en effet un taux de reconnaissance de la qualité de réfugié d’à peine 15,9 %25Donnée du Département américain de la Justice pour l’année fiscale 2023.. Hormis les pays d’origine susmentionnés, d’autres comme l’Afghanistan, le Soudan, l’Irak, la Syrie et la Somalie figurent également aux premières places de la liste des principaux pays de provenance des demandeurs d’asile.

Outre les catégories de migrants forcés susmentionnées, le HCR en recense deux autres. La première concerne les 5,7 millions d’exilés vénézuéliens qui, en 2023, ont bénéficié d’une protection internationale autre que celle accordée aux réfugiés. La deuxième fait, en revanche, référence aux 4,3 millions d’apatrides qui résident notamment dans certains pays du Golfe du Bengale (Bangladesh [les Biharis], Birmanie [les Rohingyas restés au Myanmar], Thaïlande) et en Côte d’Ivoire (descendants de travailleurs immigrés des pays voisins, privés de nationalité).

Transferts de fonds

L’argent et les biens que les migrants transfèrent vers leur pays d’origine (en général au bénéfice de leurs proches) constituent pour ce dernier une ressource majeure, qui ne subit que très marginalement les contrecoups des conjonctures économiques mondiales à la baisse. En effet, de 2000 à 2023, la courbe des transferts de fonds a progressé de façon presque linéaire (l’écart-type par rapport à la moyenne ayant été d’à peine 5,27 %) – en passant globalement de 120,3 à 857,3 milliards de dollars26Données de la Banque mondiale., ou, pour l’ensemble des pays à faible ou moyen revenu27En 2023, la Banque mondiale classait parmi les pays à faible ou moyen revenu ceux dont le revenu national brut par habitant était inférieur ou égal à 1 145 dollars., de 70,7 à 655,7 milliards – et ce, malgré la crise économique de 2008 et la crise sanitaire de 2020.

Depuis longtemps les transferts de fonds des migrants dépassent largement le montant total de l’investissement direct à l’étranger (382 milliards en 2023) et celui de l’aide publique au développement (256 milliards). Pour la première fois, ils sont même supérieurs à la somme de ces deux sources de financement.

En termes absolus, parmi les États qui bénéficient des envois de fonds de leurs ressortissants vivant à l’étranger figurent, sans surprise, ceux dont les diasporas sont les plus nombreuses à travers le monde28La Banque mondiale ne dispose pas de données concernant le Venezuela., à savoir les pays du sous-continent indien (Inde : 119 milliards ; Pakistan : 26 milliards ; Bangladesh : 22 milliards ; Népal : 11 milliards), d’Amérique centrale (Mexique : 66 milliards ; Guatemala : 20 milliards) et d’Asie du Sud-Est (Chine : 49,5 milliards ; Philippines : 39 milliards ; Indonésie : 14,4 milliards ; Viêtnam : 14 milliards). Outre ces pays, d’autres arrivent en tête de liste, comme le Nigeria (20 milliards) – dont la diaspora est bien supérieure aux statistiques officielles29Selon le Service d’immigration du Nigeria, en décembre 2023 plus de 3,5 millions de Nigérians vivaient à l’étranger, alors que les chiffres fournis par les Nations unies restent inchangés, à savoir 1,7 million. – et certains pays du « premier monde » comme la France (34,7 milliards), l’Allemagne (20 milliards), la Belgique (14 milliards) et l’Italie (12 milliards). Il convient de noter que, de 2022 à 2023, si pour certains pays, comme l’Inde, le Mexique et le Sri Lanka, la part des envois de fonds a augmenté de manière significative (entre 2 et 8 milliards), pour d’autres, comme l’Égypte, le Pakistan, l’Ouzbékistan, l’Ukraine, la Chine et la Russie, celle-ci a connu une diminution importante. Ces baisses sont généralement dues à la forte inflation dans les pays récepteurs, ce qui provoque la méfiance des expatriés qui envoient de l’argent au pays.

En termes relatifs, en revanche, les transferts de fonds représentent pour certaines économies nationales une part majeure de leur PIB. Ce constat concerne principalement : de petits États en voie de développement, comme les îles Tonga (40,6 % du PIB) et Samoa, le Lesotho et les Comores ; de petites républiques ex-soviétiques d’Asie centrale, telles que le Tadjikistan (39,1 % du PIB), le Kirghizistan et l’Ouzbékistan ; des pays d’Amérique centrale, comme le Nicaragua (26,8 % du PIB), le Honduras, le Salvador, le Guatemala, Haïti et la Jamaïque ; des pays particulièrement touchés par les crises économique et politique, tels que le Liban (30,7 % du PIB), le Népal, la Gambie, le Yémen et la Bande de Gaza.

La migration mondiale continent par continent

Après avoir brossé à grands traits un bref aperçu statistique mondial des mouvements de population, nous allons maintenant passer en revue les faits marquants survenus continent par continent. Nous commencerons notre survol par l’Asie, pour passer ensuite à l’Afrique et à l’Amérique, et enfin converger vers l’Europe, en accordant une attention particulière à la France.

Asie

Des Pays confrontes a une crise démographique : Japon, Corée du Sud et Taïwan

En balayant le continent asiatique de l’Extrême-Orient à la Méditerranée, le premier pays que nous rencontrons est le Japon.

Depuis plusieurs décennies, face au vieillissement de la population, les gouvernements de l’archipel sont bien conscients qu’un recours massif à de la main-d’œuvre dans tous les secteurs d’activité constituerait la solution pour que le pays conserve son niveau économique et son système social. Toutefois, le principal obstacle à ce changement politique majeur tient dans le discours sur l’homogénéité, le sentiment, largement répandu parmi les autochtones, qu’ils sont la seule nation mono-ethnique, mono-culturelle et monolingue dans le monde, un statut qu’ils ne veulent pas perdre. Après avoir tenté depuis la fin des années 1980 de remédier à la pénurie de travailleurs en rapatriant les descendants des émigrés japonais partis au début du XXe siècle vers l’Amérique du Sud (appelés “nikkeijin”), les autorités du pays ont dans un premier temps fait appel à leur propre population âgée et féminine, puis, dès le milieu des années 1990, elles ont commencé à favoriser l’entrée de “stagiaires techniques” en provenance de pays d’Asie du Sud-Est30Cf. BUDIANTO, Firman, “Japan’s Strategy in Internationalization of Small and Medium Sized Firms : A Case Study of Japan Internship Program”, Jurnal Global & Strategis, vol. 14, Juin 2020, pp. 161-174..

Vingt ans plus tard, le Japon s’est finalement résolu à ouvrir de nouvelles voies d’immigration de travail, même si celles-ci étaient quasiment réservées aux étrangers hautement qualifiés. Malgré ces efforts qui, à la fin de l’année 2023, se sont traduits par un record historique du nombre de travailleurs étrangers dans l’archipel (2,3 millions, soit 3 % de la population active), cet apport de main-d’œuvre sur le marché du travail local reste largement insuffisant. En poursuivant une politique consistant à n’accueillir que des résidents étrangers facilement rapatriables, à l’instar de ce que font Singapour et les pays du Golfe arabo-persique, et en n’offrant l’asile qu’à 22 000 réfugiés (presque tous birmans), le Japon devient de moins en moins attractif pour la main-d’œuvre étrangère. Le programme qui semble garantir le plus grand apport d’immigrés pour l’économie nationale reste celui des “stages techniques”, un système qui accepte des étrangers, notamment issus de pays en voie de développement, pour une période limitée (jusqu’à cinq ans). En avril 2024, l’archipel comptait plus de 404 000 jeunes stagiaires internationaux31Ministère [japonais] de la Justice, Agence des services d’immigration, Ministère de la Santé, du Travail et du Bien-être social, Agence de développement des ressources humaines, À propos du système de stages techniques pour les étrangers (外国人技&#-32515;実習制度について), avril 2024, 38 p., soit 90 % des travailleurs de ce type dans le monde, principalement originaires du Vietnam (51 %), d’Indonésie et des Philippines. Cependant, la présence croissante d’étrangers (3,4 millions fin 2023) provoque de plus en plus de réactions xénophobes de la part de l’opinion publique (qui y voit un facteur de déstabilisation), les contrôles au faciès se multiplient de la part des policiers, tout spécialement à l’encontre des Noirs, des Coréens et des Asiatiques du Sud-Est32MESMER, Philippe, “Le contrôle au faciès, une pratique qui vise de plus en plus d’étrangers au Japon”, Le Monde du 8 mai 2024..

Tout comme au Japon, une politique d’immigration, pour le moment plutôt frileuse, est mise en œuvre en Corée du Sud afin de résoudre les problèmes liés à la baisse de la natalité et au vieillissement de la population, des facteurs démographiques qui affectent le marché du travail. Après la création, en février 2024, d’une agence gouvernementale de l’immigration, curieusement gérée par le ministère de la Justice, les autorités ont annoncé en juillet 2024 la mise en place d’un “Département stratégique pour la planification de la population” qui englobera tous les aspects de la politique démographique, y compris la gestion des ressources humaines et l’immigration. Comme au Japon, la ferme intention des autorités locales de n’admettre sur le territoire que des travailleurs étrangers hautement qualifiés va à l’encontre du besoin urgent main-d’œuvre dans tous les secteurs d’activité, même les moins qualifiés. Cette politique a comme résultat une augmentation du nombre d’immigrés irréguliers, estimés par le puissant syndicat coréen KCTU à plus de 420 00033MIN-HO, Jung, “Korea’s Powerful Labor Group seeks to Embrace 421 000 Undocumented Migrant Workers”, The Korea Times du 3 août 2024., Thaïlandais principalement, puis Vietnamiens, Chinois, Philippins, Indonésiens et Cambodgiens. Face à cet état de choses, au lieu d’envisager la régularisation de cette population, en avril 2024, le gouvernement a édicté des mesures censées améliorer le taux d’expulsion des étrangers sans papiers et inciter ceux qui le souhaitent à retourner dans leur pays.

À l’instar de ses voisins japonais et coréen, Taïwan ne peut soutenir son économie sans recourir à des travailleurs immigrés, mais sa politique en la matière ne favorise clairement pas leur arrivée, même après le changement de gouvernement consécutif aux élections de début 2024. Sur une population de 23 millions d’habitants, il n’y a que 754 000 travailleurs étrangers, auxquels il faut ajouter quelque 82 000 travailleurs immigrés sans papiers. La présence de cette main-d’œuvre étrangère fait suite à une série d’accords signés avec les pays d’origine, à savoir l’Indonésie, les Philippines, la Thaïlande et le Vietnam, à laquelle s’ajoutera une nouvelle convention avec l’Inde fin 2024. Les accords de main-d’œuvre, prévus pour des activités économiques spécifiques en fonction de l’origine, expliquent à Taïwan la forte disproportion entre les sexes au sein des différentes communautés d’immigrés, avec beaucoup plus de femmes dans les groupes indonésien (67 %) et philippin (58 %) et beaucoup plus d’hommes dans les groupes thaïlandais (79 %) et vietnamien (60 %)34Données du ministère de l’Intérieur taïwanais du 26 juillet 2024.. Outre des conditions de travail difficiles (horaires), les migrants enrôlés sur l’île doivent s’acquitter du paiement mensuel d’une “taxe de recrutement” d’environ 50 euros auprès de l’entreprise qui les a embauchés. Pour payer ces sommes, les travailleurs en question doivent même s’endetter pendant les deux premières années35LING, Bonny, “Taiwan, be on the Right Side of History on Labour Migration”, Taiwan Insight du 24 janvier 2024.. La proposition du gouvernement indonésien de supprimer cette taxe s’est jusqu’à présent heurtée à un refus catégorique de la part de l’exécutif taïwanais.

Pour un contrôle extrême des mouvements migratoires : la Chine

Plus à l’Ouest, la Chine, traditionnellement pays d’émigration, ne semble pas pour le moment vouloir faire appel à de la main-d’œuvre étrangère, représentant plutôt un modèle de contrôle extrême de la mobilité humaine, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de son territoire. Si les agences de la statistique comptabilisent le nombre mensuel de touristes internationaux, il existe en revanche peu de données actualisées sur la diaspora chinoise et encore moins sur le nombre de résidents étrangers. Selon les instituts statistiques taïwanais, à la fin de 2023, environ 5,01 millions de Chinois vivaient hors de leur pays d’origine, dont plus de 69 % dans d’autres pays asiatiques, 20 % dans les Amériques et seulement 4,87 % en Europe. Cependant, pour l’État chinois, plus de 60 millions de Chinois vivraient à l’étranger, l’État comptabilisant toutes les personnes d’origine chinoise, et ce quel que soit leur passeport. Sous la présidence de Xi Jinping, la politique “diasporique”, c’est-à-dire de promotion à des fins économiques et politiques des liens de la mère patrie avec ses enfants dispersés dans le monde, a été particulièrement renforcée. Elle vise à transférer en Chine des compétences technologiques développées à l’étranger et à exploiter un capital d’entreprises implantées dans le monde entier estimé par le Centre pour la Chine et la mondialisation à environ 5 000 milliards de dollars, soit la troisième puissance économique mondiale36CENTER FOR CHINA AND GLOBALIZATION, “Report on Development of World Overseas Chinese Entrepreneurs”, Special Report, n° 2, November 2016, pp. 1-10..

En matière d’immigration, la Chine compterait moins d’un million de résidents étrangers, chiffre qui s’explique par les grandes difficultés à obtenir un permis de résidence, qui n’est accordé qu’aux personnes susceptibles d’apporter une contribution économique significative au pays, de prouver leur faible attachement avec leur pays d’origine et d’être prêtes à renoncer à la nationalité de leur pays d’origine si nécessaire. La population étrangère est principalement concentrée dans le Yunnan (immigrés provenant des pays voisins) et dans la région de Shanghai. Plutôt que d’évoquer cette présence, les statistiques locales mettent l’accent sur le fait que 91,1% de la population chinoise appartient à l’ethnie Han, 56 autres ethnies reconnues comme “chinoises”37Au sujet du pluralisme ethnique et culturel en Chine, voir KASIMI, Badr; BOUKIR, Abdelmajid, “Managing Multi-Ethnicity in China, Challenges at Home and Abroad”, International Journal of Civilizations Studies & Tolerance Sciences, n° 1, 2024, pp. 32-43. constituant le pourcentage restant. Parallèlement, la population urbaine serait environ deux fois plus nombreuse que la population rurale.

Pays d’émigration en Asie du Sud-Est : Vietnam, Indonésie et Philippines

Trois pays d’Asie du Sud-Est se distinguent en matière d’émigration : le Vietnam, l’Indonésie et les Philippines. Ils ont en commun un développement économique croissant – qui permet de réunir plus aisément les fonds nécessaires pour voyager loin, souvent illégalement –, la présence d’“agences de placement à l’étranger” et la réputation d’une main-d’œuvre docile et facilement exploitable.

Au Vietnam, une grande partie des migrants internes38VO, Duc Hong, “The Determinants of Internal Migration in an Emerging Market: Evidence from Vietnam”, Environment and Urbanization ASIA, n° 15/1, 2024, pp. 92-105. et internationaux viennent du Nord, en particulier des provinces de Lan Song et de Nghe An39NGUYEN, Sen ; RUMSBY, Seb, “Who is Left Behind from Vietnamese Migration to the UK ?, paru sur le site web d’Aljazeera le 6 mai 2024., cette dernière étant connue pour être la patrie de Hô Chi Minh. Le pays a longtemps souffert d’une répartition inégale de la richesse nationale, et ceux qui partent tentent de remédier à cette situation, mais participent, involontairement, à encourager l’exode depuis leur région (transferts de fonds, construction de maisons de meilleure qualité, etc.). Si après l’émigration des boat people vers les pays dits “occidentaux”, l’émigration s’est orientée vers le Japon, Taïwan, la Corée, le Cambodge et la Thaïlande (notamment dans le cadre du marché matrimonial mondial), aujourd’hui elle trouve de nouveaux débouchés dans le Golfe arabo-persique et en Europe, notamment dans les États membres de l’Union européenne situés à l’Est (République tchèque, Hongrie, Roumanie) et au Royaume-Uni.

Contrairement au Vietnam, la migration internationale depuis l’Indonésie est moins prononcée, bien que potentiellement importante à mesure que le pays se développe économiquement. Actuellement, ce grand archipel, très riche en matières premières, n’est pas en mesure de les transformer et il importe donc de nombreux produits finis, notamment de Chine et de Malaisie. Il enregistre une forte migration interne caractérisée par l’exode rural et la “transmigration”, terme utilisé par le gouvernement pour désigner les mouvements de population d’une île à l’autre. Afin de transformer le pays, essentiellement agricole, en un pays industriel, les autorités locales tentent d’attirer les investisseurs étrangers en permettant aux multinationales de s’établir dans 19 zones franches d’exportation, qui, avec seulement 28 000 travailleurs embauchés, ne résolvent toutefois pas le problème du chômage national. Ne trouvant pas d’opportunités satisfaisantes dans leur pays, quelque 300 000 travailleurs indonésiens, souvent originaires de la campagne javanaise, quittent leur pays chaque année pour travailler comme agriculteurs, pêcheurs, ouvriers du bâtiment et domestiques, principalement en Malaisie, à Taïwan, à Singapour, à Hong Kong et en Arabie saoudite40OCDE, A Review of Indonesian Emigrants, Talent Abroad, Paris : OECD Publishing, 2022, 70 p.. Leur nombre pourrait être plus élevé si les autorités indonésiennes n’avaient pas fixé en 2015 un moratoire sur l’envoi de travailleuses domestiques dans 21 pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, à la suite de cas répétés d’exploitation, d’abus sexuels41Voir la page web des Nations unies, From Desperation to Determination : Indonesian Trafficking Survivors Demand Jstice, publiée le 31 mars 2024 à l’adresse https://news.un.org/en/story/2024/03/1148126. et après l’exécution par l’Arabie saoudite de deux domestiques indonésiennes.

S’étendant sur plus de 4 800 kilomètres le long de la ligne de l’équateur, l’Indonésie qui fait ainsi office de frontière naturelle entre l’Asie et l’Océanie, est un passage obligé pour les migrants en situation irrégulière qui souhaitent rejoindre l’Australie par la mer. Les débarquements sur les côtes indonésiennes sont peu entravés par les contrôles de la police42ARIADNO, Melda Kamil, “Indonesian Case on Illegal Migrant”, Indonesian Journal of International Law, n° 9/2, January 2012, pp. 245-280., même si, depuis le 1er mars 2024, le gouvernement indonésien a publié un décret visant à faciliter l’expulsion des immigrés clandestins et à infliger des amendes aux employeurs qui les embauchent. Depuis octobre 2023, la province d’Aceh, pointe occidentale de l’île de Sumatra, est le théâtre de centaines d’arrivées illégales de Rohingyas en provenance du camp bengali de Cox’s Bazar, où les conditions de vie se dégradent, mais aussi de Birmanie et de Malaisie, où la guerre civile et le durcissement des règles dans les camps de réfugiés poussent les migrants à fuir vers le Sud. Bien que les Rohingyas soient des musulmans sunnites persécutés comme l’ont été historiquement les Acehnais, la population d’Aceh continue d’exprimer son hostilité à leur égard, les considéran comme des voleurs et des individus violents. Le 20 mars 2024, un bateau transportant environ 125 Rohingyas, presque tous des hommes, a fait naufrage au large de Kuala Bubong (Aceh), causant la mort d’une cinquantaine de personnes43PEDROLETTI, Brice, “Le naufrage de Rohingya en Indonésie révèle une crise humanitaire grandissante”, Le Monde du 22 mars 2024..

L’émigration de main-d’œuvre est beaucoup plus organisée aux Philippines que chez ses voisins. Ainsi, d’innombrables agences de placement fleurissent dans divers pays du monde et plusieurs institutions gouvernementales, notamment le Département des travailleurs migrants (DWF), qui considèrent les Philippins recrutés à l’étranger comme les “nouveaux héros” de la nation44EUGENIO, Laurinne Jamie, “Overseas Filipino Workers : The Modern-Day Heroes of the Philippines”, Harvard International Review du 11 août 2023., se donnent pour mission de les préparer, de les protéger et de les orienter vers les meilleures offres d’emploi à travers le monde. Selon la Commission des Philippins à l’étranger (Commission on Filipinos Overseas), le pays compterait environ 10,2 millions d’émigrés, soit 4,8 millions d’émigrés “permanents” (vivant à l’étranger depuis plus d’un an), 4,2 millions d’émigrés “temporaires” et 1,2 million d’émigrés en situation irrégulière. Alors que la majorité des migrants philippins sont employés dans les secteurs d’activité les moins prisés du marché du travail ou dans les services aux personnes, le DWF vise à leur procurer des postes plus qualifiés grâce à une meilleure formation professionnelle. Les provinces qui enregistrent le plus grand nombre de départs en 2023 sont Pampanga, Cavite, Pangasinan et Cebu, qui, paradoxalement, sont parmi celles qui contribuent le plus au PIB national. Par ailleurs, ces derniers mois, des Philippins de retour au pays, notamment du Moyen-Orient, qui pensaient pouvoir compter sur l’aide à la réintégration économique du DWF, se sont dits déçus45RAMOS, Mariejo, “Flown Back and forgotten : Filipino Migrants face tough homecoming”, Context du 4 février 2024..

Les conditions difficiles des migrants économiques et forcés à l’ouest de l’Indochine : Singapour, Malaisie, Thaïlande et Birmanie

La cité-État de Singapour entend mettre en œuvre une politique d’immigration à flux constant (30 000 nouveaux résidents par an) pour remédier à son déclin démographique46JIEMEI, Hu 国会】去年2万3500人&#-31817;公民权 3万4500人&#-31817;永久居民权 (L’année dernière, 23 500 personnes ont obtenu la nationalité et 34 500 ont obtenu le permis de résidence permanente), Lianhe Zaobao du 28 février 2024., mais elle ne prend aucune mesure pour améliorer les conditions de travail pénibles des femmes de ménage étrangères (dont beaucoup sont en situation irrégulière). En Malaisie, les migrants sont souvent perçus avec hostilité. La Banque mondiale estime que les travailleurs étrangers sans papiers dans ce pays seraient au nombre de 4 millions, soit plus du double des travailleurs migrants réguliers. La forte proportion de travailleurs sans papiers s’explique par les multiples violations aux droits internationaux du travail : paiement d’une redevance pour être embauché, frais d’agence pour l’emploi, passeports confisqués, faible protection sociale, bureaucratie excessive pour obtenir un emploi régulier47ORGANISATION INTERNATIONALE POUR LES MIGRATIONS, Assessment of Causes and Contributing Factors to Migrant Workers Becoming Undocumented in Malaysia, Genève : OIM, 2023, 78 p.. Malgré les travers du marché du travail local et les avantages économiques de la migration de main-d’œuvre, de récentes enquêtes menées auprès de la population locale montrent qu’une grande partie de l’opinion publique malaisienne n’est pas convaincue de la nécessité de cet afflux. Pourtant, les travailleurs étrangers (Indonésiens, Bangladais, Népalais et Philippins pour l’essentiel), représentent aujourd’hui environ 38 % de la population active.

Plus au Nord, la Thaïlande, avec une économie en légère amélioration, un régime politique relativement stable et une population qui vieillit inexorablement, est une destination naturelle pour les 2,85 millions de migrants (réguliers) des pays voisins, en premier lieu de la Birmanie (73 %), puis du Cambodge (17 %) et du Laos (10 %). Les nombreux travailleurs birmans arrivent soit par l’intermédiaire d’agences de placement, soit en traversant la frontière sans papiers dans l’espoir d’obtenir un “certificat d’identité”, délivré par un bureau du gouvernement thaïlandais ou par l’ambassade de Birmanie à Bangkok, qui leur permettra de régulariser leur situation, et donc de rester dans le pays et d’y travailler48ORGANISATION INTERNATIONALE POUR LES MIGRATIONS, Thaïlande, 2023 Annual Report, Bangkok : OIM, 2023, 15 p.. Diverses organisations de défense des droits de l’homme et le “gouvernement fantôme” birman accusent l’ambassade de Birmanie en Thaïlande de s’enrichir sur le dos des migrants en leur délivrant ce certificat en échange d’importantes sommes d’argent49DUNCAN, Kiana, “Thailand should end Myanmar Junta’s Control over Migrants: NUG”, Radio Free Asia du 5 août 2024..

Le sous-continent indien, bassin migratoire mondial : Bangladesh, Inde, Népal, Pakistan et Afghanistan

En Birmanie, la sanglante guerre civile entre les séparatistes de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA) et les forces armées régulières se poursuit dans l’État côtier de Rakhine, poussant de plus en plus de rescapés rohingyas à traverser la frontière vers le Bangladesh, dans la région de Cox’s Bazar. Nombreux sont ceux qui tentent de le faire par la voie maritime (au large de Teknaf) ou fluviale (rivière Naf) et il arrive très souvent que leurs fragiles embarcations chavirent, causant la mort de dizaines de personnes chaque jour. Ceux qui parviennent au Bangladesh s’ajoutent au million de réfugiés de leur ethnie, principalement accueillis dans les camps de Katupalong (le plus grand au monde : 623 000 personnes), Hakimpara et Nayapara. Outre l’accueil depuis 2017 des réfugiés rohingyas, le Bangladesh se retrouve régulièrement sur le devant de la scène médiatique en raison son importante diaspora et de ses migrants irréguliers qui cherchent à rejoindre les pays du « Premier monde » au prix de leur vie. Bien que le pays ait amélioré les infrastructures et la productivité du pays, pendant son long mandat de première ministre, Sheikh Hasina (destituée le 5 août 2024 à la suite d’un soulèvement étudiant et populaire) avait instauré un climat de répression et d’autoritarisme qui a conduit nombre de ses compatriotes à chercher, coûte que coûte, de meilleures perspectives d’avenir ailleurs.

Plus à l’Ouest, l’Inde, en plus d’être le plus grand exportateur de main-d’œuvre au monde, est également un pays d’immigration, en particulier pour les réfugiés des pays limitrophes, compte tenu de la situation politique dans leurs pays. Ils ne sont toutefois pas toujours bien perçus par le gouvernement et l’opinion publique locale, qui craignent qu’ils ne viennent grossir les rangs de la minorité musulmane. Lors du printemps qui a précédé les élections générales de début juin 2024, le Premier ministre, Narendra Modi, avait exhumé et appliqué une loi votée en 2019 qui modifie le code de la nationalité indienne (Citizenship Amendment Act - CAA)50SHARMA, Chetna, “National Register of Citizens and Citizenship Amendment Act 2019 : Following the Logic of Citizenship Securitization in India”, Journal of Ethnic and Migration Studies, Special Issue, August 2024, online., donnant accès à celle-ci aux minorités religieuses hindoue, sikhe, bouddhiste, jaïne, parsie et chrétienne des pays voisins à majorité musulmane (Pakistan, Bangladesh et Afghanistan). Cette nouvelle loi a immédiatement déclenché de vastes protestations dans tout le pays, mais pour des raisons parfois opposées. Alors que les minorités musulmanes déploraient une mesure discriminatoire à leur égard, les nationalistes hindous, poussés par le gouvernement de l’État d’Assam, voyaient dans cette loi une occasion de légaliser le statut de personnes dangereuses pour l’ordre public. Parallèlement, les autorités indiennes estiment à 2,5 millions le nombre d’Indiens qui quittent la péninsule chaque année, principalement à destination des États-Unis, de la Malaisie, des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite. Aux États-Unis, 1,2 million d’immigrés indiens hautement qualifiés attendent depuis des années d’obtenir leur carte de résidence illimitée (Green Card) : bien qu’ils y aient droit, la bureaucratie américaine retarde sa délivrance afin de respecter une politique de quotas annuels d’octrois de ce document51KABLIS Lubna, “Over a Million High-Skilled Indians are Waiting Endlessly for Employment-Based Green Card”, The Times of India du 16 avril 2024..

Plus au Nord, au Népal, l’exode des jeunes prend depuis quelques années des proportions inquiétantes. De 2019 à 2022, le ministère népalais du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale a accordé plus d’un million d’autorisations de sortie du territoire pour travail. Les transferts de fonds envoyés par ces travailleurs représentent une contribution significative à l’économie népalaise, avec un afflux record d’environ 9,17 milliards de dollars pour l’année fiscale 2022-2023. Cependant, ces envois de fonds élevés s’accompagnent d’une vulnérabilité et d’une exploitation croissantes des travailleurs à l’étranger, ainsi que d’une escalade impressionnante des décès (près de 4 700 travailleurs migrants népalais ont perdu la vie entre 2019 et 2023). Afin d’assurer un apport économique crucial à leurs familles, les migrants népalais semblent prêts à tout, même à s’enrôler dans l’armée russe (via un programme de recrutement indien) pour combattre en Ukraine. En janvier 2024, le Népal a fait appel à la Russie pour rapatrier au moins 200 jeunes Népalais enrôlés dans l’armée russe, dont 12 ont déjà perdu la vie52HARRIS, Amjad, “Dying to Work Abroad : Why Nepalese Migrants are Fighting Other People’s Wars”, The Interpreter du 15 février 2024..

En se déplaçant vers l’Ouest, vers l’Afghanistan et le Pakistan, le paysage économique, politique et humanitaire devient extrêmement critique. Alors que le régime des mollahs semble se désintéresser de la lutte quotidienne de la population afghane53MATHEOU, Alexander,»International Assistance to Afghanistan needs to Adapt to the ‘New Normal’», Aljazeera du 7 juin 2024. pour sa survie, depuis novembre 2023, le Pakistan a procédé à un programme d’expulsions de plus de 1,7 million d’Afghans sans papiers présents sur son territoire, parfois depuis plusieurs décennies. Après une série d’inspections tous azimuts dans les quartiers à majorité afghane des grandes villes pakistanaises, les autorités locales ont ordonné à tous les sans-papiers de quitter volontairement le pays avant que, quelques jours plus tard, cet exode ne se fasse par la force. Tandis que les bulldozers détruisaient les maisons des Afghans, 531 000 personnes évacuées au cours d’une première phase des expulsions ont dû entasser à la hâte tout ce qu’elles pouvaient emporter sur les toits des nombreux bus en route vers le sud de l’Afghanistan54L’opération a été très médiatisée et rapportée par l’ensemble de la presse internationale, même à travers des vidéos. Pour la France, voir, par exemple, l’article de LANDRIN, Sophie, “Le Pakistan expulse des milliers de réfugiés : «  Je retourne en Afghanistan, où je n’ai personne, seul Dieu pourra m’aider "", Le Monde du 3 novembre 2023.. Pour beaucoup d’entre elles, nées au Pakistan, c’est la première fois qu’elles allaient dans le pays d’origine de leurs parents. Le gouvernement pakistanais a justifié cette opération par la nécessité de mettre fin à une longue série d’attentats perpétrés par des organisations terroristes basées en Afghanistan. En juillet 2024, la deuxième phase des expulsions a été déclenchée, ce qui porte le nombre des Afghans rapatriés à environ 600 000 en l’espace d’un mois. Les prochaines expulsions sont censées intervenir dans les mois qui viennent.

Les « pays pétroliers » du Moyen-Orient : Iran, Irak et Golfe arabo-persique

La politique pakistanaise de rapatriement forcé des Afghans en situation irrégulière a été imitée par l’Iran, qui a fixé un ultimatum à ceux-ci par le biais d’un décret promulgué en mars 2024 : partir de leur propre initiative ou être reconduits de force à la frontière. Pour l’exécutif de Téhéran, il s’agit de la formalisation d’une pratique qui a déjà conduit à l’expulsion de quelque 400 000 Afghans au cours de l’année écoulée. Le gouvernement iranien estime en effet que le pays est saturé de migrants, et surtout de réfugiés. C’est pourquoi, en plus de réduire le nombre de permis de séjour, il envisage de construire un mur le long de la frontière avec l’Afghanistan, dans la province de Khorasan Razavi, afin d’empêcher les migrants de la franchir55(Auteur anonyme), “Over 40 Projects to be Implemented to Organize Foreign Nationals”, Teheran Times du 1er juin 2024..

Dans l’Irak voisin, en revanche, la situation dans les différents camps de déplacés internes situés sur le territoire anciennement contrôlé par l’État islamique s’améliore lentement. Depuis le début du mois de juillet 2024, le Ministère irakien des migrations et des évacués a organisé le retour progressif des réfugiés des camps d’Ashti, Dohuk, Sulaymaniyah, Hassan Sham et Khazir vers leurs villes et villages d’origine, ainsi que le retour de nombreux Yézidis56C’est une population ethniquement kurde, mais pratiquant une religion monothéiste, le yézidisme, préislamique et pré-zoroastrienne, qui contient des éléments tirés de l’islam et d’autre cultes locaux. Pendant l’occupation de leur territoire par Daech, les Yézidis ont été violemment persécutés et massacrés. à Sinjar. Les quelque 5 000 personnes concernées ont bénéficié d’une aide publique à la réintégration dès leur réinstallation dans leurs lieux de provenance57Informations fournies par l’Agence de Presse irakienne..

Plus au Sud, dans la péninsule arabique, les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG : Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Bahreïn et Oman) dépendent totalement de la main-d’œuvre étrangère sur le plan économique, mais le système de recrutement et de gestion de celle-ci est critiqué depuis des décennies tant par les agences de l’ONU (notamment le Bureau international du travail) que par les grandes organisations internationales de défense des droits de l’homme. Au cœur des problèmes se trouve toujours la « Kafala », une procédure de recrutement du travailleur immigré par « parrainage », qui le lie en tout (séjour, horaires de travail, salaire, durée du contrat de travail, possibilité de quitter l’emploi ou le pays d’accueil) à son employeur. Bien que diverses réformes du code du travail aient eu lieu dans tous les États membres du CCG, elles restent globalement insuffisantes et inappliquées58BABAR, Zahra, “The Buying of Freedom: Migrant Workers and the « Azad » Visa in the Persian Gulf”, International Migration, n° 1, 2024, pp. 1-14.. S’il est désormais possible pour un étranger de changer d’emploi après que son employeur lui ait délivré un « certificat de non-objection », il n’est pas rare qu’au lieu de l’établir, certains employeurs renvoient aux agences de recrutement les employés dont ils n’ont plus besoin.

Au Bahreïn, la Kafala a été formellement abolie (une première fois en 2009, puis une autre fois en 2016), mais l’intense campagne d’expulsions des migrants irréguliers en cours depuis 2023 a mis en lumière la grande vulnérabilité des travailleurs étrangers, qui sont placés directement dans des centres de détention surpeuplés et insalubres dès l’expiration de leur permis. La loi prévoit que l’État prenne en charge le coût du voyage de rapatriement, mais ne prend pas en considération le fait que le migrant ait pu avoir des enfants pendant son séjour sur le territoire, et pour lesquels les frais du trajet ne sont donc pas pris en charge. Au Qatar, malgré deux réformes promulguées en 2016 et 2020 en vue des chantiers colossaux pour la Coupe du monde de football de 2022, les conditions de travail des migrants continuent d’être déplorables. En Arabie saoudite, le coût élevé des frais d’embauche d’étrangers sert souvent de justification aux employeurs pour les exploiter. Bien qu’atténuée par une série de réglementations, la Kafala y est toujours appliquée. Il en va de même aux Émirats arabes unis, bien que le pays soit celui qui a le plus progressé en la matière. Par ailleurs, à partir du 1er septembre 2024 et pendant deux mois, les migrants en situation irrégulière (la plupart étant des migrants qui sont restés après l’expiration de leur permis de séjour), auront la possibilité d’être régularisés. Entre 65 000 et 135 000 personnes pourraient bénéficier de cette mesure.

Dans tous ces pays de la péninsule arabique, la vie des migrants est particulièrement difficile. Si les hommes qui travaillent sur les chantiers de construction sont exposés à de très fortes chaleurs, lesquelles se révèlent souvent fatales59En principe, depuis le 1ᵉʳ juin 2024, l’ensemble des pays membres du Conseil de coopération du Golfe sont obligés d’accorder des pauses aux ouvriers du BTP pendant les heures les plus chaudes de la journée. ; de leur côté, les femmes embauchées comme domestiques sont régulièrement victimes d’abus sexuels et de violences60McQue, Katie, “‘Every Day I cry’: 50 Women Talk about Life as a Domestic Worker under the Gulf’s Kafala System”, The Guardian du 25 avril 2024.. Pour ces femmes, se défendre physiquement signifie s’exposer à des procès sommaires et à être paradoxalement reconnues coupables d’agression à l’encontre de leurs employeurs. Ces travailleurs immigrés sont presque toujours attirés dans les pays du Golfe arabo-persique, par des agences de placement, qui sous couvert de fausses promesses, les placent dans une situation de semi-esclavage moderne.

Parallèlement, dans le seul pays pauvre de la région, le Yémen, à ce jour, les migrants éthiopiens et somaliens qui tentent de se rendre en Arabie saoudite sont interceptés à la frontière et parfois tués en toute impunité par l’armée saoudienne61HORWOOD, Chris ; FROUWS, Bram, “Saudi Border Killings Continue”, Mixed Migration Center du 5 juin 2024..

Le Proche-Orient méditerranéen, terre de conflits et de tensions : Bande de Gaza, Liban, Syrie et Turquie

En remontant vers la Méditerranée, toute la zone allant de la bande de Gaza à la frontière turco-syrienne est en proie à des conflits, accompagnés de graves crises humanitaires et économiques. L’UE craint un exode possible de réfugiés de cette région, oubliant toutefois que seuls les individus et les groupes disposant de ressources économiques suffisantes (une infime minorité) tenteront de partir vers l’Occident. Les Gazaouis les plus aisés, par exemple, se sont engagés sur la voie de la migration internationale bien avant le 7 octobre 2023 et le début de la guerre entre Israël et le Hamas62RAFENBERG, Marina, “Avant la guerre, une filière d’émigration des Gazaouis vers l’Europe en plein essor”, Le Monde du 29 novembre 2023.. Au cours du premier semestre de 2023, en effet, les Palestiniens de Gaza ont été les plus nombreux (3 000) à débarquer sur les côtes grecques via la Turquie, après avoir franchi le point de passage de Rafah en Égypte et pris un avion pour Le Caire. Le coût moyen du voyage est d’environ 5 000 dollars, alors qu’un travailleur de la bande de Gaza gagne environ 8 euros par mois. Actuellement, la quasi-totalité de la population de la bande de Gaza a été déplacée à l’intérieur de son territoire et n’a pratiquement aucune chance d’en franchir la frontière.

Au Liban, en revanche, coexistent des situations et des groupes très hétérogènes : réfugiés syriens, camps de réfugiés, zones évacuées en raison d’opérations et d’attaques militaires, Libanais victimes de la crise économique et Libanais disposant de moyens suffisants pour s’offrir les services de domestiques étrangers. Depuis le début de l’année 2024, les bateaux de migrants irréguliers, qui autrefois se dirigeaient depuis le Liban vers la Méditerranée centrale, accostent à proximité des côtes chypriotes, à 150 km au large de Beyrouth. Avec l’arrivée d’à peine un millier de réfugiés en six mois, le gouvernement chypriote a déclaré que ses capacités d’accueil étaient totalement saturées et a sollicité en urgence l’aide de ses partenaires européens, en mai 2024. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé lors d’une visite à Beyrouth que l’UE octroierait une aide financière d’un milliard d’euros au Liban pour qu’il renforce le contrôle de ses frontières63Article non signé, “L’Europa prova a frenare i flussi di migranti dal Libano, scatenati dala guerra a Gaza”, Today Europe du 2 mai 2024..

La mission d’Ursula von der Leyen au Liban ne s’est cependant pas limitée à obtenir que le Liban s’engage à mieux contrôler ses frontières et, par voie de conséquence, à faire baisser les flux migratoires depuis son territoire, mais elle était aussi censée étudier la possibilité de déclarer « zones sûres » certaines parties de la Syrie en vue du retour de ses réfugiés6411.11.11, ACCESS CENTER FOR HUMAN RIGHTS (ACHR), CENTRE LIBANAIS DES DROITS HUMAINS (CLDH), PAX, Upinion, “The Risks and Perils of an EU-Lebanon Migration Deal”, Briefing Paper, Bruxelles, April 2024, pp. 1-17.. En effet, dans le Vieux continent, la faible visibilité médiatique actuelle de la guerre civile en syrie a conduit certains gouvernements européens à estimer que le danger sur ce territoire avait désormais cessé. En réalité, les organismes qui suivent de près l’évolution de la situation syrienne continuent de publier des rapports quotidiens sur les attaques, les échanges de tirs d’artillerie et les affrontements entre les différentes forces armées sur le sol syrien. La Syrie est aujourd’hui divisée entre au moins six belligérants : le régime de Bachar el-Assad (75 % du territoire), le Gouvernement syrien du salut (gouvernorat d’Idlib), les forces armées turques qui occupent des bandes de territoire au Nord, les Kurdes des Forces démocratiques syriennes qui contrôlent la région du Nord-Est, les rebelles du Commando révolutionnaire stationnés à la frontière avec la Jordanie et l’Irak, ainsi que des milices de l’État islamique qui contrôlent plusieurs poche du territoire. En 2023, le HCR indiquait que seuls 38 000 réfugiés syriens étaient rentrés dans leur pays, un chiffre bien inférieur à celui de 2022.

Enfin, plus au Nord, en Turquie, l’économie, bien qu’en croissance, souffre d’une inflation excessive et de l’infiltration de réseaux criminels internationaux liés à tout type de trafic65Article non signé, “Turkey’s Economy has improved, but its Foreign Policy is Still Messy”, The Economist le 11 décembre 2023.. D’une part, un nombre croissant de jeunes diplômés turcs, notamment en médecine, préfèrent émigrer vers l’UE ou les États-Unis à la recherche de meilleures opportunités salariales66BOURCIER, Nicolas, “En Turquie, les jeunes diplômés de plus en plus tentés d’émigrer : «  Moi aussi, je veux partir "", Le Monde du 26 avril 2024. ; d’autre part, les quelque trois millions de réfugiés syriens sont réticents à l’idée de retourner dans leur pays. Dans les campagnes du sud de l’Anatolie, les travailleurs saisonniers syriens rivalisent facilement avec les ouvriers agricoles locaux, acceptant des conditions de travail plus difficiles et des salaires plus bas. Pendant ce temps, le sentiment xénophobe à l’égard de la population syrienne augmente, alimenté par des discours et des vidéos diffusés sur les réseaux sociaux par l’extrême droite, en particulier par le Parti du mouvement nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi [MHP]), membre de la coalition gouvernementale. Entre juin et juillet 2024, les violences sexuelles présumées commises par un Syrien sur sa cousine de sept ans a suffi pour déclencher à Kayseri, une ville située au centre de la Turquie, trois jours d’émeutes populaires contre la communauté syrienne, qui représente environ un quart de la population de ce chef-lieu67KORKMAZ, Beşire, “Kayseri olayları ve Suriyeli mülteciler : Toplumsal krizler bilgi akışını nasıl etkiliyor?” (Événements de Kayseri et réfugiés syriens : comment les crises sociales affectent-elles la circulation de l’information ?), Teyt du 17 juillet 2024..

Afrique

Le Sud de l’Afrique Australe : Afrique du Sud, Zimbabwe et Mozambique

En traversant le continent africain du Sud au Nord, le premier pays rencontré est l’Afrique du Sud, deuxième destination des migrants en Afrique, après la Côte d’Ivoire, et première économie du continent. Depuis plusieurs années, les gouvernements successifs durcissent les conditions d’obtention des permis de séjour et cherchent à expulser les étrangers en situation irrégulière. Parmi ces derniers, plusieurs centaines de milliers résident sur le territoire depuis des décennies et attendent depuis longtemps leur régularisation, entravée par des lenteurs bureaucratiques. Environ 145 000 étrangers (toutes nationalités confondues) sont ainsi concernés, souvent des conjoints de Sud-Africains, et environ 200 000 Zimbabwéens titulaires d’un « permis spécial » de résidence et de travail68Le permis d’exemption zimbabwéen (ZEP) a permis aux Zimbabwéens de bénéficier d’une exemption de visa. (instauré en 2010). À Prétoria, le nouvel exécutif, en place depuis juillet 2024, a prolongé le permis de séjour des premiers jusqu’au 31 décembre prochain, tandis que les seconds bénéficient d’une prorogation de leur permis jusqu’au printemps 2025. Leur avenir reste pour l’instant en suspens69VERWOERD, Melanie, “New Home Affairs Minister Schreiber off to a Promising Start - but Challenges Remain”, Daily Maverick du 21 juillet 2024.. Comme dans d’autres parties du monde, en Afrique du Sud les partis politiques aux positions anti-immigrés recueillent un large consensus électoral70GORDON, Steven Lawrence, “South African Attitudes towards Refugee Settlement : Examining the Importance of Threat Perceptions”, Journal of Refugee Studies, n° 2, June 2024, pp. 486-502.. Les associations de réfugiés et de demandeurs d’asile (principalement d’Éthiopie, de la RDC et de Somalie) et la société civile qui les soutient dénoncent de leur côté une nouvelle loi en matière de santé signée le 15 mai 2024, qu’elles jugent discriminatoire et xénophobe, car elle exclut les demandeurs d’asile adultes de la liste des personnes pouvant bénéficier de soins médicaux pris en charge par la nouvelle assurance maladie71BREEN, Nicole; SCOTT, Ashley, “Open letter to the Health Minister : NHI a disastrous blow to asylum seekers in SA”, News24 du 17 juillet 2024.

Plus au Nord, la zone frontalière entre l’Afrique du Sud et le Zimbabwe, près de Musina, dernière ville sud-africaine avant la frontière sur le fleuve Limpopo, est devenue un point de passage privilégié pour les migrants irréguliers et le commerce transfrontalier illégal. Dans cette zone, la clôture qui sépare les deux pays est en très mauvais état et les gardes-frontières acceptent volontiers des pots-de-vin. Musina bénéficie économiquement de la présence des frontaliers zimbabwéens, qui alimentent le commerce et constituent le socle de la main-d’œuvre locale. Si la plupart de ceux qui franchissent illégalement la frontière sud-africaine connaissent parfaitement le territoire et sont rarement appréhendés, les autres migrants qui s’aventurent seuls risquent non seulement d’être interceptés par les gardes-frontières, mais aussi d’être victimes de gangs criminels qui se cachent dans la brousse environnante72CHUTEL, Lynsey; ELIGON, John, “A Thriving Border Town Undercuts South Africa’s Anti-Immigrant Mood”, The New York Times du 24 décembre 2023. ou d’être dévorés par les crocodiles. Pays d’émigration, le Zimbabwe est aussi un pays de transit, notamment pour les personnes qui fuient les pays de la Corne de l’Afrique. Le principal point d’entrée, via la Zambie, se trouve au nord-ouest du territoire, près des chutes Victoria73NCUBE, Leonard, “10 Ethiopian Illegal Immigrants Convicted, Fined $300 Each”, The Chronicle du 31 janvier 2024..

À l’Est, au Mozambique, dans la province de Cabo Delgado, dans le sud du pays, une insurrection armée oppose l’État islamique (anciennement « al-Shabaab ») à l’armée mozambicaine et à ses alliés rwandais et sud-africains, est toujours d’actualité. Au cours du premier semestre de 2024, des milices affiliées à l’État islamique ont semé la terreur dans un vaste territoire situé entre les districts de Macomia, Meluco et Muidumbe, décapitant des centaines de personnes et brûlant des villages entiers74MILLER, Sarah; WOOD, Mark, “Dangerous Territory. A Deepening Humanitarian Emergency in Northern Mozambique”, Refugees International, April 2024, pp. 1-19.. Face à cette violence, 100 000 personnes ont choisi de partir, venant ainsi s’ajouter au million de personnes ayant dû fuir depuis 201775Cf. Assessment Capacities Project (ACAPS), Mozambique - Conflict in Cabo Delgado, April 2024, 5 p.. La plupart de ces nouveaux déplacés ont été accueillis dans diverses structures ou par des connaissances, notamment à Pemba, la capitale régionale.

Îles de l’océan indien : Madagascar et archipel des Comores

Au large du Mozambique, Madagascar, pays très pauvre, compte beaucoup sur sa diaspora dispersée dans le monde entier pour ses apports au niveau économique et technique. L’institut malgache de la statistique dispose de données très obsolètes, tant sur le nombre de Malgaches résidant à l’étranger que sur les montants de leurs transferts de fonds. Néanmoins, la « Grande île » a créé depuis plus d’une décennie une « Direction de la diaspora » au sein du ministère des Affaires étrangères et interdit depuis 2013 à ses ressortissants d’accepter des emplois dans le secteur des services domestiques dans les pays du Golfe arabo-persique. En 2024, la police locale a démantelé plusieurs réseaux criminels impliqués dans le trafic d’êtres humains76Voir, à titre d’exemple, LÉONARD, Hajatiana, “Traite de personne [sic !] - Deux Ghanéens et un Malgache incarcérés”, L’Express de Madagascar du 24 février 2024.. Pendant ce temps, la crise économique et le dérèglement climatique qui affectent le pays incitent les populations vivant autour de l’aire mixte (terrestre et marine) protégée du Menabe Antimena, une région du centre-ouest de Madagascar, à s’y installer et à transformer cette zone riche en biodiversité en terres agricoles77Voir l’article non signé, “Afflux de migrants : un projet pour sauver l’aire protégée du Menabe Antimena”, Moov du 25 avril 2024.. Parallèlement, au nord de l’île, au cours du premier semestre 2024, plusieurs dizaines de migrants, malgaches et originaires de pays de la Corne de l’Afrique, ont été interceptés par les autorités malgaches alors qu’ils s’apprêtaient à mettre le cap sur l’île de Mayotte78Mparany, Gustave, “Antsohihy - Une vingtaine de migrants incarcérés”, L’Express de Madagascar du 3 août 2024..

Ce département français situé dans l’archipel des Comores connaît une grave crise économique, sociale et sécuritaire en raison notamment (mais pas seulement) de la pression migratoire à laquelle il est soumis. Poste avancé de la France et de l’Union européenne dans l’océan Indien, Mayotte attire depuis plusieurs années des Comoriens, en situation irrégulière qui représentent aujourd’hui environ la moitié de ses 320 000 habitants. Plus récemment, le département a également dû faire face à l’arrivée de quelques centaines de Malgaches et de quelques dizaines d’Africains originaires de la région des Grands Lacs. Outre le chômage, la pauvreté et le manque de services, les Mahorais sont, dans leur grande majorité, surtout exaspérés par la très forte augmentation de la criminalité, qui est le fait de nombreux mineurs et de diverses bandes, armés de poignards et de machettes, et particulièrement habiles pour échapper aux forces de l’ordre. Les Mahorais comme les autorités nationales françaises désignent les étrangers en situation irrégulière comme les principaux responsables du malaise actuel. Le gouvernement a donc pris une série de mesures visant à identifier les sans-papiers, à démolir les bidonvilles où ils vivent, à les expulser de l’île et à intercepter les nouveaux arrivants. Au printemps 2023, le ministère français de l’Intérieur a ainsi lancé une vaste opération baptisée Wuambushu (« reprise en main »), qui a divisé l’opinion publique locale et hexagonale. À la fin de l’année 2023, en dépit du déploiement de moyens importants, la situation n’avait guère évolué, avec des chiffres très proches de ceux de 2022 : 661 embarcations (Kwassa) de migrants irréguliers interceptées (+16 %), 8 869 clandestins interpellés en mer (+8 %), 24 467 personnes reconduites à la frontière (- 4 %) et 701 cases détruites79L’opération Wuambushu devait à l’origine être menée dans la discrétion parallèlement à l’opération officielle Shikandra, avec laquelle elle partage les mêmes objectifs mais dont les résultats sont publiés régulièrement par la Préfecture de Mayotte. De fait, les deux opérations ont fusionné, Wuambushu se voulant un renfort ponctuel à Shikandra. Voir, GUIDI, Elie, “Mayotte : ce que l’on sait de l’opération Wuambushu 2 qui va débuter”, La Croix du 15 avril 2024.. Face à ce bilan plutôt modeste au regard des attentes, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, annonçait en février 2024 une mesure devant permettre selon lui de résoudre ces problèmes : une nouvelle limitation du droit du sol en dehors de la France métropolitaine et en particulier à Mayotte80TALPIN, Jérôme, “À Mayotte, Gérald Darmanin annonce la suppression du droit du sol dans l’archipel pour faire taire la colère de la population”, Le Monde du 13 février 2024.. Au vu de la situation politique actuelle en France (changement de gouvernement), cette annonce n’a pas été suivie d’effet.

Pays de transit vers le Sud : Tanzanie et Zambie

Sur le continent, la Tanzanie et la Zambie jouent principalement le rôle de pays de transit pour les migrants en provenance des pays de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique centrale désireux de se rendre en Afrique du Sud. La Tanzanie a ainsi renforcé ses contrôles d’identité à la recherche de migrants illégaux, punit plus sévèrement les passeurs qui facilitent leur entrée sur son territoire et sanctionne de trois mois de détention les migrants irréguliers avant de les expulser. Il arrive très souvent cependant que ce délai se prolonge par simple « oubli » de la part de l’administration locale, bien que le gouvernement s’inquiète du coût exorbitant du maintien en prison d’environ 4 400 étrangers irréguliers, un coût qui s’élève à environ 2,5 millions de dollars par an81NACHILONGO, Hellen, “Tanzania: Ethiopian Migrants Languish in Prison. Many remain trapped in Detention due to a Lack of Resources to Deport Them”, Institute for War & Peace Reporting du 18 décembre 2023.. Les migrants illégaux qui parviennent toutefois à traverser le vaste territoire tanzanien font généralement halte à Tunduma, une ville située à la frontière entre la Tanzanie et la Zambie82Voir, entre autres, MSOKWE, David, “The Challenges Facing the Management of Immigration in Tanzania and Zambia : A case of Tunduma and Nakonde”, Mkwawa Journal of Education and Development, n° 2, 2018, pp. 72-93. 10.37759/mjed.2018.2.1.5.. C’est là que certains migrants, des Éthiopiens le plus souvent, se dissimulent dans des espaces exigus à bord de camions en partance pour l’Afrique du Sud. Il n’est pas rare que des passagers clandestins meurent par asphyxie, leur corps étant ensuite brûlés et abandonnés en chemin.

En Zambie, la capitale Lusaka est un point de passage obligé pour les migrants en raison de sa position stratégique et des possibilités qu’elle offre en matière d’emploi. Les étrangers originaires de tous les continents présents dans cette ville cosmopolite peuvent ainsi gagner l’argent nécessaire pour éventuellement poursuivre leur trajet vers le Sud83BOYER, Paul ; CARTON, Rémi, “Lusaka, plaque tournante des migrations”, Le Monde diplomatique de janvier 2024.. Cependant, en 2024, comme la Tanzanie, le gouvernement zambien a renforcé ses contrôles d’identité et des transports, procédant à l’arrestation d’environ un millier de personnes au cours du premier semestre de l’année.

Les Grands Lacs, terre de conflits et de convoitises : RDC, Rwanda et régions avoisinantes

Plus au Nord, le long de la ligne qui s’étend des lacs Kivu et Édouard, dans la région englobant le nord-est de la RDC (Nord-Kivu et Ituri) jusqu’au sud de l’Ouganda, un conflit interminable oppose depuis quarante ans des forces qui convoitent les ressources minières et pétrolières locales ainsi que les espèces sauvages de la faune à des fins de trafic illicite. De nombreux acteurs sont impliqués dans ce conflit : des États (Rwanda, Ouganda, Burundi, Congo RDC, Angola, Zimbabwe, Botswana), des armées régulières, des milices (au moins 17 groupes, dont notamment le Mouvement du 23 mars84Cette date correspond à celle du 23 mars 2009, lorsqu’un accord de cessez-le-feu avait été signé entre les rebelles du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) et le gouvernement de Kinshasa, marquant l’intégration des milices insurgées dans l’armée régulière congolaise. Estimant que cet accord avait été bafoué, plusieurs militaires réintégrés se sont donc mutinés trois ans plus tard. ou « M23 » et les Forces démocratiques alliées), des braconniers, des mercenaires et des entreprises multinationales. Ces affrontements violents affectent les communautés locales et l’environnement. En République démocratique du Congo, en octobre 2023, au total 6,9 millions de personnes étaient des déplacées internes, et depuis, ce nombre a certainement augmenté. Dans le seul Nord-Kivu, 1,77 million de personnes ont déjà été contraintes de fuir à cause des attaques du groupe rebelle « M23 ». Cette milice, constituée en 2012 par des officiers dissidents de l’armée congolaise, se consacre au commerce illicite de minerais, en particulier le coltan85Le “coltan” est un minerai qui tire son nom de la contraction “columbite-tantalite”, sa valeur dépend de sa teneur en tantalite. Celui que l’on extrait en République démocratique du Congo en est très riche. Il est utilisé pour la fabrication d’appareils photos, de téléphones portables et de nombreux autres appareils électroniques., et bénéficie du soutien présumé du Rwanda. Suite à l’avancée du M23 dans le Nord-Kivu, des massacres ont eu lieu au cours de l’été 2024 dans les villes de Lubero et de Kanyabayonga. La guerre s’est étendue au-delà du Nord-Kivu : plus de 77 700 personnes ont dû fuir vers le Sud-Kivu et, depuis avril 2024, les affrontements armés dans le territoire de Fizi ont provoqué la fuite de près de 30 000 personnes. La situation dans la province d’Ituri reste tout aussi instable et imprévisible86Les informations sur les provinces de la RDC affectées par les conflits proviennent des agences onusiennes, notamment de l’OIM et du HCR..

De l’autre côté de la frontière orientale de la RDC, le Rwanda, dirigé par le dictateur Paul Kagame connaît une croissance économique, et tente de se distinguer sur la scène internationale par sa politique d’accueil généreuse des migrants forcés87SANDERSON, Sertan; SOST, Annika, “Rwanda explained : From politics to Human Rights to Migration”, Deutsche Welle du 23 avril 2024.. Quelque 135 000 réfugiés, dont 62 % de Congolais (RDC) et 37,5 % de Burundais, vivent actuellement sur son territoire, répartis dans cinq camps, mais qui disposent de la liberté de circuler et de travailler. Après avoir conclu des pactes éphémères, un avec Israël en 2017, un avec le Danemark en 2021, et un autre avec le HCR en 2024 en vue de la réinstallation de réfugiés se trouvant actuellement en Libye, le Rwanda s’est retrouvé au centre de l’attention médiatique à la suite des accords que le pays a signés avec le Royaume-Uni afin d’accueillir tous les demandeurs d’asile se présentant sur le sol britannique après avoir traversé la Manche illégalement. L’accord entre les deux pays, signé le 5 décembre 2023 du côté britannique par le Premier ministre conservateur Rishi Sunak, a depuis été dénoncé par son successeur travailliste, Keir Starmer, le 5 juillet 2024. Cet accord prévoyait le versement immédiat de 240 millions de livres au Rwanda, dès la fin décembre 2023, auxquels devaient s’ajouter 130 autres millions de livres différés sur cinq ans, ainsi qu’une somme exceptionnelle de 120 millions de livres pour un premier envoi de plus de 300 demandeurs d’asile et 150 000 livres pour chaque personne envoyée88MORTON, Becky, “UK hopes to Recoup Cash from scrapped Rwanda Scheme”, BBC du 8 juillet 2024.. L’annulation de l’accord, acceptée sans trop de protestations par le Rwanda, ne prévoit pas, en principe, la restitution du montant déjà octroyé.

La Corne de l’Afrique, fabrique de réfugiés : Somalie, Éthiopie, Érythrée, Kenya

En remontant vers la Corne de l’Afrique, nous arrivons dans une aire géographique caractérisée par des conflits endémiques, une insécurité générale, des populations déplacées, des camps de réfugiés et des personnes cherchant à fuir coûte que coûte (sans papiers ni visas) les pays concernés. Si l’on excepte le Kenya et Djibouti, le tableau politique et humanitaire global est très sombre. La Somalie a volé en éclats en raison de la faiblesse du gouvernement de Mogadiscio et de la présence du « Mouvement des jeunes combattants pour l’islam » (Ḥarakat ash-Shabāb al-Mujāhidīn), un mouvement de guérilla terroriste établi dans la partie centrale et sud du pays. L’Éthiopie, quant à elle, subit toujours les répercussions de la « guerre du Tigré », qui a exacerbé les tensions ethniques entre les Tigrines, les Ahmara et les Oromo, empêchant près de 4 millions de personnes déplacées de revenir dans leurs villages d’origine. Enfin, l’Érythrée est toujours soumise à la dictature de fer d’Isaias Afewerki, qui a transformé le pays en une grande caserne, qu’il voudrait hermétique. Les Erythréens qui tentent de quitter le pays risquent d’être abattus par les gardes-frontières, tandis que ceux qui arrivent à s’enfuir, exposent leurs proches à des représailles de la part de l’armée89VILAS MUÑIZ, Sofia, “The World’s Fastest Emptying Nation: Eritrea”, The Security Distillery du 14 juin 2024..

Bien que tous ces pays accueillent des réfugiés provenant des pays voisins, ce sont surtout le Kenya et l’Éthiopie qui sont considérés, et se considèrent, comme les principaux pays destinataires de la migration forcée dans cet espace régional. Le Kenya, qui accueille quelque 600 000 réfugiés et demandeurs d’asile, cherche depuis quelques années à adopter une approche novatrice en matière de gestion de ses camps de réfugiés. Après avoir promulgué une nouvelle loi sur les réfugiés en 2022, le gouvernement kényan et le HCR ont dévoilé début 2024 un nouveau plan d’action pluriannuel appelé Shirika (« réunification » en swahili), qui envisage de transformer les immenses camps de Kakuma et Dadaab (qui existent depuis très longtemps) en des lieux plus ouverts90MILLER, Sarah ; KITENGE, David, “Shirika Refugee Plan is Model for Future”, Refugees International du 24 novembre 2023.. Ce nouveau plan s’inspire de ce qui a été fait dans le camp de Kalobeyei. Réfugiés, administration locale, autorités kenyanes et divers acteurs ont fait en sorte que celui-ci, autrefois fermé, devienne auto-suffisant et que les réfugiés qui s’y trouvent participent à la vie sociale et économique du pays.

Au printemps 2024, l’Éthiopie a également entrepris d’imiter le Kenya en appliquant cette « gouvernance » à la gestion des quelque 966 200 réfugiés que compte le pays, répartis dans 24 camps91MONYANI, Margaret, “Kenya and Ethiopia could lead the Way in Africa on Effective Migration Governance”, The Reporter du 20 janvier 2024.. Outre les difficultés liées aux ressources économiques et à la guerre civile en cours, la mise en œuvre de ces projets se heurte à l’insuffisance des structures juridiques et sociales qui permettraient de garantir une bonne intégration des réfugiés dans le tissu économique et social de l’Éthiopie. Entre-temps, en raison des affrontements sanglants qui se sont déroulés à l’ouest du pays au printemps 2024, les quelque 53 000 Soudanais qui ont trouvé refuge en Éthiopie ont découvert une réalité bien différente de celle envisagée par le gouvernement éthiopien. En effet, au sein même des camps gérés par le HCR, ils ont été attaqués par des milices locales et ont dû fuir à plusieurs reprises dans des forêts infestées de dangers92NASHED, Mat, “Sudanese Refugees hiding in Ethiopian Forest to escape Bandits and Militias”, Aljazeera du 10 juillet 2024.. Parallèlement, de nombreux Éthiopiens en quête de conditions de vie meilleures émigrent dans la péninsule arabique et en Afrique australe, sans que leur gouvernement ne soit en mesure de les retenir ou de les protéger une fois sur place93MUTAMBO, Aggrey, “Ethiopia to repatriate 70 000 Nationals from Saudi Arabia”, The East African du 30 mars 2024..

Le Sahara occidental, théâtre de guerres civiles sans issue : Soudan, Soudan du Sud, Tchad, Centrafrique

Dans l’ouest de la Corne de l’Afrique, au Soudan, une guerre civile « oubliée » oppose depuis le 15 avril 2023 les deux protagonistes du dernier coup d’État (2021) : le général Abdel Fattah al-Burhan, commandant des Forces armées soudanaises (SAF) composées de 300 000 soldats réguliers, a tenté d’intégrer à ses troupes l’armée de Mohamed Hamdan « Hemedti » Dagalo, chef des Forces de soutien rapide (RSF) qui comptent 100 000 hommes très bien équipés. Abdel Fattah Al-Burhan contrôle les territoires situés à l’est le long de la mer Rouge, les frontières avec l’Érythrée et l’Éthiopie, le sud-est du pays et les rives du Nil au nord de Khartoum. De son côté, « Hemedti » exerce son pouvoir sur la partie occidentale du Soudan — toutes les régions frontalières avec l’Égypte occidentale, la Libye, le Tchad (Darfour), la République centrafricaine et une grande partie de la zone frontalière avec le Soudan du Sud —, ainsi que sur les territoires majeurs que sont la capitale et la province de Jazeera, une zone agricole stratégique94WALSH, Declan, “A Catastrophic Civil War in Sudan. How an Unexpected Conflict is crushing Africa’s Third-Largest Country, The New York Times du 15 août 2024.. La population civile est à la merci des combats et subit l’escalade de la violence, victime d’exactions, de pillages, de viols, etc., près de 5 millions de personnes sont touchées par la famine95Cinq millions de personnes se trouvaient à la mi-août 2024 au stade le plus grave de dénutrition, auxquelles il faut ajouter 21 millions de personnes ayant atteint un “niveau d’alerte alimentaire aigüe”.. Au fil des années les milices du RSF sont devenues puissantes et riches, notamment depuis les années 200096RHODES, Tom, “Hemedti: The Most Powerful Man in Sudan”, The Continent du 18 mars 2024.. Elles ont d’abord profité des pillages lors de la violente répression qu’elles ont menée au Darfour ordonnée par le dictateur Omar al-Bashir ; puis elles ont bénéficié des subventions de l’Union européenne (2017 : début du « Processus de Khartoum »)97Le “Processus de Khartoum” (dont les activités sont décrites sur le site www.khartoumprocess.net) est une initiative de l’UE lancée en 2014, puis plus officiellement en 2017 et toujours d’actualité. Il s’agit d’une “plateforme de coopération politique entre les pays situés le long de la route migratoire entre la Corne de l’Afrique et l’Europe”, à laquelle ont adhéré l’Érythrée, l’Éthiopie, la Somalie, le Sud-Soudan, le Soudan, Djibouti, le Kenya, l’Égypte et la Tunisie. Bien que les objectifs de la plateforme les plus mis en exergue concernent des discussions sur la traite des êtres humains, les changements climatiques et une “approche globale” de la migration, l’objectif réel du “Processus” est de formuler des propositions pour endiguer les flux migratoires vers l’UE, quitte à financer des régimes autoritaires. Voir, HASSOURI, Parastou, “At Any Cost - The War in Sudan and Europe’s Flawed Migration Policies”, Middle East Research and Information Project du 26 juillet 2023. octroyées pour imposer une stricte surveillance des frontières du pays (les RSF étaient chargées de cette tâche) ; et enfin, elles disposent aujourd’hui du soutien financier et militaire des Émirats arabes unis, de l’Iran et de la Russie. Par ailleurs, elles tirent profit de l’exploitation de plusieurs mines de métaux précieux. Aujourd’hui, le pays connaît une véritable tragédie sur le plan humanitaire : 10,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays (dont environ la moitié au Darfour), 2,2 millions de nouveaux réfugiés dans les pays voisins (dont le Tchad : 35,8 %, le Soudan du Sud : 32,7 %, l’Égypte : 23,4 %, l’Éthiopie : 6,1 %, l’Afrique centrale : 1,4 %, la Libye : 0,5 %)98Données du Emergency Response Coordination Centre (ERCC), datées du 3 juillet 2024., 26 millions de personnes en proie à une grave crise alimentaire. Cette catastrophe humanitaire en cours est souvent qualifiée d’« oubliée », les autorités politiques et les médias internationaux ne lui accorent en effet que peu d’attention, si ce n’est pour se préoccuper de ses éventuelles conséquences sur le plan migratoire. En réalité, la guerre civile soudanaise ne se traduit pas en un exode massif vers l’Europe ou le Golfe arabo-persique, mais elle constitue plutôt un obstacle pour tous les flux migratoires en provenance de la Corne de l’Afrique. Tandis que les RSF extorquent de l’argent à ceux qui tentent de quitter le Soudan et vendent les migrants à des trafiquants d’êtres humains, l’UE fait pression sur l’Égypte – seule issue « viable » pour les réfugiés – pour qu’elle maintienne fermée la route menant vers l’Europe99Voir plus loin dans ce Panorama..

À l’Ouest, après une longue période d’instabilité politique, le Tchad et la République centrafricaine sont toujours sous la menace d’une atteinte à leur intégrité territoriale. Alors qu’à N’Djamena, l’exécutif doit faire face aux bandes rebelles du Nord et aux incursions de Boko Haram dans le Sud (bien qu’elles soient désormais moins fréquentes), les autorités centrafricaines, avec l’appui militaire russe et rwandais, sont difficilement parvenues à reprendre le contrôle de la majeure partie du territoire (près de 60 % en août 2024), contesté par les 14 milices armées qui constituent la « Coalition des patriotes pour le changement » (CPC) et qui s’opposent aux forces gouvernementales. La Centrafrique, qui accueille des milliers de réfugiés venus du Soudan et du Tchad (souvent des Centrafricains de retour au pays), voit également fuir vers les pays voisins quelque 750 000 de ses ressortissants, en raison des conflits incessants entre éleveurs et agriculteurs, ainsi qu’entre chrétiens et musulmans. Le Tchad, quant à lui, est confronté à de multiples difficultés en matière migratoire. À la frontière avec le Darfour (principalement dans la province du Ouaddaï), il accueille plus de 1,2 million de réfugiés soudanais – qui fuient aujourd’hui plus la faim que la guerre100VALADE, Carol, “Au Tchad, les réfugiés soudanais racontent qu’au Darfour «  la vie n’est plus possible, les gens ont tellement faim "", Le Monde du 16 avril 2024. –, avec une nette prédominance de femmes et d’enfants. Ensuite, il assiste au rapatriement d’un grand nombre (aucun chiffre n’est établi) de ses ressortissants expulsés de Libye depuis la signature par les deux pays d’un accord de réadmission en 2024. Il doit par ailleurs composer avec le départ de nombreux Tchadiens partis travailler en Libye, notamment dans les mines d’or situées à la frontière entre les deux pays101Les chiffres et les informations proviennent essentiellement des rapports régionaux du HCR publiés en 2024..

L’Afrique de l’Ouest sous-sahélienne : Cameroun, Nigeria, Bénin, Togo, Ghana, Guinée Conakry, Côte d’Ivoire. mille raisons pour émigrer

De l’autre côté du lac Tchad, le Cameroun et le Nigeria observent avec inquiétude l’exode croissant de leurs jeunes, en particulier les diplômés universitaires, qui ne voient aucune perspective d’avenir dans ces pays marqués par une pénurie d’emplois, des salaires extrêmement bas, la corruption et la discrimination102KINDZEKA, Moka, “The Root Causes of Cameroon’s Youth Brain Drain”, Deutsche Welle du 23 février 2024.. Au Cameroun, seule la fonction publique offre des emplois stables, mais en diminution en raison d’une privatisation de plus en plus importante des services. Aujourd’hui, de nombreux Camerounais font encore le choix de l’Europe et partent via la Tunisie103BEN HAMADI, Monia, “En Tunisie, des migrants revenus de l’enfer”, Le Monde du 25 août 2023. et le Maroc, où ils courent le risque d’être maltraités et expulsés. Les difficultés d’accès au Vieux Continent font que, depuis peu, les migrants camerounais préfèrent plutôt aller au Canada, en particulier au Québec, où ils représentent la deuxième plus importante communauté nationale en nombre de permis de séjour délivrés, après les Français. Alors que les autorités camerounaises organisent régulièrement des campagnes visant à décourager leurs ressortissants d’émigrer et d’inciter les exilés à rentrer au pays, ceux qui ont fait le choix de rentrer et de se réinsérer ont en général connu des expériences décevantes104WANKI, Presca; DERLUYN, Ilse; LIETAERT, Ine, “« We Are like in a Jungle Trying to Survive »; Navigating Uncertainty by Cameroonian Returnees”, Journal of Ethnic and Migration Studies, n° 13, 2022, pp. 3348–3364.. Dans le même temps, le Cameroun compte encore un grand nombre de personnes déplacées (1,03 million) et de réfugiés (472 000), les premières provenant principalement des provinces indépendantistes anglophones situées dans le sud-ouest du pays, les seconds des pays voisins menacés par la présence de Boko Haram.

Au Nigeria, l’émigration est encore plus marquée en raison non seulement des faibles perspectives de décrocher un emploi satisfaisant, mais surtout de l’existence d’« agences » de recrutement qui proposent de fausses offres d’emploi aux migrants105OGBANGA, Mina Margaret, “From Push to Pull: A Critical Analysis of the Drivers of International Migration in Nigeria”, Journal for Studies in Management and Planning, n° 4, April 2024, pp. 64-70.. L’exode des Nigérians continue d’être statistiquement sous-estimé, alors que certains spécialistes locaux évoquent une croissance exponentielle des départs106AKANLE, Olayinka, “Drivers of Migration of Nigerians: Methodological Discoveries and Contextual Realities”, texte présenté lors d’une conference tenue à Berlin en octobre 2023 au Wissenschaftszentrum Berlin für Sozialforschung.. Parmi les jeunes, l’expression yoruba « Já pa », qui signifie « courir » ou « fuir », est très répandue pour indiquer que la migration est une réponse à un sentiment de désespoir et de danger107LIU, Jing Jing, “Young Middle-Class Nigerians are Desperate to Leave the Country: Insights into Why, The Conversation du 29 avril 2024.. Lorsqu’ils évoquent l’exode à partir de ce pays, chercheurs et journalistes mettent souvent l’accent sur la traite des êtres humains dont sont victimes de nombreuses femmes nigérianes qui, attirées par des réseaux criminels, présents notamment dans la province d’Edo (Centre-Sud), se soumettent à des rituels magiques (« juju ») et à un endettement colossal qui les lient à leurs proxénètes108CHAHUNEAU, Louis, “Proxénétisme, avortements forcés et rites vaudous : plongée dans un « culte » nigérian à Paris”, publié sur le site de France 24 le 23 juin 2024.. Selon le Département d’État américain, 840 femmes au moins auraient ainsi été victimes de ce trafic en 2023.

Le long de la côte sud de l’Afrique de l’Ouest, des pays comme le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Guinée Conakry sont considérés par les agences des Nations unies et par l’UE comme à l’origine d’une migration de main-d’œuvre non désirée. Plusieurs projets de l’OIM, également parrainés par l’Allemagne et la Norvège, cherchent à décourager les migrants de partir et à faciliter leur rapatriement depuis l’Afrique du Nord. Les gouvernements locaux, tout en acceptant ces initiatives, savent pertinemment que l’émigration est l’une des solutions pour remédier au manque d’offres d’emploi sur le marché du travail national. En 2024, par exemple, le gouvernement ghanéen a entamé des négociations avec les dirigeants du Koweït en vue de la signature d’accords de main-d’œuvre : argent, pétrole et infrastructures en échange de bras pour l’exploitation de nouveaux gisements109EKUFUL, Cliff, “Ghana, Kuwait to streamline Labour migration to both countries”, Ghanaian Times du 23 août 2024..

La Côte d’Ivoire, qui compte environ 1,2 million de ses ressortissants à l’étranger, constitue néanmoins le principal pays d’accueil en Afrique subsaharienne. Selon le recensement de 2021, les étrangers y représentent 22 % de la population, dont la plupart sont originaires des trois pays du Sahel qui ont décidé en 2024 de quitter la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) : Mali, Niger, Burkina Faso. Les trois millions de Maliens, les trois millions de Burkinabés et les 700 000 Nigériens installés en Côte d’Ivoire sont très inquiets de cette décision. En effet, ils risquent désormais de devoir payer une taxe de résidence annuelle de 300 000 francs CFA (460 euros, environ), soit l’équivalent de quatre mois de salaire minimum en Côte d’Ivoire. En outre, les obstacles à la libre circulation des biens et des personnes, y compris des transferts de fonds, risquent de se multiplier, surtout si l’union monétaire de la région devait être remise en cause110JEANNIN, Marine, “En Côte d’Ivoire, les ressortissants sahéliens inquiets après l’annonce de la sortie de leur pays de la Cedeao”, Le Monde du 3 février 2024.. Parallèlement, l’UE fait pression sur le gouvernement ivoirien pour qu’il renforce ses contrôles aux frontières, car selon l’agence Frontex, les Ivoiriens représentaient le deuxième groupe national le plus important parmi les migrants ayant débarqué en Italie en 2023. Les autorités ivoiriennes ont contesté ces chiffres, arguant que les fonctionnaires européens n’avaient pas pris la peine de vérifier les déclarations des migrants concernant leur nationalité111JEANNIN, Marine, “La Côte d’Ivoire se défend d’être un des principaux pourvoyeurs de migrants en Europe”, Le Monde du 4 octobre 2023..

Le Sahel et l’insécurité croissante à l’origine des exodes : Mali, Burkina Faso, Niger, Mauritanie et Sénégal

En remontant plus au Nord, le Sahel a récemment connu plusieurs bouleversements politiques qui ont notamment fait sortir le Mali, le Burkina Faso et le Niger de la sphère d’influence géopolitique de la France et de l’UE pour les faire entrer dans celle de la Russie. Sur le plan migratoire, les conséquences de ces changements sont déjà visibles, même s’il est encore trop tôt pour en tirer un bilan. Les populations du Sahel ont survécu pendant des siècles grâce à la transhumance des éleveurs et des agriculteurs dans un environnement climatique hostile, comme dans la région du Liptako Gourma, à cheval sur les frontières du Mali, du Burkina Faso et du Niger112MORELLO, Giulio ; RIZK, Joëlle, “Conflits, changements climatiques et rétrécissement de l’espace de mobilité au Sahel central”, Revue des migrations forcées, n° 69, mai 2022, pp. 22-25.. Les nombreuses milices rebelles et/ou djihadistes qui opèrent dans le Sahara ainsi que l’éclatement de la CEDEAO réduisent un espace de mobilité essentiel pour les Sahéliens. Depuis la fin de 2023, afin d’éviter les bandes armées qui sévissent aux frontières avec la Libye et le Maghreb et qui sont maintenant soutenues par de nouveaux acteurs (dont l’Ukraine), les migrants de la région qui essaient d’atteindre l’Afrique du Nord et/ou l’Europe se sont progressivement dirigés vers la Mauritanie, en passant par la frontière sud le Mali et le Sénégal, avec l’espoir de rejoindre ensuite la côte atlantique. Une récente enquête de l’OIM, menée en collaboration avec l’Institut malien de la statistique dans les régions de Kayes, Koulikoro et Sikasso, a révélé un afflux croissant dans ces provinces de migrants provenant de tout le Sahel, ainsi que, parmi les femmes, une prédominance de jeunes Nigérianes113INSTITUT NATIONAL DE LA STATISTIQUE ET DES ETUDES ECONOMIQUES/ORGANISATION INTERNATIONALE POUR LES MIGRATIONS, “Migrations. Rapport de l’enquête sur la présence des migrants dans les régions de Kayes, Koulikoro et Sikasso”, Paris : INSEE/OIM, janvier 2024, 47 p.. Dans le même temps, le camp de réfugiés de M’berra (ou M’Bera), situé à l’extrême sud-est de la Mauritanie à la frontière avec le Mali, est rapidement devenu la deuxième « ville » la plus peuplée du pays (environ 100 000 personnes en mars 2024), sorte de pont avancé vers la côte atlantique114PHILIPS, Romain, “L’insécurité et la pauvreté poussent des milliers de Maliens sur la route de l’exil”, Infomigrants du 22 août 2024.. De son côté, le Sénégal assiste désormais, impuissant, aux nombreuses tentatives des migrants de prendre la mer depuis les plages de Saint-Louis. Ils sont soit interceptés par les garde-côtes, soit débarqués sur les rivages mauritaniens, près de Nouakchott, soit finissent noyés, comme cela s’est produit en 2024 les 28 février (27 morts), 6 juillet (98 morts) et 22 juillet (23 morts).

Les raisons qui poussent les migrants à partir sont légion, notamment l’incertitude économique, une insécurité généralisée, lesquelles n’offrent aucune perspective d’avenir. Le Sahel compte 3,3 millions de déplacés internes, dont les deux tiers se trouvent au Burkina Faso. Si, au cours du premier semestre 2024, les migrants irréguliers se dirigeaient principalement vers les îles Canaries ou le Maroc, nombreux sont ceux qui s’aventuraient toutefois encore vers l’Algérie ou la Libye, profitant de la récente abolition au Niger, le 27 novembre 2023, d’une loi datant de 2015, adoptée à l’époque sous la pression de l’UE, qui criminalisait le trafic de migrants115BOBIN, Frédéric ; LE CAM, Morgane, “Le Niger défie l’Europe sur la question migratoire”, Le Monde du 29 novembre 2023.. Bien que ce changement législatif ait permis à la ville nigérienne d’Agadez de retrouver dans l’hébergement et le transport des migrants l’une de ses principales ressources économiques traditionnelles, la route vers la Méditerranée centrale est aujourd’hui moins empruntée, indépendamment de la politique mise en œuvre par l’Italie et l’UE visant à contenir les flux migratoires moyennant des aides financières octroyées à la Libye et à la Tunisie.

L’Afrique du Nord, une aire géographique de plus en plus hostile aux migrants : Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Égypte

Concernant la situation migratoire dans les pays d’Afrique du Nord, qu’il s’agisse d’articles de presse, de rapports institutionnels ou privés, tous regorgent d’informations, de témoignages et de dénonciations de mauvais traitements, de refoulements, de détentions, de contrôles abusifs, de rafles et d’expulsions violentes visant plusieurs centaines de milliers de ressortissants subsahariens. Du Maroc à l’Égypte, les échos xénophobes et racistes se multiplient, accompagnés de récits d’actions des forces de l’ordre qui renvoient dans le désert des étrangers en situation irrégulière dans des conditions de grande vulnérabilité. Si ces sources accusent les autorités locales, elles pointent également du doigt la politique migratoire de l’Union européenne, qui financerait ces opérations. Cette dernière, par la voix de sa Commission, a nié à plusieurs reprises avoir favorisé toute activité contraire aux droits de l’homme ou au droit international116Le vice-président de la Commission européenne, Margaritis Schinas, répond directement à ces allégations dans une vidéo diffusée sur Facebook (https://www.facebook.com/reel/6696984587019662) dont le texte est repris par plusieurs médias. Il affirme qu’“aucun argent européen ne finance ce type d’incidents” (no European money funds this type of incidents)., mais plusieurs enquêtes, notamment celle intitulée « Desert Dumps » (« décharges dans le désert ») à l’initiative de Lighthouse Reports117Lighthouse Reports est une association de journalistes. L’enquête, qui a été effectuée en collaboration avec The Washington Post, Enass, Der Spiegel, El País, IrpiMedia, ARD, Inkyfada et Le Monde est présentée sur la page web de l’association https://www.lighthousereports.com/investigation/desert-dumps. et dont de nombreux médias européens se sont fait l’écho en mai 2024, ont contredit ces affirmations, entraînant des réactions embarrassées de la part de la Commission européenne118Voir l’article non signé, “L’UE accusée de financer l’abandon de migrants dans le Sahara”, Le Figaro du 21 mai 2024..

Bien que l’implication européenne dans les efforts de nombreux pays africains pour empêcher les départs de migrants vers la Méditerranée soit indéniable, les fonds versés à divers titres par l’UE aux pays d’Afrique du Nord n’expliquent pas à eux seuls les politiques migratoires actuelles au Maghreb et au Machrek. À l’exception d’une aide conséquente de 7,4 milliards promise à l’Égypte, les autres pays de cette zone géographique reçoivent de l’Union européenne et de ses États membres des sommes relativement faibles à l’échelle d’un État (bien que les médias ne le considèrent pas ainsi), qui vont de 100 à 140 millions d’euros annuels par pays119Les montants dont il est question varient selon les sources d’information, y compris institutionnelles. Les informations sont plus floues en ce qui concerne le Maroc et plus précises pour la Tunisie, comme cela ressort du rapport du CCFD-Terre Solidaire, Lumière sur les financements français et européens en Tunisie. La coopération migratoire au prix des droits humains ?, publié le 22 mai 2024.. Ces pays d’Afrique méditerranéenne semblent en effet plus prompts à déporter vers le Sud les Subsahariens présents sur leur territoire que désireux d’empêcher les départs depuis leurs côtes, les opérations de refoulement étant effectuées de manière beaucoup plus minutieuse et systématique. Les témoignages des victimes de rapatriements et de refoulements120Cf. MAA, Anissa, “Signer la déportation”. Migrations africaines et retours volontaires depuis le Maroc, Bruxelles : Éd. de l’Université de Bruxelles, 2024, 92 p., ainsi que les communications interceptées entre les polices nord-africaines, suggèrent plutôt que ces pays procèdent à une véritable épuration ethnique contre les personnes à la peau noire et souvent de religion non musulmane, afin de préserver des sociétés supposées mono-ethniques et mono-culturelles.

Selon les données officielles marocaines, quelque 59 000 migrants ont été appréhendés par les forces de sécurité au Maroc en 2023 lors de contrôles dans les principales villes et près des frontières avec les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Certains d’entre eux ont été expulsés vers le sud et l’intérieur du pays, en particulier vers Agadir, Khouribga, Rachidiye et Beni Mellal. Pour beaucoup d’entre eux, il s’est agi d’un énième retour au point de départ. Les immigrés subsahariens affirment notamment subir des violences et des discriminations non seulement de la part de la police marocaine, mais aussi de la part de leurs coreligionnaires vivant dans les zones forestières de Nador et de Tanger121TYSZLER, Elsa, “Sécurisation des frontières et violences contre les femmes en quête de mobilité”, Migrations société, n° 173, juillet-septembre 2018, pp. 143-157., dans une sorte de lutte pour la survie.

Ce même schéma d’expulsions et de refoulements sans ménagement se retrouve en Algérie à l’encontre des migrants noirs, en particulier des Sénégalais, fortement représentés parmi les expulsés de ce côté de la Méditerranée en direction de l’Espagne. Pour mener à bien les reconduites à la frontière, l’Algérie rassemble les migrants devant être expulsés dans les prisons de Tamanrasset pour ensuite les relâcher à la frontière avec le Niger, en plein désert, à plus de 15 km d’Assamaka, sans eau et sous un soleil de plomb. Selon Médecins Sans Frontières, plus de 23 000 personnes auraient subi ce sort en 2023 et plus de 10 000 au premier semestre 2024122ASAMAAN, Abbas “Des milliers d’Africains expulsés par l’Algérie en détresse au Niger”, Le Monde du 10 juin 2024..

En Tunisie, le vent de la répression contre l’immigration irrégulière est encore plus fort que dans le reste du Maghreb. Le président de la République, Kaïs Saïed, multiplie les discours hostiles à l’égard des « hordes de migrants clandestins », s’en prenant aujourd’hui à tous les médias, associations, organismes nationaux et internationaux qui apportent leur soutien aux migrants subsahariens et qui, selon lui, reçoivent des sommes astronomiques de la part des ennemis de son pays. Dans un discours prononcé le 6 mai 2024, truffé de références elliptiques et d’évocations conspirationnistes, il a affirmé que ces organismes auraient pour but d’« implanter » des « Africains » en Tunisie afin de changer l’identité du pays. En agissant de la sorte, cela lui permet de justifier la recrudescence des arrestations et des expulsions d’étrangers, et de faire taire les critiques à l’encontre de son régime123Voir, entre autres, l’article non signé, “Saïed : la majorité des dirigeants d’associations sont des traîtres et des mercenaires”, Business News du 6 mai 2024 ; la reproduction d’un article non signé, paru initialement sur Nawaat, intitulé : “Tunisie. Kaïs Saïed instrumentalise la crise migratoire pour mettre au pas la société civile”, et repris par le Courrier international du 3 juin 2024..

Selon les témoignages de nombreux migrants, les rafles dont ils font l’objet sont également intenses en Libye, notamment à la frontière avec la Tunisie. L’ONU, par l’intermédiaire de son Bureau des droits de l’homme, envisage depuis longtemps de diligenter une enquête non seulement sur les allégations répétées de traite, de torture, de travail forcé, d’extorsion, de famine, de conditions de détention intolérables, d’expulsions massives et de traite des êtres humains. Elle entend aussi faire la lumière sur les 65 corps de migrants découverts dans des fosses communes à Al-Jahriya (centre-ouest de la Libye) en mars 2024124La nouvelle a été mondialement relayée. Voir, par exemple, l’article non signé En Libye, une fosse commune avec au moins 65 corps de migrants a été découverte, paru dans “Le Monde” du 22 mars 2024., puis le 9 juillet de la même année près de Zuwarah, sur la côte, non loin de la frontière tunisienne. Sur ce site, il n’y a actuellement pas plus de détails. Malgré les sévices et les récits terrifiants de femmes et d’hommes victimes de gangs de connivence avec des fonctionnaires corrompus, la Libye est actuellement plus attrayante pour les migrants que la Tunisie, car les possibilités d’emploi y sont plus nombreuses125HOLLEIS, Jennifer ; ALATRASH, Islam, “Migrants flock to Libya despite Lack of Law and Order”, Deutsche Welle du 12 juillet 2024..

En 2024, à la suite de la guerre entre Israël et le Hamas et de la guerre civile au Soudan, l’Égypte s’est retrouvée au centre de l’attention internationale, considérée comme la « seule » échappatoire pour les réfugiés venant de ces zones de conflit. Cependant, le pays n’a pas été particulièrement accueillant pour les réfugiés gazaouis et soudanais. Les autorités du Caire ont rendu plus difficile l’entrée et le séjour de ceux-ci en Égypte, les poussant à entrer dans le pays par des voies clandestines. La communauté soudanaise est aujourd’hui la plus grande communauté de réfugiés en Égypte, avec plus de 460 000 rescapés, qui ont afflué après le déclenchement de la guerre au Soudan et sont venus s’ajouter aux quelque 4 millions de leurs compatriotes qui résident depuis longtemps dans le pays. Obtenir un permis de séjour au pays des pharaons prend du temps et l’autorisation n’est souvent valable que pendant une courte période. Des règles d’entrée plus strictes ont été mises en place, notamment la fin des exemptions de visa pour certains groupes de migrants, les migrants en situation irrégulière devant quant à eux procéder à un dépôt bancaire important et s’acquitter d’une taxe de 1 000 dollars. Les raids contre les migrants soudanais, qui sont souvent détenus arbitrairement dans des centres informels, se sont multipliés. Les médias égyptiens usent d’une rhétorique plus en plus xénophobe à l’égard des Soudanais, accusés d’être des malfaiteurs et de représenter un fardeau économique pour la nation. L’accord signé le 17 mars 2024 entre la Commission européenne et l’Égypte, visant à octroyer à cette dernière 7,4 milliards d’euros sur trois ans, 200 millions pour que le pays renforce les contrôles à ses frontières, pourrait engendrer à l’avenir un durcissement de la politique migratoire égyptienne126BRACHET, Eliott, “L’Égypte, une voie sans issue pour les exilés soudanais”, Le Monde du 15 avril 2024..

Amériques

Notre survol nous amène maintenant sur le continent américain, que nous allons parcourir du Nord au Sud.

L’Amérique du Nord, destination majeure des flux migratoires du continent : Canada, États-Unis

Depuis quelques années, le Canada a mis en œuvre une politique d’immigration qui vise à augmenter progressivement le nombre de ses résidents permanents, selon des objectifs chiffrés précis : 465 000 immigrés pour 2023 (le plafond a été dépassé d’environ 18 000), 485 000 pour 2024 et 500 000 pour 2025. Le pays se rapproche ainsi d’un taux d’immigration de 25 %, les Indiens (11 %), les Philippins (9 %) et les Chinois (9 %) étant parmi les nationalités les plus représentées127Données de Statistique Canada, l’institut national canadien de la statistique.. Au Québec, où le gouvernement entend notamment protéger la francophonie, les 52 000 nouveaux résidents enregistrés en 2023 provenaient principalement de France (13 %), du Cameroun (11,8 %), de Chine (11,1 %), du Maghreb (13,6 %) et d’Haïti (4,2 %)128Données de l’Institut de la statistique du Québec.. Si le nombre d’entrées annuelles de près d’un demi-million d’étrangers titulaires d’un permis de séjour illimité est conforme aux souhaits d’une grande partie de la société (ni les libéraux au pouvoir, ni les partis d’opposition n’ont formulé de critiques notables à ce sujet), l’arrivée sur le territoire d’environ 800 000 immigrés temporaires par an (saisonniers, étudiants, travailleurs détachés129Nombre de critiques à l’encontre de la politique gouvernementale portent sur cette catégorie de travailleurs, qui non seulement n’auraient pas vocation à s’installer durablement, mais qui seraient également responsables d’une concurrence déloyale envers la main-d’œuvre locale. Cf., par exemple, l’article non signé du National Post du 17 août 2024, intitulé “NP View : Canada’s Immigration System needs to be rescued from Trudeau”., etc.) est beaucoup plus controversée. De l’avis de ceux qui déplorent cette immigration, les services en matière de logement, de santé et d’éducation seraient insuffisants. En janvier 2024, le gouvernement a donc décidé de réduire de 35% le nombre de visas étudiants, soit 360 000 prévus pour 2024130Cf. STONE, Laura, “Ottawa announces Two-Year Cap on International Student Visas”, The Globe and Mail du 22 janvier 2024. contre 554 000 en 2023. L’accueil des demandeurs d’asile (94 000 demandes ont été déposées en 2023) et des réfugiés, en augmentation, suscite également quelques réactions négatives au sein du Parlement canadien, bien que le pays, et en particulier le Québec (où se trouvent 54 % des demandeurs d’asile), se montre relativement généreux avec les exilés ukrainiens, soudanais, ouïghours et latino-américains.

Au sud du Canada, les États-Unis accueillent à peu près un cinquième des migrants internationaux recensés par l’ONU, bien que les étrangers ne représentent que 14% environ de la population. Depuis le début de l’année 2023, les États-Unis sont en pleine campagne électorale en vue de l’élection présidentielle qui aura lieu à l’automne 2024 et, comme dans beaucoup d’autres pays, l’immigration continue d’être un sujet de débat majeur, la deuxième préoccupation des Américains selon les sondages, après l’économie.

Au cours de son mandat, débuté en 2021, le président Joe Biden a progressivement aboli les mesures prises par son prédécesseur en matière d’immigration. Celles-ci consistaient en la construction de murs et de barrières le long de la frontière sud, en des restrictions d’accès pour les ressortissants de pays à majorité musulmane, en des expulsions immédiates sous prétexte de crise sanitaire, en la suppression de l’Action différée pour les arrivées d’enfants (DACA)131L’Action différée pour les arrivées d’enfants est une disposition législative qui protège de l’expulsion pendant deux ans certains immigrés irréguliers arrivés sur le sol américain alors qu’ils étaient mineurs et qui leur permet d’accéder à un permis de travail. Les enfants concernés sont également appelés “ Dreamers «  (rêveurs) en référence à la fois au projet de loi avorté de 2001 sur le sujet, intitulé " Development, Relief and Education for Alien Minors Act " (DREAM Act), mais aussi aux espoirs concrets pour l’avenir auxquels ils pourraient prétendre s’ils restaient aux USA., en la suppression des subventions fédérales aux « villes sanctuaires », etc. Dans le même temps, Joe Biden a relevé le plafond annuel du nombre d’admissions des réfugiés (qui est passé de 15 000 en 2020 à 125 000 aujourd’hui), et a accordé une attention particulière à la protection des mineurs et à la non-séparation des familles132Cf. HOGAN, Megan, “Trump vs. Biden on Immigration : A Side-by-Side Policy Comparison”, publié sur le site du Peterson Institute for International Economics le 24 juin 2024..

Sous la présidence démocrate la pression migratoire à la frontière avec le Mexique s’est considérablement accentuée comparée à la période de la présidence de Donald Trump (2017-2020). Si, sous le gouvernement républicain, le nombre d’interceptions de migrants irréguliers est resté sous la barre du million, ce chiffre était en nette augmentation avant la pandémie de Covid-19 (de 404 000 à 860 000 entre 2018 et 2019), et ce malgré la construction du mur frontalier. Sous la présidence de Joe Biden, ce chiffre a atteint 2,1 millions en 2023, compensé par la hausse des reconduites à la frontière, qui s’élevaient à plus de 750 000. Alors que Donald Trump comptait décourager les migrants par des annonces dissuasives, Joe Biden et Kamala Harris ont plutôt misé sur l’ouverture de « nouveaux parcours légaux d’entrée » afin d’éviter un afflux massif aux portes du pays. Ces mesures avaient pour but de convaincre les personnes souhaitant demander l’asile aux États-Unis de le faire avant de se présenter à la frontière, par le biais de rendez-vous pris via internet – dans le cas des ressortissants vénézuéliens, cubains, haïtiens et nicaraguayens (plafonnés à un total annuel de 30 000) – ou en bénéficiant de la caution financière de résidents, ce qui leur donnerait droit à un permis de séjour temporaire dans l’attente du traitement de leur dossier133Cf., entre autres, le communiqué de presse de la Maison Blanche, daté du 5 janvier 2023, intitulé : “Biden-⁠Harris Administration Announces New Border Enforcement Actions”.. Cette stratégie a cependant eu l’effet contraire à celui escompté : les migrants préfèrent désormais tenter leur chance en tant que demandeurs d’asile et réfugiés plutôt que comme de simples clandestins, et ils ont afflué à la frontière en mettant en avant l’urgence humanitaire134Cf. BATALOVA, Jeanne, “Frequently Requested Statistics on Immigrants and Immigration in the United States”, article publié le 13 mars 2024 sur le site du Migration Policy Institute et contenant de nombreuses données sur l’immigration aux États-Unis..

L’année 2023 a été ponctuée par les provocations du gouverneur du Texas, Greg Abbott, qui a envoyé de nombreux bus et charters de migrants, interceptés à la frontière, dans les villes de New York, Chicago, Denver et Washington, des municipalités gérées par des administrations démocrates, mettant en difficulté leur dispositif d’accueil (hébergement et aide sociale). Toutefois, certaines villes, comme Denver, la capitale du Colorado, ont su tirer profit de la présence de ces nouveaux arrivants venus combler plusieurs centaines de milliers de postes vacants135Cf. LESNES, Corinne, “À Denver, ville américaine débordée par l’afflux de migrants, la solidarité de la population malgré la crainte des «  immigrants illégaux »« , Le Monde du 17 février 2024.. Par ailleurs, cet afflux massif de personnes s’est progressivement « normalisé » en 2024.

Parallèlement, même si la frontière sud des États-Unis a connu un afflux moins important de migrants (provenant principalement du Mexique, du Guatemala, de l’Équateur, de la Colombie et du Venezuela136Cf. ISACSON, Adam, “Why Is Migration Declining at the U.S.-Mexico Border in Early 2024 ?”, Washington Office on Latin America (WOLA) du 18 avril 2024.), au cours du premier semestre de 2024, suite à une hausse des arrestations de sans-papiers au Mexique, début juin, Joe Biden a instauré une nouvelle mesure afin d’éviter de nouveaux records mensuels d’arrivées comme en décembre 2023 (256 000). Pour cela, il a fixé un plafond journalier de 2 500 demandeurs d’asile, à la condition que ce chiffre n’ait pas été dépassé en moyenne au cours de la semaine précédente.

Quelle que soit la couleur politique du gouvernement américain, au moins deux questions structurelles majeures contribuent à faire que les États-Unis vivent une « crise de l’immigration » permanente. Premièrement, le pays manque des ressources humaines et financières nécessaires pour traiter les demandes d’asile, et ainsi faire face à une situation qui n’ira pas en s’améliorant. Deuxièmement, le nombre estimé d’immigrés sans papiers (11 millions de personnes) en hausse constante137Cf. WARREN, Robert, “After a Decade of Decline, the US Undocumented Population Increased by 650,000 in 2022”, Journal on Migration and Human Security, n° 2, 2024, pp. 85-95., demeure trop élevé, arrivant à égaliser celui des immigrés réguliers non naturalisés138Cf. PASSEL, Jeffrey S. ; KROGSTAD, Jens Manuel, “What we know about unauthorized immigrants living in the U.S.”, Pew Research Center du 22 juillet 2024.. En dépit des discours politiques qui considèrent souvent ces personnes comme un poids ou une menace, l’économie américaine dépend très largement de leur travail, un travail mal rétribué et peu protégé.

De la jungle du Darién aux portes des USA, une longue et périlleuse aire de transit : Mexique, Guatemala, Honduras, Salvador, Nicaragua, Costa Rica et Panama

La politique migratoire américaine a des répercussions immédiates dans tous les pays situés au sud de ses frontières, en premier lieu le Mexique. L’ancien président mexicain Andrés Manuel Lopez Obrador, au pouvoir de 2018 à juin 2024, avait apporté son concours aux administrations Trump et Biden en durcissant la répression contre les migrants irréguliers en route vers sa frontière Nord, sans pour autant maîtriser totalement la situation. Son gouvernement avait même signé des accords de réadmission avec les États-Unis concernant non seulement les citoyens mexicains, mais aussi des personnes d’autres nationalités. Les chiffres officiels de l’immigration au Mexique pour le premier semestre de 2024 font état de 460 000 franchissements illégaux, essentiellement depuis le sud du Guatemala et de 368 000 arrestations au cours de la même période, effectuées principalement pour améliorer les statistiques migratoires en vue des élections américaines139Cf. BEAUREGARD, Luís Pablo, “Continuidad o ruptura en la gestión de la frontera : el incipiente papel de Sheinbaum ante las elecciones de EE UU”, El País du 10 juin 2024.. Les personnes appréhendées sont souvent envoyées dans des centres de détention où les conditions sont « inhumaines », à la merci de geôliers sans scrupules140Cf. TOURLIERE, Mathieu, “Au Mexique, des ONG dénoncent la violence de la politique migratoire”, Le Monde du 22 avril 2024.. Si l’élection de Claudia Sheinbaum à la présidence du pays (elle prendra ses fonctions le 1er octobre 2024) a suscité des espoirs de voir la situation changer, l’intéressée ne s’est pas encore exprimée sur le sujet.

Le Mexique est une étape obligée pour les exilés de toute l’Amérique latine, mais aussi, et de plus en plus, pour les migrants d’autres continents. Au-delà de considérations évidentes dues à sa situation géographique, toute personne souhaitant se présenter à la frontière des États-Unis pour y demander l’asile, doit obligatoirement le faire en ligne depuis les États mexicains situés au nord du territoire via l’application pour smartphone des Douanes et protection des frontières américaines (Customs and Border Protection), appelée « CBP One ». Depuis le 23 août 2024, cette démarche est désormais possible même depuis deux autres États du Sud (Tabasco et Chiapas).

Les migrants traversent le territoire mexicain de différentes manières, dont deux sont bien connues. La première, réservée aux plus pauvres, consiste à voyager sur le toit d’un train de marchandises surnommé « La Bête », avec tous les dangers que cela comporte. La seconde consiste à rejoindre une « caravane » de migrants, lesquels se dirigent à pied et par étapes vers l’une des portes d’entrée des États-Unis, souvent escortés par des policiers et des fonctionnaires de l’Institut national de la migration. Au cours de l’été 2024, par exemple, plus de deux mille migrants guatémaltèques ont ainsi formé la « Caravane Jésus-Christ », dont le nom laisse entendre que ces exilés ne croient plus qu’en la protection divine141Cf. (entre autres) LÓPEZ MORALES, Alberto, “”Caravana Jesucristo"" llega a Oaxaca con más de 2 mil migrantes ; piden paso libre hacia EU, El Universal du 13 août 2024..

Les migrants qui traversent le Mexique ne sont guère épargnés par les agressions, extorsions, enlèvements, viols et chantages perpétrés par des bandes de trafiquants, qui se font souvent passer pour des gardes-frontières et sont de mèche avec les chauffeurs de camions, de bus et de trains qui transportent les clandestins. Une fois ces obstacles surmontés, ils arrivent près des principales villes frontalières avec les États-Unis (Tijuana, Ciudad Juárez, Nuevo Laredo) et attendent, le plus souvent dans les nombreuses « maisons des migrants » qui jalonnent ce territoire, le moment propice pour franchir la frontière étatsunienne.

De l’autre côté des fleuves Usumacinta et Suchiate qui séparent le Mexique du reste de l’Amérique centrale, des centaines de milliers de migrants (un demi-million selon les rapports annuels de ces pays pour 2023), principalement originaires du Venezuela (50 %), de Cuba (15 %), d’Haïti (13 %), d’Équateur (12 %) et de Colombie (2,5 %), continuent de transiter vers les États-Unis à travers ce que les Américains appellent le « Triangle du Nord », c’est-à-dire la région comprenant le Guatemala, le Salvador et le Honduras. Ils sont également rejoints par d’importants contingents de personnes originaires de Chine (2,3 %), du Sénégal (2,2 %) et d’Inde (environ 5 000 personnes). Beaucoup d’entre eux ont traversé la forêt du Darién, située entre le Panama et la Colombie. D’autres ont atterri directement à l’aéroport de Managua, au Nicaragua, où le gouvernement de José Daniel Ortega Saavedra, qui se définit comme « anti-impérialiste », ne demande plus, depuis 2021, de visa aux ressortissants de pays qui n’ont pas ce privilège ailleurs sur le continent américain et qui sont susceptibles d’augmenter la pression à la frontière avec les États-Unis. Depuis la fin de 2023, de nombreux vols charters de différentes compagnies aériennes relient la capitale nicaraguayenne à des aéroports d’origine situés en Amérique centrale, mais aussi au Maroc (Casablanca), en Libye (Benghazi) et aux Émirats arabes unis (Dubaï), où font escale des passagers en provenance du sous-continent indien, de Syrie, du Liban et du Sénégal. Le billet pour ces voyages coûte généralement très cher car il doit inclure les « frais exceptionnels » que les États et les opérateurs aéroportuaires exigent des migrants et des compagnies aériennes qui les transportent142AMERISE, Atahualpa, “El millonario negocio de Nicaragua como puerta de entrada para los migrantes irregulares hacia EE.UU.”, BBC News du 8 juillet 2024 ; MONTOYA Angeline ; MOREL, Sandrine ; PASCUAL, Julia, Le Nicaragua, florissante plaque tournante des migrants à destination des États-Unis, Le Monde du 2 février 2024.. Depuis le Nicaragua, la route la plus « appropriée » pour aller au Mexique passerait par la côte et donc par le Salvador. Cependant, cette solution n’est pas envisageable pour les migrants indiens et sénégalais, ainsi que pour les ressortissants de 55 autres pays, principalement africains. En effet, il leur faudrait payer une taxe d’entrée supplémentaire de 1 130 dollars, imposée par le chef de l’exécutif salvadorien, Nayib Bukele, peut-être pour améliorer ses relations, quelque peu ternies, avec Washington143Cf. JANETSKY, Megan, “El Salvador slaps a $1,130 Fee on African and Indian Travelers as US Pressures it to Curb Migration”, Associated Press du 13 novembre 2023..

Dans les pays d’émigration et de transit situés au nord du Nicaragua, les migrants et leurs éventuels transporteurs (transladores) courent le risque d’être arrêtés et contrôlés (les chiffres annuels varient beaucoup selon les sources, mais semblent être de l’ordre de dizaines de milliers), tandis que beaucoup font état d’actes de violence extrême de la part de bandes criminelles et de policiers144Cf. ARNAL MARTÍNEZ, Andrés ; MADAULA MUNT, Martina, “El infierno de cruzar Guatemala: « Habría preferido pasar dos veces el Darién »« , El País du 18 novembre 2023.. Les États concernés reconnaissent parfois les abus de leurs agents de sécurité, comme en témoignent les journaux locaux qui rendent compte de leurs procès. Pour ces raisons, les migrants s’organisent en « caravanes » dès qu’ils le peuvent. Les différents flux convergent ensuite principalement vers Tecún Umán et les rives du fleuve Suchiate au Guatemala, à la frontière avec le Mexique. L’ensemble de la zone centraméricaine a connu au cours de 2024 une accélération des mouvements de population où se mêlent migrants en transit, migrants retournant volontairement ou de manière contrainte dans leur pays et immigrés temporaires en attente de pouvoir reprendre leur chemin vers le Nord.

Au sud du Nicaragua, le Costa Rica et le Panama ont depuis longtemps accepté de jouer le « rôle » de pays de transit pour les migrants d’Amérique du Sud voulant se rendre aux États-Unis. Des lignes de bus ont été spécialement créées par les gouvernements locaux pour transporter les migrants qui remontent cette frange de terre entre deux océans d’un poste frontière à l’autre. Cependant, à partir du milieu de l’année 2023, alors que le nombre de migrants avait presque triplé en quelques mois, les deux pays ont dû faire face à de graves problèmes logistiques et de maintien de l’ordre. À l’automne 2023, le président du Costa Rica, Rodrigo Chaves, a dû déclarer l’état d’urgence national, car les migrants étaient de plus en plus nombreux à s’entasser à Paso Canoas, à la frontière avec le Panama, et n’ayant pas la plupart du temps l’argent nécessaire pour payer le prix d’un billet de bus (30 dollars) ou devant faire de longues files d’attente avant de pouvoir monter à bord. Aujourd’hui, ce sont toujours au moins 20 000 migrants qui séjournent pendant quelques jours voire quelques semaines dans cette ville, créant, souvent involontairement, des désagréments pour la population locale, compte tenu de l’insuffisance des infrastructures d’accueil. Ceux qui parviennent à trouver une place dans les bus sont conduits directement à Los Chiles, ville frontalière avec le Nicaragua, où beaucoup font appel à des passeurs, connus sous le nom curieux de « talibans », pour franchir la frontière sans payer la taxe (150 dollars) exigée par le gouvernement de Managua145Cf. GONZÁLEZ DÍAZ Marcos, “”Estamos sobrepasados"": la grave crisis migratoria que llevó al presidente de Costa Rica a pedir la declaración de emergencia nacional, BBC News du 27 septembre 2023..

Confronté à des problèmes similaires à ceux de son voisin costaricien, le Panama, quant à lui, est pris entre deux feux : d’une part, la forte médiatisation des routes migratoires à travers la forêt du Darién et, d’autre part, les pressions exercées par les États-Unis pour freiner le flux des migrants. Le nouveau président panaméen, José Raúl Mulino, élu en mai 2024, a promis de fermer l’accès de son pays aux migrants, bien qu’il s’agisse d’un engagement impossible à tenir146Cf. PÉREZ, Émilien, “Fermer la jungle du Darién aux migrants, la promesse « impossible » du président du Panama”, Courrier international du 7 mai 2024..

En effet, la jungle du Darién, vaste zone de 5 000 kilomètres carrés constituée de forêts tropicales, de montagnes escarpées, de rivières et peuplée d’animaux sauvages dangereux, est traversé par des centaines de milliers de migrants depuis plusieurs années : environ 550 000 en 2023, et l’OIM évalue leur nombre à plus de 800 000 d’ici la fin de l’année 2024. Le phénomène a débuté en 2015 avec le renforcement des contrôles de la police panaméenne sur la route maritime clandestine qui relie Necoclí ou Capurgana (Colombie) à Puerto Obaldía (Panama) en une quarantaine de minutes via le golfe d’Urabá. Comme c’est souvent le cas lorsque des obstacles se dressent sur une route migratoire, cela entraîne une augmentation du prix du passage, et les migrants qui n’étaient plus en mesure de payer le prix de ce voyage par voie maritime ont donc emprunté la voie terrestre. Ainsi, depuis deux ans, passer par la forêt du Darién est devenu une affaire très lucrative pour l’Armée gaïtaniste de Colombie147Il s’agit d’un groupe armé d’inspiration gauchiste, qui dispose de son propre site web. Il prétend vouloir promouvoir la paix en Colombie et se réfère à l’homme d’État Jorge Eliécer Gaitán, assassiné en 1948., dernière dénomination d’un groupe armé local qui entend offrir aux migrants une route plus « sûre » à travers cette jungle, moyennant un tarif minimum de 300 dollars par personne. Aujourd’hui, la jungle du Darién fait l’objet d’une large publicité sur les réseaux sociaux virtuels et est exploité par divers acteurs qui, moyennant paiement, fournissent des guides, des produits de première nécessité le long de la route, des porteurs et même des espaces connectés à Internet. Malgré ces « améliorations », cinq à six jours de marche épuisante sont nécessaires, les migrants étant contraints de se délester de toutes leurs affaires lourdes pour gravir des pentes raides et glissantes, un trajet qui suppose de ne pas souffrir de problèmes physiques, et implique d’être contrôlé et fouillé par des gardes panaméens. Cette épreuve s’achève à la ville de Bajo Chiquito au Panama, où les migrants doivent attendre dans une une longue file d’attente qui s’étend jusqu’au sommet d’une colline, pour accéder aux bureaux de l’immigration148Cf. DICKERSON, Caitlin, “Seventy Miles in Hell”, The Atlantic du 6 août 2024 ; PAPPIER, Juan ; YATES, Caitlyn, “How the Treacherous Darien Gap Became a Migration Crossroads of the Americas”, Migration Policy Institute du 20 septembre 2023..

Au sud du Panama et aux Caraïbes, pays d’exodes massifs de migrants et de déplacés internes : Haïti, Venezuela, Colombie et Équateur

Beaucoup de migrants qui s’aventurent dans la jungle du Darién viennent de pays voisins touchés par des crises politiques et/ou économiques, comme Haïti, le Venezuela, la Colombie et l’Équateur.

Haïti, pays pauvre ravagé par des catastrophes naturelles connaît une instabilité politique croissante et la violence depuis 2018, laquelle s’est intensifiée entre la fin de l’année 2023 et le premier semestre 2024. Certaines zones du territoire haïtien, dont la capitale Port-au-Prince, sont toujours contrôlées par des bandes armées, malgré la présence d’une force multinationale onusienne. Le chaos général, l’intervention de nombreux acteurs, y compris internationaux, désireux de profiter de la déstabilisation du pays, les pénuries alimentaires et énergétiques, les assassinats et les enlèvements ont poussé près de 600 000 personnes à quitter leur foyer. Faute de ressources suffisantes pour tenter l’aventure migratoire loin de l’île, les quelque 260 000 personnes qui ont essayé de fuir Haïti en traversant la frontière avec la République dominicaine ont été soit refoulées, soit rapidement expulsées par la police, renvoyées de l’autre côté de la frontière à coups de matraque et de pistolets électriques149Cf. D’AUBUISSON, Juan Martinez, “La crise en Haïti pousse des milliers d’Haïtiens à tenter de fuir en République dominicaine”, Le Monde du 9 mars 2024.. Les quelques personnes qui ont tenté de quitter Haïti à bord d’embarcations de fortune ont dû rebrousser chemin ou ont fait naufrage, comme ce fut le cas le 17 juillet 2024 pour environ 80 migrants en route vers les îles Turques-et-Caïques, dont la moitié a trouvé la mort.

L’insécurité et le chaos politique sont également monnaie courante au Venezuela, où les élections de fin juillet 2024 n’ont pas permis de normaliser la situation. Après avoir perdu quelque 7,7 millions d’habitants après la crise économique de 2017, l’OIM et les opposants au gouvernement du président réélu Nicolás Maduro craignent un second exode de grande ampleur durant l’automne 2024, qui pourrait toucher jusqu’à 5 millions de personnes. Ces estimations ont été prises très au sérieux par le président chilien, Gabriel Boric, qui, en août 2024, a même proposé à ses homologues latino-américains de s’accorder sur des « quotas » de migrants vénézuéliens que chaque pays serait prêt à accepter150Cf. OROPEZA, Valentina, “Qué países de América Latina acogen más migrantes venezolanos (y el temor a que la actual crisis desate una nueva ola)”, BBC News du 13 août 2024.. En effet, la nouvelle vague migratoire vénézuélienne n’en est qu’à ses débuts. Alors que la Colombie bloque l’accès à son territoire avec des points de contrôle près de Cúcuta, Paraguachón et d’autres villes frontalières, en août 2024 le Brésil a enregistré environ 600 arrivées quotidiennes de migrants vénézuéliens près de Pacaraima, une ville située dans le nord de l’État de Roraima151Cf. MORAIS, Yesica, “Hasta 600 venezolanos cruzan diariamente la frontera hacia Brasil”, El Nacional du 30 août 2024..

De son côté, la Colombie, qui accueille déjà quelque 3,3 millions de Vénézuéliens, est toujours aux prises avec le phénomène des personnes déplacées à l’intérieur du pays. Malgré l’accord de paix entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) conclu en novembre 2016, d’autres groupes armés contribuent à faire augmenter le nombre de ces migrants internes forcés152Cf. BLANQUICET, Jesús, “Desplazamiento forzado crece en Colombia : lideramos penoso ranking en el mundo”, El Tiempo du 14 mai 2024., qui est passé de 4,8 à 5,07 millions en 2023, auxquels se sont ajoutés environ 130 000 individus supplémentaires au cours du premier semestre 2024.

Dans le même temps, l’Équateur, qui compte quelque 450 000 immigrés vénézuéliens, a publié un décret en vue de régulariser environ la moitié d’entre eux, dont le permis de séjour avait expiré ou qui n’avaient pas de « permis spécial » pour des raisons humanitaires. Le pays est toutefois plus préoccupé par son émigration que par le nombre d’immigrés153Cf. JOKISCH, Brad D., “Ecuador hace malabares con la creciente emigración y los desafíos para acomodar la llegada de venezolanos”, Migration Policy Institute du 18 octobre 2023.. L’exode équatorien s’accentue, notamment en raison de la pratique criminelle de l’extorsion mafieuse, qui touche près de 30 % des entreprises nationales, de préférence de petite taille et principalement situées dans les provinces de Guayas, Pichincha et El Oro154Cf. GONZALEZ, Mario Alexis, “Cuatro de cada 10 empresas pequeñas en Ecuador han sido víctimas de extorsión, según estudio”, Primicias du 9 mai 2024.. Si, en 2022, environ 34 500 Équatoriens ont quitté leur pays et n’y sont pas retournés, en 2023, les statistiques ont fait état de plus de 121 000 nouveaux émigrants, phénomène confirmé à la fois par le nombre de passages par la jungle du Darién et par les interceptions à la frontière avec les États-Unis.

L’Amérique méridionale centrale, elle aussi confrontée à la migration vénézuélienne : Brésil, Bolivie et Pérou

Plus au Sud-Est, le Brésil, pourtant le plus grand des pays d’Amérique latine, est proportionnellement un peu moins touché par les migrations internationales. Cela est peut-être dû au fait que les statistiques le concernant sur ce phénomène ne sont pas très précises. Les données sur les étrangers présents dans le pays ne proviennent pas des recensements, mais des registres de la police fédérale, et ne rendent donc pas compte de leur stock réel. Les publications officielles sur les migrations sont très précises et détaillées155Voir, par exemple, la plateforme de données proposée par l’université de Brasilia “DataMigra BI” développée par l’Observatório das Migrações Internacionais à l’adresse https://datamigra.unb.br., mais les chiffres sont obtenus en comptant les déclarations annuelles des entrées et des sorties faites auprès des autorités compétentes, puis en additionnant leurs soldes à ceux des années précédentes. En 2024, l’Institut brésilien de la géographie et des statistiques (IBGE) a demandé l’aide de l’OIM et du HCR pour mettre à jour ses données sur l’immigration et l’asile. Il estime qu’entre 2013 et 2023 le Brésil a reçu 1,4 million d’étrangers, les Vénézuéliens étant de loin les plus nombreux (32 %), puis viennent les Haïtiens (12 %), les Boliviens (6 %) et les Colombiens (5 %). Alors que jusqu’à un passé récent les Haïtiens constituaient le groupe d’immigrés le plus important, ils quittent aujourd’hui le pays pour se rendre aux États-Unis, massivement remplacés par les Vénézuéliens. Ces statistiques mettent en évidence l’une des caractéristiques de l’immigration au Brésil : il s’agit d’un pays moyennement attractif sur le plan économique, qui, selon les périodes, peut devenir accessible en cas de crise migratoire pour des migrants qui ont peu de chances de se rendre directement dans un pays du « Premier monde ». En effet, au cours de la dernière décennie, Chinois, Philippins, Sénégalais et Cubains sont ponctuellement apparus sur la liste annuelle des principaux immigrés. Il n’est donc pas étonnant que depuis le 26 août 2024, le gouvernement ait pris une mesure restrictive à l’encontre des étrangers qui entrent dans le pays sans visa (même pour quelques heures). En effet, depuis le début de l’année 2023, la police des frontières avait constaté que des ressortissants de plusieurs pays exemptés de visa (principalement le Népal, le Vietnam et l’Inde) achetaient des billets d’avion avec escale à l’aéroport international de Guarulhos, à São Paulo, mais au lieu d’embarquer pour leur destination finale, ils finissaient par demander l’asile au bureau de contrôle de l’immigration de l’aéroport156Cf. GONÇALVES, Eduardo, “Ministério da Justiça decide barrar entrada de imigrantes sem visto no Brasil, que virou rota de tráfico de pessoas”, O Globo 100 du 21 août 2024 ; LEAL, Aline, “Novas regras para entrada de imigrantes no Brasil entram em vigor”, Agência Brasil du 26 août 2024. Certains organismes de soutien aux migrants, comme Missão Paz à São Paulo, ont critiqué cette mesure et se sont demandé comment elle pourrait être appliquée sans violer le droit d’asile..

Dans la région andine, la Bolivie assiste depuis quelque temps déjà à une émigration de ses habitants principalement vers les pays voisins (Argentine et Brésil notamment) tandis qu’elle renforce ses contrôles aux frontières pour répondre aux craintes du Chili de voir arriver une nouvel afflux de Vénézuéliens157Cf. CARRILLO, Constanza ; JARA DUCLOS, Raimundo, “Reconducción de migrantes : De la Fuente dice que hay voluntad de Bolivia y oposición acusa ingenuidad”, Biblio Chile du 2 septembre 2024.. Après la Colombie, le Pérou est le pays qui a accueilli le plus d’exilés vénézuéliens (1,3 million) grâce à une politique migratoire au départ très généreuse en matière d’octroi de documents administratifs (visa, passeport, etc.). Cet afflux de migrants (la population du pays a augmenté de 4 %) a certes introduit au Pérou des personnes de langue et de culture similaires à celles des autochtones, mais avec en moyenne un niveau d’éducation supérieur à celui des nationaux. Après sept ans de coexistence avec l’importante diaspora vénézuélienne, le Pérou présente un tableau contradictoire. Alors que la situation économique dans les régions où se concentrent les immigrés s’améliore grâce à eux et que le taux de criminalité y diminue, les nouveaux arrivants sont de plus en plus accusés d’importer des gangs mafieux, des maladies et d’être à l’origine de la hausse du chômage158Cf. MAZZA, Jacqueline ; FORERO VILLARREAL, Nicolás, “Perú and Migration from Venezuela: From Early Adjustment to Policy Misalignment”, in : CRAWLEY, Heaven; TEYE, Joseph Kofi (sous la direction de), The Palgrave Handbook of South–South Migration and Inequality, Palgrave Macmillan: Cham, 2024, pp. 653-678.. Cette représentation négative de la présence vénézuélienne est renforcée par le fait que le déclin économique général du pays est survenu vers 2018, année qui coïncide avec l’afflux de Vénézuéliens. Dans le même temps, les jeunes Péruviens tendent de plus en plus comme les chiffres en attestent : 110 000 en 2021, 260 000 en 2022, et plus de 420 000 en 2023.

Chili et Argentine, deux problématiques migratoires opposées

Dans le « cône Sud », au Chili, plus encore qu’au Pérou, le mécontentement populaire à l’égard des migrants en situation irrégulière gagne du terrain. Le pays a connu plusieurs attaques et épisodes de délinquance et de criminalité perpétrés par des étrangers, souvent des Vénézuéliens. Après une escalade de la violence en juillet 2024, qui a fait 18 victimes dans la région autour de la capitale, l’opposition de droite au gouvernement de gauche de Gabriel Boric a demandé la fermeture des frontières pour 13 nationalités latino-américaines159Cf. PALACIOS, Cristóbal, “Suspender temporalmente ingreso a Chile de migrantes de 13 países : la propuesta de diputados de RN ante ola de homicidios”, La Tercera du 18 juillet 2024.. Pendant ce temps, le principal point de passage frontalier vers le pays, à savoir Colchane, une ville de la région d’Arica près de la Bolivie, serait, en raison d’un manque de personnel et de ressources, incapable, après plusieurs tentatives de renforcement des contrôles, de surveiller une vaste zone où plusieurs centaines d’immigrés clandestins entrent dans le pays chaque jour160Cf. SANHUEZA, Ana María, “La frontera de Chile « colapsada » y uso de zanjas: el debate sobre las medidas ante la crisis migratoria”, El País du 24 janvier 2024..

La situation est bien différente en Argentine, où le problème migratoire n’est pas tant l’immigration que l’émigration. Selon un récent sondage réalisé par l’Observatoire de psychologie sociale, 70 % des Argentins âgés de 18 à 29 ans, et la moitié de la population en général, déclarent qu’ils seraient prêts à quitter le pays s’ils en avaient la possibilité, en mettant en avant les problèmes économiques et l’insécurité161Cf. Observatorio de psicología social aplicada (OPSA), Monitor de inseguridad, n° 7, Marzo 2023, 35 p. ; voir à partir de la page 31. comme principaux facteurs repoussoirs. Le taux de pauvreté est de 40 % et l’inflation atteint 124 %. Cette dernière rend de nombreux emplois précaires, en dépit d’un faible taux de chômage officiellement affiché (moins de 7 %). Ce désir croissant d’émigrer est utilisé comme thème de campagne (la prochaine élection présidentielle aura lieu en octobre 2024) par des politiciens, tels que Javier Milei, qui exploitent le mécontentement des jeunes en promettant la stabilité économique. Cette tendance se reflète dans la hausse des demandes de naturalisation déposées en Argentine (plusieurs dizaines de milliers) une démarche pour pouvoir ensuite obtenir des passeports européens, notamment italiens et espagnols162Cf. GENOUX, Flora, “Les jeunes Argentins tentés par l’exil, sur fond de crise économique”, Le Monde du 4 octobre 2023..

Europe

Concernant l’Europe, nous ne nous attarderons pas sur les différents pays qui le composent, mais plutôt sur les principaux faits qui ont caractérisé les migrations dans cette zone géographique. Après un survol statistique focalisé sur l’Union européenne, nous nous intéresserons au « Pacte européen sur la migration et l’asile », dont la ratification est survenue le 10 avril 2024. Nous nous pencherons ensuite sur la réalité, souvent dramatique, des tentatives de franchissement des frontières de l’UE, soit par voie maritime, via la Méditerranée, les îles Canaries et la Manche, soit par voie terrestre, via les points de passage à partir de l’Europe de l’Est. Enfin, nous nous pencherons sur les efforts déployés par les gouvernements de certains pays européens pour « externaliser » les procédures de contrôle et de gestion des migrants irréguliers.

La migration dans l’Union européenne

Partons d’un constat, la situation migratoire dans l’Union européenne fait l’objet de maintes discussions, et celles-ci tournent très souvent autour des chiffres de l’immigration. Au printemps 2024, lors de la campagne électorale pour l’élection des représentants au Parlement européen, les responsables politiques, toutes tendances confondues, accompagnés d’« experts », ont à de multiples reprises comparé des données statistiques hétérogènes et citées hors de leur contexte afin d’obtenir l’effet souhaité sur leurs électeurs.

Il n’est pas nécessaire de consulter les sondages d’opinion sur les préoccupations des Européens pour se rendre compte que, depuis plusieurs années, la « question de l’immigration » est devenu le premier sujet d’inquiétude dans l’opinion publique, dépassant même celui du pouvoir d’achat163Cf. TEINTURIER, Brice, “Élections européennes : l’immigration s’impose en enjeu majeur de la campagne”, Le Monde du 4 juin 2024.. Un peu partout, les promesses de maîtrise des flux migratoires, y compris de la part de responsables politiques n’appartenant pas à l’extrême droite, produisent les effets escomptés et tendent vers un consensus électoral.

Nous allons donc essayer de comprendre quels sont les véritables enjeux qui se cachent derrière les débats actuels, en nous appuyant pour ce faire sur les chiffres, avec toutes les précautions d’usage que cela requiert en matière de statistiques, même lorsqu’elles émanent d’institutions du « Premier monde ».

Selon les chiffres d’Eurostat pour 2023164Nous avons choisi, autant que faire se peut, de nous appuyer sur des statistiques considérées comme officielles, bien que d’autres sources mentionnent souvent des chiffres différents pour chacun des aspects que nous évoquerons., les 27 États membres de l’UE comptent environ 448,4 millions d’habitants et ont accueilli de manière temporaire environ 539 millions d’étrangers en un an, notamment des touristes. 41,2 millions d’immigrés (9,2 %) y résident régulièrement, auxquels il faut soustraire 14,5 millions de citoyens (3,2 %) disposant d’un passeport européen et vivant dans un autre État membre que le leur. Il y a donc 27,3 millions de « ressortissants non communautaires » (6,1 %) présents sur le territoire de l’UE, dont 11,9 % sont des Européens n’appartenant pas à l’UE et 15,4 % viennent d’autres continents : 47 % d’Asie, 36 % d’Afrique et 17 % d’Amérique et d’Océanie165Sur son site (https://ec.europa.eu/eurostat) et dans ses publications Eurostat ne propose pas de synthèses sur la provenance des ressortissants extracommunautaires par continent. Les données utilisées ici sont extraites de sa base de données après un passage en revue de chacun des pays non européens..

Dire que ces pourcentages de ressortissants de pays tiers sont excessifs ou négligeables ne dépend pas uniquement de la considération des chiffres absolus, mais plutôt du critère d’évaluation que l’on entend utiliser. Si l’unité de mesure choisie correspond aux difficultés que la présence de ces étrangers peut engendrer en termes d’adaptation culturelle, de respect des « valeurs communautaires », de loyauté envers les pays d’accueil, d’accès aux services, etc., le « seuil maximal de tolérance »166Cette expression rappelle d’anciennes théories (années 1970 et 1980) prétendument scientifiques sur le nombre d’étrangers qu’un pays pourrait “supporter” sans générer de conflits sociaux, ethniques ou identitaires. de la part des autochtones peut être atteint même avec des pourcentages assez faibles. Cela est d’autant plus vrai surtout si l’on considère que, comme dans le cas de l’UE, les politiques d’intégration de grande envergure (programmes et interventions dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’animation, de la communication, des services, de l’interculturel, etc.) ont été quasi totalement délaissées167Dans plusieurs pays européens qui ont une longue histoire d’immigration, suite à un constat supposé d’échec des dispositifs d’intégration des étrangers, les gouvernements ont abandonné des politiques “fortes” d’intégration pour s’investir uniquement dans l’insertion linguistique et professionnelle sur une très courte période. Voir à ce sujet, SCHOLTEN, Peter ; COLLETT, Elizabeth ; PETROVIC, Milica, “Inscrire l’intégration des migrants au cœur des politiques ? Analyse critique d’une nouvelle tendance dans la gouvernance de l’intégration”, Revue internationale des sciences administratives, n° 2, 2017, pp. 287-307.. En revanche, au regard du déclin démographique et de l’aggravation de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée et peu qualifiée, avec les taux d’immigration actuels l’UE ne sera pas en mesure à ces problèmes cruciaux. En quelques décennies, elle perdra des millions de personnes sur le marché du travail et les gouvernements du continent s’efforcent déjà de compenser cette perte en augmentant l’âge de la retraite. Le projet consistant à « choisir ses immigrés » qui, en soi, révèle implicitement que les États membres ont besoin d’eux, n’a jusqu’à présent permis la délivrance d’une « carte bleue européenne » qu’à 85 000 bénéficiaires par an, alors que le nombre de retraités dans l’UE s’élève à près de 100 millions. Cette urgence en matière de main-d’œuvre, face à laquelle le solde migratoire annuel positif de l’UE s’élevant à 1,5 million de personnes reste insuffisant, oblige des pays comme la Hongrie, la Grèce, la Pologne, la Suède, la Finlande, l’Italie et le Danemark168Les articles sur la question sont légion. Voir, par exemple, CHAMBRAUD, Cécile, “Le recours croissant des pays de l’UE à une «  immigration choisie " pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre", Le Monde du 6 février 2024 ; FRATZSCHER, Marcel, "Deutschland muss für Zuwanderer attraktiver werden", Zeit online du 17 novembre 2023 ; SÁNCHEZ, Carlos, "La gran paradoja: Europa necesita mano de obra, pero crecen los partidos xenófobos", El Confidencial du 31 mai 2024 ; etc., dirigés par des « partis anti-immigration », à se tourner plus ou moins discrètement vers d’autres continents à la recherche de main-d’œuvre, tandis que d’autres États gouvernés par des partis politiques plus modérés font de même. Dans chaque Etat membre de l’UE, les requêtes des entrepreneurs et des agriculteurs varient entre 300 000 et 500 000 nouveaux travailleurs par an.

Une politique migratoire très axée sur la lutte contre l’immigration irrégulière

Si ces problématiques restent d’une actualité brûlante, l’attention générale, non seulement en Europe, mais aussi dans le monde entier, se concentre néanmoins sur l’immigration irrégulière, dont les chiffres, une fois encore, peuvent être considérés comme alarmants ou non169Cf. à titre d’exemple, le site web de Les Républicains (republicains.fr) qui, en vue de la campagne de 2024 pour les élections européennes, titrait : “Une année 2023 de tous les records pour l’immigration irrégulière qui est hors de contrôle”, tandis que l’article de Louis Ritter, “L’immigration en Europe, le sujet de l’extrême”, paru dans Le Taurillon du 26 janvier 2024 affirmait que “L’immigration illégale ne concerne qu’une infime partie des arrivées dans l’UE ces dernières années”., selon la perspective utilisée. Alors qu’autrefois, ceux qui émigraient le faisaient le plus souvent pour trouver un emploi et de meilleures conditions de vie pour eux-mêmes et leurs familles, aujourd’hui, l’immigration à des fins d’emploi en Europe est quelque peu entravée. Seul un tiers des 3,57 millions de visas accordés par les pays de l’UE en 2023 sont justifiés par des raisons professionnelles, ce qui, par ailleurs, inclut tous les statuts d’emploi, y compris les emplois temporaires. Bien que le nouveau « Pacte européen sur la migration et l’asile » répète à l’envi que les pays tiers sont invités à « promouvoir la migration légale et les voies légales d’accès pour les ressortissants de pays tiers ayant besoin d’une protection internationale et pour ceux qui sont par ailleurs admis à résider légalement dans les États membres »170Nous avons pris la référence la plus complète, tirée du Règlement UE 2024/1351, art. 5 § a., ce ne sont pas les pays d’origine qui dictent les règles en ce domaine. Pour ceux qui ne sont pas citoyens européens et qui ne disposent pas de revenus suffisants selon les normes européennes, il n’y a que deux façons de se rendre en Europe pour y vivre et y travailler : d’abord de façon régulière en tant que touristes, puis à la fin de son séjour rester sur le territoire après expiration de son visa de séjour, ou bien entrer de manière irrégulière en tant que demandeurs d’asile171Ce changement de stratégie migratoire, que nous avons mentionné en traitant des migrations dans les Amériques, est bien expliqué par l’article de Miriam Jordan, “One Big Reason Migrants Are Coming in Droves : They Believe They Can Stay”, The New York Times du 31 janvier 2024.. Si la première voie est pratiquement impossible à contrôler compte tenu du volume énorme de visiteurs qui se rendent chaque année sur le Vieux Continent, seule la seconde peut être détectée par les contrôles, en dépit de difficultés.

Concernant précisément les migrants qui peuvent être « le plus facilement » interceptés, l’UE dispose de statistiques fiables, principalement fournies par l’agence Frontex et l’Agence européenne pour l’asile. En 2023, la première a enregistré un total d’environ 380 000 individus en situation irrégulière qui ont débarqué sur les côtes européennes (89 %) ou qui étaient en train de franchir les frontières terrestres (11 %), tandis que pour 2024 les chiffres sont en nette diminution (94 000 au premier semestre). La seconde agence, en revanche, a comptabilisé 1,13 million de demandes d’asile pour la même période (principalement des réfugiés syriens, afghans et turcs [Allemagne], vénézuéliens et colombiens [Espagne], bangladais, pakistanais et égyptiens [Italie], ukrainiens, ouest-africains et de la Corne de l’Afrique [sans qu’un pays prédomine plus qu’un autre])172Les pays dont le nom figure entre crochets sont ceux qui ont reçu le plus grand nombre de demandes d’asile de la part de ressortissants appartenant aux nationalités citées..

Rapportée au nombre d’habitants de l’UE, l’immigration irrégulière reste très faible (0,08 %), mais en matière de migration les 27 États membres investissent principalement dans la lutte contre cette immigration. En effet, elle nécessite des sommes très élevées comprenant : les salaires des fonctionnaires qui traitent les dossiers (hot-spots, institutions chargées de l’examen des demandes, etc.) ; les salaires des personnels des différentes forces de l’ordre impliquées (gardes-frontières, armée, marine, police, etc. ) ; les frais d’hébergement individuel des migrants pendant plusieurs mois ; les frais des agences européennes (Frontex, Agence européenne pour l’asile, Europol, eu-LISA, etc.) ; l’achat et la maintenance des systèmes informatiques et du matériel de surveillance ; la construction et la gestion des centres de rétention ; les financements accordés aux pays tiers et aux entreprises privées ; les voyages de relocalisation et de rapatriement ; les honoraires des juristes ; les frais pour l’aide sociale et psychologique, etc. Officiellement, au niveau de l’UE, le total de ces dépenses ne s’élèverait « qu’à » 3,3 milliards d’euros par an. Cependant, il suffit de penser que la France a dépensé à elle seule 2 milliards d’euros en 2023 pour lutter contre l’immigration irrégulière173Cf. COUR DES COMPTES, La politique de lutte contre l’immigration irrégulière - janvier 2024, Paris : Cour des comptes, 2024, 141 p. pour comprendre que le coût annuel de cette politique dépasse largement les 20 milliards d’euros.

Les responsables politiques justifient tous ces efforts par le fait que les personnes bloquées à la frontière (dont des femmes et des enfants) seraient potentiellement les migrants les plus susceptibles de créer des troubles à l’ordre public dans la société européenne174Les raisons invoquées par les institutions européennes pour lutter contre l’immigration irrégulière ne font jamais référence à des stéréotypes négatifs à l’égard des migrants. Soit les motivations ne sont pas mentionnées, comme s’il s’agissait d’une évidence (étant donné son caractère “ illégal « ), soit elles avancent que les individus interceptés n’ont pas voulu passer par les ambassades ou les consulats européens de leurs pays, soit que les capacités d’accueil de l’UE sont saturées. En revanche, les arguments des différents partis politiques européens concernant le "problème de l’immigration" rejoignent davantage les craintes de l’opinion publique, qui opère un amalgame entre immigration irrégulière et tout type de présence étrangère dans le pays.. Or, dans d’autres contextes, ils définissent ces mêmes migrants comme des « victimes de la traite des êtres humains ». En ciblant directement ces exilés, une grande partie de l’opinion publique européenne pense qu’elle frappe indirectement les trafiquants, ce qu’aucune recherche scientifique n’a pu prouver jusqu’à présent.

Parallèlement, les migrants sans papiers sont plus nombreux sur le Vieux continent que ceux qui sont interceptés chaque année aux frontières de l’Europe. On estime qu’ils seraient au moins environ 4 millions au sein de l’UE, la grande majorité d’entre eux étant en âge de travailler. Ces dernières années, plus d’un journal européen a fait état de l’exploitation de la main-d’œuvre irrégulière, en particulier lorsque des tragédies ont été causées par des conditions de travail inhumaines ou dangereuses175En 2024, le cas le plus emblématique a été celui de Satnam Singh, un jeune ouvrier agricole pendjabi, en Italie depuis trois ans, qui est décédé au mois d’août dans un hôpital de Rome deux jours après avoir été abandonné par son employeur avec un bras sectionné à la suite d’un accident de travail survenu à Latina, au sud-est de la capitale..

Parmi les étrangers en situation irrégulière figurent également les personnes déboutées du droit d’asile (le taux moyen de reconnaissance dans l’UE était de 43 % en 2023176Données de l’Agence européenne pour l’asile.) et celles qui, pour des raisons de sécurité avérées, ont fait l’objet d’une mesure d’éloignement, mais qui ne peuvent être renvoyées en raison de l’absence d’accords de réadmission (111 185 obligations de quitter le territoire européen exécutés sur 486 860, soit 22,8%). Ces personnes ne sont quantifiées par aucun organisme européen, ne font l’objet d’aucun suivi, et sont laissées dans la nature.

Le vaste déploiement de ressources humaines et financières mis en œuvre par l’UE pour lutter contre l’immigration irrégulière se révèle donc de fait insuffisant, au point que tout ce système risque de s’effondrer dès que la « pression migratoire » à ses frontières dépassera un seuil d’arrivées relativement bas, à savoir de 120 000 à 140 000 personnes par an, selon ce que laisse entendre le « Pacte européen sur la migration et l’asile »177L’UE prévoit qu’à partir de 2026, les États membres seront en mesure de supporter l’arrivée aux frontières de 120 000 personnes se présentant comme des demandeurs d’asile, laissant ainsi la porte ouverte à de légers dépassements de ce plafond. Cf. le Règlement UE 2024/1351, art. 47 § 5.. C’est précisément pour éviter que les structures européennes de gestion des migrations ne soient submergées par des flux migratoires plus importants, que les 27 États membres de l’UE ont adopté, au printemps 2024, le corpus législatif que nous examinerons ci-après.

Le Pacte européen sur la migration et l’asile, un document emblématique sur les orientations de l’UE en matière de politique migratoire

Après quatre ans de discussions entre les États membres, l’UE a promulgué, le 14 mai 2024, le « Pacte européen sur la migration et l’asile » (PEMA), qui, bien que très volumineux, n’aborde pas toutes les questions qu’une politique migratoire globale devrait inclure. Cet instrument législatif est constitué de dix dossiers contenant neuf « règlements » (normes communes) et une « directive » (lignes directrices), soit un total de 385 articles, auxquels s’ajoutent de longs préambules et des annexes178Les textes sont disponibles sur le site du Journal officiel de l’UE à l’adresse https://eur-lex.europa. eu/legalcontent/FR/TXT/HTML/?uri=OJ:L_20240XXXX, où les “X” soulignés représentent les séries de numéros de 1346 à 1352, 1356 et de 1358 à 1359. La seule “directive” du corpus ayant trait à l’accueil des demandeurs de protection internationale est la directive 2024/1346.. Son objectif principal vise à répondre au défi migratoire le plus vivement ressenti par les États membres et l’opinion publique européenne : la gestion des demandeurs d’asile, des mineurs non accompagnés, des apatrides, des étrangers en situation irrégulière et des étrangers déboutés du droit d’asile qui se présentent (parfois à plusieurs reprises) aux frontières de l’UE sans passer par les voies légales. Ces « migrants » extracommunautaires sont considérés de facto comme une « charge » économique, sociale, logistique et bureaucratique, ainsi que comme une menace potentielle pour l’ordre public. Le seuil de « saturation » de la capacité d’accueil européenne est considéré comme bientôt dépassé lorsqu’on atteint quelques dizaines de milliers de demandes d’asile et/ou de séjour par an.

Il faut reconnaître que ce Pacte est le fruit d’un travail colossal de compromis entre les exigences des différents États et qu’il a, à sa manière, tiré profit des expériences de ces dernières années en matière d’immigration irrégulière et d’asile. Il est en effet facile de voir entre les lignes des références aux crises de 2015 et de 2022 (exodes syrien et ukrainien), aux tensions de 2018 qui ont fait suite aux événements de l’Aquarius179Navire de sauvetage affrété par SOS Méditerranée qui, en juin 2018, alors qu’il transportait 640 migrants, a été au cœur d’une longue querelle entre l’Italie et la France pour savoir lequel des deux pays devait prendre en charge ses passagers. Ce sera finalement l’Espagne qui proposera de les accueillir., à la « guerre hybride » menée depuis 2022 par la Russie et la Biélorussie qui envoient des migrants aux frontières de l’UE, aux querelles récurrentes entre les États membres concernant l’accueil des « dublinés »180Terme entré dans le langage courant qui désigne les demandeurs d’asile qui font l’objet d’une procédure selon le règlement 604/2013/UE du 26 juin 2013 dit “Dublin”. Il s’agit de personnes qui demandent l’asile sur le territoire d’un pays membre de l’UE qui n’est pas censé être responsable de leur demande., aux stratégies danoise et britannique pour rendre leur pays moins attractif pour les réfugiés, etc. En outre, le Pacte accorde une grande attention au traitement des familles (en préservant leur unité), des mineurs et des catégories de personnes considérées comme les plus vulnérables (personnes âgées, malades, handicapés, victimes de violence et personnes LGBTQIA+). La même attention, du moins sur le papier, est également réservée aux conditions de dépôt et à l’évaluation des demandes d’asile, afin que les demandeurs d’asile puissent être assistés par des interprètes, des avocats et des ONG, et qu’ils soient soumis le moins longtemps possible à des vérifications et à une période de détention.

En plus de prôner le respect des droits de l’homme, les nouveaux règlements européens visent à une meilleure organisation et coordination du système d’immigration et d’asile européen. Les États doivent ainsi notifier leurs intentions à la Commission européenne et attendre son avis avant de lancer des initiatives de grande envergure. Chaque pays de l’UE est donc tenu de mettre en place sa propre institution de référence en matière d’asile et de former son personnel en conséquence. La nouvelle Agence européenne pour l’asile, créée en 2022 à Malte (conformément au règlement 2021/2303 de l’UE), se consacre tout particulièrement à ce dernier point et devrait apporter son soutien à l’élaboration des procédures et des plans stratégiques.

Cependant, l’objectif déclaré du PEMA reste de réduire autant que possible le nombre de « migrants » entrant de manière effective181Le Pacte considère qu’un migrant n’est entré sur le territoire de l’UE que lorsqu’il a reçu un titre de séjour. sur le territoire de l’UE. En ce sens, l’harmonisation des conditions d’accueil des demandeurs de protection internationale (reconnaissance de la qualité de « réfugié » ou obtention d’une protection subsidiaire) dans tous les États membres serait la solution pour que les migrants ne se rendent pas seulement dans une partie d’entre eux. Mais ce qui est encore plus fondamental pour l’UE, c’est de retenir et de filtrer les « migrants » – dont on attend presque toujours une demande d’asile – directement dans les aires de frontière (y compris dans les aéroports), en ne leur accordant aucun type de permis de séjour tant que leur dossier n’a pas été jugé recevable. Le nombre des demandes à traiter peut notamment être réduit en appliquant une procédure d’examen accélérée lorsqu’elles apparaissent d’emblée « injustifiées » ou émanant d’individus provenant d’un « pays sûr » ou ayant transité par un pays considéré comme tel. La liste des « pays sûrs » est établie au niveau européen, mais aussi national, en tenant compte des évaluations réalisées par l’UE, le HCR et le Conseil de l’Europe. Chaque État a la possibilité d’y inclure des pays tiers avec lesquels il a des « accords d’accueil » et des « régions sûres » se trouvant au sein de pays où se déroulent des conflits ou des événements générant de l’insécurité.

Concernant certains États membres qui sont plus « exposés » que d’autres à l’arrivée de migrants demandeurs d’une protection internationale, le PEMA prévoit plusieurs dispositions. Tout d’abord, il stipule que l’UE doit globalement disposer d’une capacité d’accueil « adéquate »182Le terme “adéquat” est un peu ambigu dans les textes, pouvant être interprété soit comme “conforme en tout aux exigences d’un accueil digne”, soit comme “viable pour les capacités d’accueil de l’UE”. pour au moins 30 000 demandeurs (Règlement UE 2024/1348, Art. 46). Sur la base de ce chiffre, la « capacité adéquate » de chaque État membre est déterminée à partir d’un pourcentage calculé en divisant le nombre d’incidents concernant des migrants irréguliers interceptés sur trois ans par un pays (traversées illégales, débarquements, sauvetages, rejets, etc., comptabilisés par Frontex et Eurostat) et le nombre total de ces épisodes enregistrés par l’UE dans son ensemble. Le plafond national de « capacité adéquate » est également utilisé pour calculer la limite maximale de « procédures frontalières » annuelles qu’un pays peut supporter, après quoi le PEMA précise simplement que l’État en question doit notifier à la Commission le dépassement de ce plafond.

Le PEMA est également appelé à régler l’épineuse question de savoir quel État membre est responsable du traitement des demandes d’asile. Sur cet aspect, les solutions proposées figurent principalement dans le règlement européen 2024/1351 sur l’asile et la gestion des migrations. Il s’agit du dossier législatif le plus étendu (85 articles), qui commence par présenter la politique migratoire de l’UE comme s’inspirant d’une « approche globale » de la migration. Fréquemment invoquée par les responsables politiques depuis sa formulation en 2005, cette expression se définit comme la convergence de deux stratégies. La première dite « interne », consiste en la coopération entre les États membres, la surveillance des frontières extérieures, les sauvetages en mer, la détermination du pays responsable du traitement des demandes d’asile, les mesures visant à décourager l’immigration, les actions en matière de retour et le support fourni par les agences européennes (Frontex, Agence européenne pour l’asile, eu-LISA183Cet acronyme désigne l’“Agence européenne pour la gestion opérationnelle des systèmes d’information à grande échelle au sein de l’espace de liberté, de sécurité et de justice”. Son rôle est brièvement évoqué plus loin dans le texte. et Europol). La seconde, dite « externe », consiste en des partenariats avec des pays tiers, en l’externalisation des pratiques d’asile, en des accords de réadmission avec les pays d’origine des migrants, en l’harmonisation du système des visas, en la lutte contre la traite des êtres humains et en l’intervention directe sur les « causes profondes de la migration», lesquelles ne sont par ailleurs énumérées nulle part (articles 4 et 5).

Le même règlement prévoit, par conséquent, que l’UE procède à une planification à long terme de sa politique migratoire, en invitant la Commission à élaborer un plan quinquennal (juridiquement non contraignant) sur cette question à partir de 2025, en s’inspirant des stratégies que chaque État membre aura préalablement élaboré et transmis à Bruxelles. Chaque année, le 15 octobre, la Commission fera en outre un bilan statistique de la pression migratoire à laquelle sont confrontés les différents États membres, en déclenchant éventuellement des procédures d’urgence pour ceux qui seraient en grande difficulté. Afin de remédier aux situations de « crise » et de traiter les cas de « force majeure » (objet du règlement 2024/1359 de l’UE, qui inclut également l’éventualité d’une « guerre hybride ») et de répondre aux besoins des États les plus exposés à l’immigration irrégulière, s’avère nécessaire à ce stade la création d’une « réserve annuelle de solidarité » (art. 12). Les États membres de l’UE contribueront à celle-ci au prorata de leur population et de leur PIB. Les montants de cette « réserve » sont tenus secrets, mais 30 000 places minimum destinées à la relocalisation seront disponibles sur le territoire européen et 600 millions d’euros. Cette « réserve » sera gérée par la Commission européenne ainsi que par un « coordinateur de la solidarité » (article 15) et fera l’objet de discussions au cours d’un « forum annuel de haut niveau sur la solidarité » (article 56). Les fonds affectés à cette « réserve » pourront également être utilisés pour octroyer des financements à des pays tiers afin qu’ils mettent en œuvre des « politiques migratoires efficaces et fondées sur les droits de l’homme » (ibid.).

Les critères de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande d’asile restent essentiellement ceux du règlement Dublin III, avec quelques modifications importantes. L’UE entend, dans la mesure du possible, répartir la charge de la « pression migratoire » en séparant les opérations d’enregistrement des demandeurs d’asile, de traitement des demandes et de relocalisation des migrants acceptés. Elles ne seraient plus à la charge exclusive d’un seul État, mais de plusieurs. Malgré ces mesures visant à alléger la charge migratoire qui pèse plus lourdement sur certains pays de l’UE, les États membres qui sont en première ligne pour l’accueil des migrants et ceux dans lesquels ces derniers ont le plus d’attaches (membres de la famille, diplômes reconnus, exemption de visa, etc.) sont généralement considérés comme les principaux responsables du traitement des demandes d’asile. Ils seront alors dispensés de contribuer à la « réserve de solidarité ».

Enfin, en vue d’améliorer l’échange d’informations sur les « migrants », le PEMA entend réformer l’architecture et les procédures d’utilisation de la base de données européenne d’empreintes digitales (EURODAC184Il s’agit de l’acronyme de “European Asylum Dactyloscopie Database”, une base de données communautaire opérationnelle depuis 2003 dont l’objectif initial était de n’enregistrer que les empreintes digitales des demandeurs d’asile.), gérée par l’agence EU-LISA basée à Tallinn et dont les fichiers de données numériques sont stockés dans un système appelé « Référentiel d’identité commun » (Common Identity Repository – CIR) situé à Strasbourg et à Sankt Johann im Pongau (Autriche). EURODAC contiendra non seulement des données biométriques (empreintes digitales), mais aussi des données biographiques sur les personnes ainsi que des évaluations et décisions prises par les États membres à leur sujet. Bien qu’à cet égard, le Règlement UE 2024/1358 recommande d’obliger les migrants à fournir leurs données sans recourir à la force, mais celle-ci reste autorisée (article 13).

Le PEMA représente donc un corpus législatif très articulé qui évite d’aborder la question de l’intégration (même pour les immigrés en situation régulière) et qui repose entièrement sur la capacité de prévision mathématique et statistique des flux migratoires (d’où l’intérêt des États membres pour les seules analyses économiques et démographiques du fait migratoire). Le Pacte suppose par ailleurs que les migrations internationales s’adapteront au système européen et non l’inverse.

Présenté par la Commission européenne comme un franc succès sur le plan diplomatique et d’une grande clairvoyance politique, le Pacte a fait l’objet, avant même sa promulgation, de vives critiques de la part des ONG et des chefs de la droite souverainiste. Pour les associations de défense des migrants, il s’agit du texte législatif le plus répressif et le plus restrictif de toute l’histoire de l’UE en matière de politique d’immigration, puisqu’il reposerait sur une pratique abusive de la détention administrative185Cf., par exemple, RODIER, Claire, “Pacte européen sur la migration et l’asile : «  Un continuum de l’enfermement attend désormais les exilés "", Le Monde du 6 mai 2024.. Pour de nombreux leaders des partis souverainistes des États membres de l’UE, en revanche, la suspension de la libre circulation au sein de l’espace Schengen offrirait de meilleures garanties que ce pacte. Selon les gouvernements des pays dits du « groupe de Visegrad » (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie), il les obligerait même à accepter des milliers de personnes dangereuses, dont la culture serait incompatible avec leur culture et leur société. Ce n’est pas un hasard si, en septembre 2024, le président hongrois Viktor Orbán, voulant imiter les initiatives du gouverneur du Texas, Greg Abbott, a menacé d’envoyer à Bruxelles des cars chargés de migrants.

Des migrants qui tentent de rejoindre l’Europe et des projets d’externalisation de l’accueil

ROUTES MIGRATOIRES FATALES

Chaque année, les routes empruntées par les migrants irréguliers pour se rendre dans l’UE passent par des aires géographiques bien déterminées en raison de multiples facteurs, qui ne se résument pas uniquement à une politique particulière (nouvel accord de coopération entre l’UE et des pays tiers d’origine et de transit en vue de réduire les flux migratoires). En Europe, il existe une certaine tendance à évaluer l’efficacité d’une « politique migratoire » à l’aune de la baisse du nombre de franchissements illégaux des frontières. Comme en 2024 le nombre de débarquements de migrants recensés à ce jour sur les côtes européennes de la Méditerranée centrale est en baisse par rapport à l’année précédente, en Italie, les médias et la coalition gouvernementale au pouvoir sont, par exemple, convaincus que le « problème migratoire » est désormais résolu186Cf., à titre d’exemple, MERLI, Giansandro, “Calano gli sbarchi. Piantedosi: « Merito nostro »”, Il Manifesto du 8 août 2024 ; MICALESSIN, Gian, “Crollano gli sbarchi, la cura funziona. Drastico calo da Libia e Tunisia nel 2024. La strategia degli accordi dà i suoi frutti”, Il Giornale du 8 août 2024, etc.. Pour la raison inverse, l’opinion publique espagnole voit dans les augmentations du nombre d’arrivées de migrants en Espagne via les îles Canaries un échec imputable au gouvernement dirigé par Pedro Sanchez187Cf. CERVILLA, Paloma ; RECIO, Enrique, “El Gobierno activa las alarmas ante la previsión de una ola migratoria récord este verano”, The Objective du 12 mai 2024..

Comme les faits en attestent depuis longtemps, plus il y a d’obstacles sur la route des migrants, plus leur taux de mortalité en chemin est élevé. Si en 2023, 4 114 migrants sont morts aux frontières de l’UE tandis que 380 000 arrivées illégales ont été recensées (1,08 %), au début du mois de septembre 2024, le rapport entre les deux chiffres a doublé, puisque 2 140 exilés sont morts tandis que 94 000 clandestins ont été interceptés (2,28 %).

En 2024, des tragédies maritimes impliquant des migrants en route vers l’UE se sont produites dans toute la zone méditerranéenne et dans la Manche : 1 115 personnes sont mortes en Méditerranée centrale, 736 au large des îles Canaries, 216 en Méditerranée occidentale et 73 en Méditerranée orientale188Données de l’OIM les plus à jour au moment où nous rédigeons ce panorama, consultables sur la page web https://dtm.iom.int/europe/dead-and-missing.. La traversée de la Manche a fait 34 victimes, qui ont péri par noyade en voulant atteindre le Royaume-Uni, dont 27 pour la seule journée du 3 septembre 2024189Cf., entre autres, PASCUAL, Julia, “Dans le pas de Calais, le plus grand naufrage de migrants depuis 2021”, Le Monde du 4 septembre 2024..

Si une grande part de responsabilité dans ces drames doit être attribuée aux trafiquants d’êtres humains, à ceux qui persécutent les migrants et aux migrants eux-mêmes, qui préfèrent affronter la mort plutôt que de rentrer ou de rester dans leur pays, le système européen de secours en mer n’est pas non plus exempt de reproches. Les témoignages de bénévoles et de journalistes qui ont embarqué à bord de bateaux des ONG tentant de sauver des vies en Méditerranée sont presque unanimes : les gouvernements nationaux entravent leurs opérations, et ils ne sont pas prompts à réagir aux signaux de détresse émis par leurs bateaux, ordonnent la saisie prolongée de ceux-ci dans les ports où ils se trouvent, interdisent de secourir plus d’une épave en difficulté à la fois et les obligent à accoster dans des « ports sûrs » situés très loin des lieux de sauvetage190Les témoignages sur la question sont légion, notamment dans les médias italiens. L’un des textes les plus évocateurs est celui de Marianna Aprile, “Migranti, sulla nave che ha ripescato dalle onde 11 corpi senza vita. Il racconto di chi era a bordo”, Oggi du 23 juin 2024..

ACCUEILLIR AILLEURS

L’idée « d’accueillir ailleurs », c’est-à-dire d’empêcher les migrants de poser le pied sur le sol du pays où ils tentent d’entrer en les détournant vers un autre pays, est probablement née en Australie en 2001, lorsque le Premier ministre, John Howard, a promu la « Pacific Solution », c’est-à-dire le transfert vers l’île-État de Nauru des demandeurs d’asile qui étaient entrés irrégulièrement sur le sol australien.

Alors qu’à l’époque, l’UE considérait une telle procédure comme contraire aux droits de l’homme, vingt ans plus tard, l’éthique européenne a évolué dans le sens inverse et a commencé à admettre la possibilité de copier le modèle australien. Le premier pas a été franchi par le Danemark en 2021, lorsque le ministre de l’immigration, Mattias Tesfaye, a proposé de transférer les réfugiés de son pays vers le Rwanda. Cette hypothèse a ensuite séduit les gouvernements conservateurs de Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunak qui voyaient dans cette mesure la possibilité après le Brexit de reprendre en main la question migratoire. Si, outre-Manche, le nouveau gouvernement travailliste a enterré ce projet, déjà très avancé, l’Italie envisage de recourir à une solution similaire et en théorie « plus pratique » en cherchant à accueillir « ailleurs », mais « pas loin ».

Dans cette optique, les responsables gouvernementaux italien et albanais, Giorgia Meloni (chef du parti d’extrême droite Fratelli d’Italia) et Edi Rama (chef du parti socialiste), dont les idéologies politiques sont en totale opposition mais qui, sur un plan plus personnel, sont amis, ont annoncé le 6 novembre 2023 la signature d’un « Protocole Italie-Albanie ». Par cet accord, l’Albanie octroie deux terrains à l’Italie en territoire albanais pour permettre la création de structures d’accueil pour les personnes interceptées ou secourues en Méditerranée par les autorités italiennes. La gestion de ces structures relèvera de la législation italienne. L’un des centres (entouré d’un mur qui le dissimulera aux regards), situé près du port de Shëngjin, sera dédié aux procédures d’identification. Dans l’autre centre, situé à Gjadër, seront détenues les personnes « non vulnérables » en vue de l’examen de leur demande dans le cadre d’une procédure accélérée ou dans l’attente de leur expulsion. Le centre de Gjadër, dont la construction doit être achevée à la fin de l’automne 2024, sera géré par une entreprise spécialisée (Medihospes191Medihospes est une entreprise considérée en Italie comme le géant industriel de l’accueil des migrants. Elle s’est enrichie au fil des années en remportant la grande majorité des contrats nationaux. Elle a changé de nom à la suite de scandales répétés de détournement de fonds publics et de détention des migrants dans des conditions misérables. Si avant le “protocole Italie-Albanie”, les journaux locaux les plus pro-gouvernementaux multipliaient les accusations à l’encontre de cette entreprise, aujourd’hui, seuls les médias d’opposition dénoncent ses agissements.) qui a à son actif un lourd passé judiciaire, condamnée à plusieurs reprises pour, entre autres, détournement de fonds publics.

Les personnes détenues seront censées pouvoir bénéficier des services d’un avocat, mais les échanges avec ce dernier ne pourront se faire qu’à distance, ce qui soulève des inquiétudes quant à l’équité des procédures d’asile. Si les demandes d’asile sont rejetées, l’expulsion vers des pays tiers est envisagée, bien qu’elle ne soit pas toujours réalisable. Le gouvernement albanais s’est efforcé d’obtenir des accords de réadmission avec plusieurs pays, mais sans grand succès. Pour l’instant, il est fort probable que les expulsions auront principalement lieu vers... l’Italie !

Alors que le gouvernement italien affirme que le coût de toute cette opération est parfaitement gérable (50 millions d’euros par an pendant cinq ans), ses détracteurs dénoncent eux une dépense qui équivaudrait au double de ce qu’ont coûté les dix Centres de Permanence pour le Rapatriement (CPR) actifs en Italie de 2021 à 2023, tout en déplorant la dégradation des conditions d’accueil des exilés.

France

Pour achever ce survol des faits marquants dans le paysage migratoire mondial en 2024, arrêtons-nous sur la France. Après un rapide aperçu statistique concernant l’année 2023 (les données disponibles à ce jour pour 2024 sont très parcellaires), nous nous intéresserons tout d’abord au débat politique sur l’immigration, reflet des préoccupations et des sensibilités actuelles de l’opinion publique française sur la question. Nous aborderons ensuite la situation des migrants aux frontières « sensibles » de l’Hexagone, notamment aux frontières terrestres avec l’Italie et aux frontières maritimes avec le Royaume-Uni. Enfin, nous nous pencherons sur le débat autour de la laïcité, qui ravive celui de la présence des immigrés dans le pays.

Cadre statistique

Si l’on se réfère à la définition192Selon la définition adoptée par le Haut Conseil à l’Intégration, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. Les personnes nées Françaises à l’étranger et vivant en France ne sont donc pas comptabilisées comme immigrées. Certains immigrés ont pu devenir français, les autres restant étrangers (naturalisés). Les populations étrangère et immigrée ne se recoupent que partiellement : un immigré n’est pas nécessairement étranger et réciproquement, certains étrangers sont nés en France (essentiellement des mineurs). La qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient français par acquisition. C’est le pays de naissance, et non la nationalité à la naissance, qui définit l'origine géographique d’un immigré. et aux estimations de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), à la fin de 2023 la France comptait 68,1 millions d’habitants, dont 59,4 millions de Français de naissance, 4,8 millions d’immigrés étrangers (7 %), 3,1 millions d’immigrés naturalisés (4,6 %) et 0,8 million d’étrangers nés en France (1,17 %). Les non-Français de naissance représentaient donc 12,8 % de la population totale (10,7 % si l’on ne tient compte que des personnes nées à l’étranger). Par ailleurs, parmi les 7,9 millions d’immigrés, environ 2 millions étaient des ressortissants de l’Union européenne (23 %) et 5,9 millions des ressortissants extracommunautaires, les plus nombreux parmi ces derniers étant originaires d’Afrique (2,8 millions, soit 47,7 %) et plus précisément du Maghreb, d’Afrique de l’Ouest et des Comores.

De son côté, en 2023 le ministère de l’Intérieur a délivré 332 189 permis de séjour (+1,9% par rapport à 2022), portant le nombre total de ceux-ci en cours de validité à 4 millions (5,9 % de la population). Parmi les motifs invoqués, les études figurent en tête de liste (33 %), suivies par le regroupement familial (27 %), le travail (16 %, soit 54 572 permis), l’aide humanitaire (asile : 42 884, maladie, traite des êtres humains : 14 %, etc.) et d’autres raisons diverses (mineur non accompagné, visiteur, autres : 10 %).

Concernant les migrants forcés, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et le ministère de l’Intérieur ont enregistré 142 649 demandes d’asile pour 2023193Les personnes qui se sont présentées au Guichet unique de demande d’asile, première étape avant d’envoyer une requête officielle à l’OFPRA, avaient été un peu plus nombreuses : 167 056., soit une augmentation de 8,6 % par rapport à 2022. Les demandeurs venaient principalement d’Afghanistan (16 500), de Guinée Conakry (10 500), de Turquie (9 800), du Bangladesh (9 600) et d’autres pays, notamment d’Afrique de l’Ouest.

Le ministère de l’Intérieur indique également qu’en 2023, si 97 288 personnes ont été naturalisées (-15 % par rapport à 2022), 17 000 environ ont été éloignées, dont 11 700 par la force. Près de la moitié des étrangers concernés : Maghrébins, Albanais, Roumains et Afghans pour la plupart, ont été renvoyés vers un autre État membre de l’UE.

Dans le même temps, les préfectures françaises ont prononcé plus de 137 700 « obligations de quitter le territoire français » (OQTF), ce qui constitue un record absolu dans l’UE, à savoir un tiers de toutes les OQTF prononcées (seules 9 % d’entre elles [12 165] ont été exécutées). Parallèlement, selon les données de diverses associations d’aide aux migrants (La Cimade, France Terre d’Asile, etc.)194Cf. FORUM RÉFUGIÉS ; FRANCE TERRE D’ASILE ; GROUPE SOS SOLIDARITÉS ; LA CIMADE ; SOLIDARITÉ MAYOTTE, Centres et locaux de rétention administrative. 2023, Rapport national et local, Condé-sur-Noireau, 2024, 148 p., quelque 47 000 étrangers en instance d’expulsion se trouvaient en 2023 dans des centres de rétention administrative (CRA), dont 28 200 sur la seule île de Mayotte.

Le débat politique sur l’immigration

Au cours de l’année 2024, l’immigration a été au cœur de vives discussions entre les différents partis politiques, notamment lors de l’élaboration d’une nouvelle loi sur la question (novembre 2023-janvier 2024), puis lors des élections européennes (juin 2024), et enfin, lors des élections législatives faisant suite à la dissolution de l’Assemblée nationale (juin-juillet 2024).

Trois affirmations considérées comme des évidences figurent régulièrement au cœur de ce débat. Selon la première, la France compterait trop d’étrangers. Cette affirmation ne fait aucune distinction entre les différents statuts juridiques des individus et leurs lieux de naissance : les sites Internet des différents partis ne se réfèrent pas à l’immigration irrégulière en particulier, mais citent des statistiques globales pour conclure simplement à la « saturation » du pays. Selon la deuxième affirmation — en contradiction avec la première —, la France manquerait cruellement de main-d’œuvre dans de nombreux « métiers en tension » et à l’avenir elle devra recourir à une immigration de travail, choisie ou pas. Enfin, selon la troisième affirmation, les migrants seraient attirés par les prestations sociales dispensées par le système de sécurité sociale français (créant ainsi un « appel d’air »), ce qui leur permettrait de vivre aux crochets du contribuable et, de surcroît, au détriment des autochtones les plus pauvres.

Au cours du premier semestre de 2024, les partis politiques proches des positions du Président de la République et du parti Les Républicains ont été à l’origine des nombreuses controverses sur cette question. Les Républicains, bien que très minoritaires à l’Assemblée nationale, étaient néanmoins perçus par la majorité présidentielle comme les seuls susceptibles d’apporter leur soutien aux propositions législatives des gouvernements d’Élisabeth Borne et de Gabriel Attal. Le long et difficile processus d’élaboration de la nouvelle loi sur l’immigration, promulguée le 26 janvier 2024, a mis en lumière les positions sur cette question au Sénat et à l’Assemblée nationale, faisant émerger des visions opposées sur le sujet, difficilement conciliables et peu réalistes lorsqu’elles sont appliquées à la vie quotidienne.

Le projet de loi « pour le contrôle de l’immigration et l’amélioration de l’intégration », porté par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, et le ministre du Travail, Olivier Dussopt, prévoyait deux grands volets : une série de mesures visant à faciliter les expulsions des étrangers indésirables et une autre destinée à régulariser des sans-papiers particulièrement utiles au marché du travail national. Toutefois, la droite républicaine y était opposée, prônant depuis longtemps une politique visant à réduire drastiquement le nombre d’immigrés et à entraver leur accès aux prestations sociales.

Lors de l’examen au Sénat (à majorité LR) du projet de loi gouvernemental, du 6 au 14 novembre 2023, le texte a été durci. Les amendements ont porté sur l’ensemble des droits accordés aux étrangers extracommunautaires. Les mesures proposées, toutes restrictives, s’attaquaient aux protections juridiques contre les expulsions, au regroupement familial, à l’octroi automatique du droit du sol, à l’accord de main-d’œuvre franco-algérien de 1968, à l’aide personnalisée au logement (APL), etc. Elles réclamaient le rétablissement de la « double peine », l’obligation pour les ressortissants de pays tiers à l’UE entrant légalement en France de se soumettre à un « contrat d’engagement à respecter les principes de la République », le retour du « délit de séjour irrégulier », l’obligation pour les étudiants extracommunautaires de déposer une caution importante auprès du Trésor public et la mise en place de quotas d’entrée triennaux pour les travailleurs étrangers appartenant à des catégories de « métiers en tension ».

Cependant, la principale cible des sénateurs républicains et centristes a été l’Aide médicale d’État (AME), symbole, selon eux, de la générosité injustifiée de la République à l’égard de personnes entrées en France sans autorisation et puissant appel d’air pour venir dans l’Hexagone. Pour les partisans de sa suppression, son coût serait trop élevé et elle contribuerait à l’effondrement du système de sécurité sociale du pays. En 2023, l’AME, dispositif réservé aux étrangers en situation irrégulière (sous conditions de résidence et de ressources), a pris en charge 331 039 personnes appartenant à cette catégorie195Seule une partie des étrangers en situation irrégulière a recours à l’AME. La dernière enquête sur la question, appelée “Premiers pas”, a été menée par l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (IRDES) en 2019. Ses résultats ont été publiés dans le numéro 245 du bulletin “Question d’économie de la Santé”. Il en résulte que 49 % des personnes éligibles à l’AME n’y ont pas recours et que plus de 90 % d’entre elles ignoraient son existence avant d’arriver en France. Si cela s’explique par le fait que les migrants tombent malades plutôt après qu’avant la migration, cela montre également que l’AME ne constitue pas un “appel d’air” pour l’immigration irrégulière., et 107 967 mineurs isolés étrangers qui relèvent d’un statut spécifique196Les mineurs isolés étrangers ne sont pas considérés comme des immigrés en situation irrégulière car leur statut juridique relève à la fois du droit des étrangers et, au titre de l’enfance en danger, du dispositif français de protection de l’enfance, qui ne pose aucune condition de nationalité.. La même année il a coûté 1,78 milliard d’euros à l’État, soit 0,28 % de l’ensemble des dépenses de la Sécurité sociale (640 milliards d’euros), et 0,5 % du budget de l’Assurance maladie (260 milliards d’euros)197Cf. ÉVIN, Claude ; STEFANINI, Patrick, Rapport sur l’aide médicale de l’État, Paris : décembre 2023, 106 p.. Face à ces chiffres, très élevés en valeur absolue, les auteurs de la proposition visant à supprimer l’AME suggèrent de la remplacer par une aide médicale d’urgence (AMU) qui prendrait en charge « la prophylaxie et le traitement des maladies graves et des douleurs aiguës, des soins liés à la grossesse, des vaccinations réglementaires et des examens de médecine préventive ».

Le projet de loi sur l’immigration, très remanié par le Sénat, a ensuite été examiné par l’Assemblée nationale (du 27 novembre au 11 décembre 2023), dans un climat de mécontentement palpable chez la majorité des députés, bien que les motifs différaient. Lors du vote final, le malaise s’est traduit par une « motion de rejet préalable au débat » qui s’est imposée de justesse (cinq voix d’écart) sous l’impulsion d’élus de la gauche, des Républicains et du Rassemblement national.

Pour sauver le projet de loi, celui-ci a alors été confié à une Commission mixte paritaire (CMP), laquelle a trouvé un fragile compromis le 18 décembre (hasard du calendrier, la date coïncidait avec la Journée mondiale des migrants), qui maintenait l’AME et réduisait le champ de la régularisation des travailleurs sans papiers. Le lendemain, les deux chambres du Parlement ont approuvé la nouvelle version de la loi, avec le soutien du Rassemblement national à l’Assemblée nationale, qui s’est félicité de sa « victoire idéologique », puisque, selon le parti, la « préférence nationale » était désormais inscrite dans l’appareil juridique de la République.

Initialement composée de 27 articles, la loi est finalement arrivée sur la table du Conseil constitutionnel le 25 janvier 2024 dans une version beaucoup plus volumineuse, avec 86 articles. Après censure, le texte se compose de 51 articles, 35 dispositions ayant été jugées sans rapport avec l’objet de l’acte législatif.

Malgré la satisfaction affichée d’une grande partie des parlementaires, cette loi a été source de mécontentement, exprimé surtout par les Républicains, qui ont tenté de rétablir les 35 articles supprimés par le Conseil constitutionnel en proposant un « référendum d’initiative populaire » sur l’immigration. Cette initiative, lancée sur leur site internet, n’a cependant recueilli que très peu d’adhésions. Toutefois, avec la présence de plusieurs ministres issus de ce parti dans le gouvernement du nouveau premier ministre, Michel Barnier, (qui a pris ses fonctions en septembre 2024), certaines de ces propositions pourraient de nouveau être d’actualité.

Au terme de son parcours agité, la nouvelle loi198Le texte de la Loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration est disponible sur le web à l’adresse https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000049040245. ne semble pas en mesure d’avoir un impact significatif sur la gestion de l’immigration. En effet, en ce qui concerne les expulsions, puisqu’elle cible les possibilités de recours, il est fort probable que son incidence sur l’exécution des OQTF sera moindre, étant donné que leur exécution dépend en grande partie des laissez-passer consulaires délivrés par les pays d’origine. Quant aux régularisations de travailleurs en situation irrégulière, celles-ci restent toujours soumises à la décision discrétionnaire des préfets et elles ne pourront s’étendre au-delà de la fin de 2026. Pour le reste, les nouvelles normes laissent perplexes les spécialistes, car elles concernent des aspects plutôt marginaux. La Cour nationale du droit d’asile est décentralisée en plusieurs « juges uniques dispersés sur le territoire », la double peine est rétablie, etc. En substance, de nombreux doutes persistent quant à la capacité réelle de cette loi à « contrôler l’immigration » et à « améliorer l’intégration ».

Lieux de passage « sensibles » de migrants

Chaque année, les flux d’étrangers en situation irrégulière qui traversent la France sont très variables en ce qui concerne leur intensité et les localités touchées. Au niveau des frontières terrestres – lieu plus symbolique et médiatisé que les zones de transit aéroportuaires ou maritimes –, les forces de l’ordre citent généralement onze « points de passage frontaliers » (PPF), tous empruntés par les migrants clandestins. Bien que ces derniers entrent dans l’Hexagone en passant aussi par la Suisse, l’Allemagne et la Belgique, les préfectures considèrent les zones frontalières avec l’Italie et l’Espagne comme les PPF les plus importants. Sur le front de la Manche les forces de l’ordre sont engagées contre les flux migratoires sortants. Si, en 2023, les migrants transitaient principalement par l’Italie pour entrer en France, en 2024, c’est plutôt via l’Espagne.

Même si la Cour des comptes199COUR DES COMPTES, La politique de lutte contre l’immigration irrégulière. Rapport public thématique, Paris : Cour des Comptes, janvier 2024, 48 p. affirme que les frontières terrestres de l’Hexagone sont soumises à une « pression migratoire » extrêmement élevée, en termes absolus le nombre de personnes responsables de cette pression n’est en soi pas très excessif. Aucune donnée globale émanant des institutions compétentes dans ce domaine (accessible au public) ne cite le nombre exact de clandestins identifiés ou interceptés chaque année près de Menton, Montgenèvre, Briançon, Hendaye, Le Perthus, etc. Si l’on se réfère aux informations fournies par les préfectures ou les associations d’aide aux migrants sur les passages de clandestins observés, même en les surestimant, près de 50 000 personnes sont interceptées chaque année, parmi lesquelles environ 12 500 parviennent effectivement à s’introduire en France. Dans le même temps, plus de 20 000 migrants quittent l’Hexagone pour rejoindre le Royaume-Uni.

En France, si les habitants des zones frontalières par lesquelles entrent les migrants irréguliers sont relativement peu hostiles à leur égard, leur séjour sur place s’avérant plutôt éphémère, en revanche, la situation diffère totalement dans les grandes métropoles (Paris en premier lieu, mais pas seulement) et dans la région de Calais, où ces groupes s’arrêtent plus longtemps, s’installant dans des abris temporaires dans l’attente de repartir vers leur destination finale. Là, leur présence fait peur, et le malaise des habitants s’accroît lorsque des incidents violents se produisent200À titre d’exemple, voir l’article de GUIME, William, “« J’en suis encore choqué ». L’un des chasseurs attaqués par une soixantaine de migrants dans le Pas-de-Calais témoigne”, Le Journal du dimanche du 17 septembre 2024. L’épisode est également relayé par de nombreux journaux..

CALAIS

Si l’on parle souvent de Calais comme d’un point de rassemblement des migrants désirant s’embarquer à destination des côtes anglaises, en réalité toutes les localités situées le long d’un axe s’étendant de Dunkerque à Boulogne-sur-Mer sont concernées par ce phénomène. En effet, en 2024, les départs de « petits bateaux » de migrants se sont notamment concentrés sur une zone de 8 à 9 km le long de la côte entre le Cap Gris-Nez et Ambleteuse.

Dans cette région, les observateurs font régulièrement état de la présence d’environ 1 500 migrants (un groupe en renouvellement perpétuel, ceux qui arrivent prenant la place de ceux qui partent), originaires pour la plupart de la Corne de l’Afrique et du Moyen-Orient (Kurdistan syrien et Kurdistan irakien, Afghanistan et Pakistan). Ces migrants sont soit hébergés par des membres d’associations, soit vivent dans des tentes et des cabanes que les forces de l’ordre ont pour consigne de démanteler dans les 48 heures après leur installation. Ils paient en moyenne 1 500 euros aux passeurs pour traverser la Manche, un tarif qui inclut toutes les tentatives infructueuses.

Suite aux accords de Sandhurst conclus entre la France et le Royaume-Uni en 2018, ce dernier s’est engagé à financer toute action et initiative visant à retenir sur le sol français les migrants en situation irrégulière sur le point d’embarquer vers les îles britanniques. En 2023, la France a reçu une dotation de 543 millions d’euros de la part du Royaume-Uni en contrepartie des frais de personnel de la gendarmerie (700 agents), du matériel de surveillance et de la construction d’un centre de rétention à proximité de la zone côtière. Sollicité par des journalistes, un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, qui a souhaité gardé l’anonymat, a déclaré que « les Anglais se comportent avec nous comme nous on le ferait avec un pays tiers »201PASCUAL, Julia ; STATIUS, Tomas, “Dans la Manche, les techniques agressives de la police pour empêcher les traversées de migrants”, Le Monde du 24 mars 2024..

Empêcher la formation de bidonvilles de sans-papiers à Calais est l’une des missions des forces de l’ordre locales, lesquelles sont également chargées d’empêcher les migrants de prendre la mer en perçant leurs canots pneumatiques avant qu’ils ne quittent la plage. En revanche, elles ne sont pas autorisées à intervenir si l’embarcation s’est déjà éloignée de la côte. Bien que le nombre d’agents soit important, les commandants de la gendarmerie admettent qu’il leur est impossible de contrôler l’ensemble de la zone. L’un d’entre eux, le colonel Olivier Alary, s’exprimant le 18 septembre 2024 au micro de France 2, a déclaré qu’« il faudrait qu’on soit tous les gendarmes à se tenir par la main [le long de la côte] pour s’assurer que personne ne mette à l’eau des canots ».

Si, pour de nombreux observateurs, le nombre de migrants décédés par noyade de janvier à septembre 2024 (46) devrait dissuader les migrants de se lancer dans la traversée clandestine de la Manche à bord d’embarcations totalement inadaptées, la majorité des migrants concernés ont de leur côté plutôt présent à l’esprit que plus de 20 000 personnes sont parvenues à mener à bien cette entreprise.

20ème anniversaire de la loi sur la laïcité

Le 15 mars 2004 était promulguée la loi encadrant le port de signes ou tenues religieux ostentatoires dans les établissements publics d’enseignement, à l’exception des universités. L’objectif de cette loi était d’apaiser les tensions et la polémique récurrente autour du port du voile islamique dans les salles de classe. Force est de constater que, vingt ans plus tard, la question est toujours d’actualité.

Depuis quarante ans, l’opinion publique française continue de faire le lien entre « immigration » (en général maghrébine), « islam », « non-respect de la laïcité » et « intégrisme religieux ». Les actes de violence imputés à certains individus de confession musulmane, les attentats terroristes, les assassinats et agressions d’enseignants perpétrés pour « offense » à la religion musulmane, ainsi que d’autres faits divers violents (prêtres et personnels catholiques égorgés, viols, etc.), ont contribué à créer un climat de malaise au sein de la société française entre musulmans et non-musulmans. À cela s’ajoute l’« importation » en France de conflits qui opposent hors de ses frontières Israéliens et Palestiniens, Occident et Orient. Ainsi, la guerre qui oppose Israël au Hamas et à ses alliés, déclenchée après les événements du 7 octobre 2023, a ravivé les hostilités ethnico-religieuses déjà présentes dans l’Hexagone.

Au niveau gouvernemental, les mesures prises pour atténuer les tensions se sont jusqu’à aujourd’hui révélées insuffisantes. Soit elles ne concernent que des aspects marginaux du problème, soit elles suscitent des réactions chez un nombre croissant de musulmans français ou étrangers, qui se sentent stigmatisés, racialisés, humiliés, et qui, parfois, réagissent à ce qu’ils considèrent comme des attaques par des attitudes provocatrices que le Coran parfois lui-même réprouve.

Les différents gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays se sont surtout attachés à surveiller et contrôler ceux qu’ils considèrent comme les maîtres d’œuvre du radicalisme religieux, autrement dit les « imams détachés », que les principaux pays d’origine des minorités musulmanes forment et financent pour organiser le culte en France.

De fait, le débat sur la tolérance religieuse et un dialogue serein entre les différentes composantes de la société sur cette problématique est entravé par des préjugés idéologiques, politiques et sociétaux, alimentés par des informations fallacieuses ou erronées.

 


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Migrants hosted in a shelter near Calais